![]() |
| Lors des funérailles de trois Palestiniens tués dans une frappe israélienne, à l’hôpital Al-Shifa de la ville de Gaza, le 25 octobre 2026. DAWOUD ABU ALKAS/REUTERS |
Chaque jour, à Gaza, apporte son lot de violences et de deuils. Chaque jour, les bilans macabres tombent sur les téléphones, sous la forme de communiqués devenus routiniers. Une succession de noms, d’âges, de lieux. Une comptabilité de la violence infligée par Israël aux Gazaouis qui se répète dans l’indifférence de la communauté internationale.
Dimanche 25 octobre, Israël a mené des attaques du nord au sud de l’enclave palestinienne, frappant d’abord à deux reprises l’Université islamique de la ville de Gaza, semant la panique parmi les étudiants, nombreux à avoir été blessés. Trois agents de sécurité de l’établissement ont été tués. A Khan Younès, Deir Al-Balah et sur la route côtière Al-Rachid, des frappes ont fauché quatre hommes que l’armée israélienne présente comme des membres du Hamas et du Jihad islamique. Et puis il y a Fatima Al-Bayouk, 8 ans, seule survivante de sa famille décimée dans une attaque israélienne fin 2023. L’enfant, alors extraite miraculeusement des décombres où elle était restée prisonnière deux jours durant, a été tuée trois ans plus tard par des balles israéliennes, à l’est de Deir Al-Balah.
A quelques encablures de là, quelque 7,3 millions d’électeurs israéliens sont appelés, mardi 27 octobre, à élire leur Parlement. A la tête de six gouvernements depuis 1996, Benyamin Nétanyahou, 77 ans, visé par un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité et jugé dans son pays dans trois affaires de corruption, cherche à se maintenir au pouvoir. Le scrutin législatif se déroule trois ans après les massacres perpétrés par le Hamas le 7 octobre 2023, dans un pays qui n’a jamais été aussi à droite, et au terme d’une campagne électorale imprégnée d’un suprémacisme juif décomplexé.
Les candidats de l’opposition à l’actuel premier ministre et chef du Likoud sont loin d’incarner, aux yeux des Gazaouis interrogés par Le Monde, la promesse d’une fin à ce supplice. « Malheureusement, ils pensent tous de la même manière. Tous cherchent à effacer la question palestinienne, l’existence même de Gaza, toute vie et tout espoir », témoigne Samia Abou Zarifa par téléphone, un des seuls moyens de joindre les habitants de l’enclave, interdite d’accès à la presse étrangère par Israël depuis trois ans. Issue d’un milieu aisé, cette femme de 45 ans possédait plusieurs maisons à Abassan Al-Kabira, à Khan Younès, toutes situées à l’est de la « ligne jaune », dans la zone rasée et occupée par l’armée israélienne, qui couvre plus de 65 % de la superficie de Gaza. « Tout a disparu. Nous sommes tombés au plus bas. Aujourd’hui, nous vivons sous des tentes, dans des conditions extrêmement difficiles. Il n’y aura jamais de confiance entre nous et l’Etat israélien, quel que soit son dirigeant, surtout après toutes ces destructions et ce génocide », poursuit-elle. Elle conserve pourtant l’infime espoir qu’un départ de Benyamin Nétanyahou permette le retrait des forces israéliennes et un retour sur ses terres.
L’espoir d’un homme « au moins un peu moins cruel »
Le cheikh Salem Al-Soufi, président du Rassemblement national des tribus, clans et familles palestiniennes de Rafah, dont les chefs jouent traditionnellement un rôle de médiation sociale à Gaza, est plus catégorique encore. Déplacé lui aussi dans les camps insalubres d’Al-Mawassi, il estime que les divergences entre dirigeants israéliens concernent surtout leurs affaires intérieures. « Lorsqu’il s’agit de Gaza, tous s’accordent sur son anéantissement. Les tactiques peuvent changer, mais le résultat recherché reste le même : vider la terre de sa population », lâche le notable avec colère.
Imad Salah, ophtalmologue de 50 ans, est épuisé. Il partage ses journées entre l’hôpital, où il continue d’exercer, et des tâches dignes « de l’âge de pierre » : trouver pour sa famille de quoi boire, manger et s’abriter. « Je n’ai personne pour m’aider. Mes aînées sont toutes des filles. Je ne peux pas les laisser faire la queue pour de l’eau ou la distribution de repas. Je suis chirurgien, je devrais vivre une vie respectable. Mais nous, les Gazaouis, sommes sortis de la condition humaine. » Il a suivi la campagne israélienne « de loin », sur les réseaux sociaux, faute d’électricité pour regarder la télévision. Aux électeurs israéliens, il tient toutefois à adresser un appel : « Ne voyez-vous pas que nous sommes des êtres humains comme vous ? Nous avons droit à l’éducation, à la santé, à la vie. Quelle est cette humanité qui prend plaisir à nos souffrances ? Comment peut-on en arriver à nous couper l’eau, l’électricité, la vie ? Nos enfants meurent dans les rues. Ne comprenez-vous pas que ceux que vous bombardez ont des proches qui les aiment ? Comment peut-on traiter des êtres humains ainsi ? »
Etudiant en ingénierie à l’université Al-Azhar de Gaza, Mohammed Abou Nasser éprouve, lui, surtout de l’inquiétude à l’approche du scrutin. Le jeune homme de 21 ans sait que sa vie en dépend. Ses conséquences se mesurent en termes d’ouvertures de points de passage, de liberté de circulation, de marchandises autorisées à entrer, en possibilités de reconstruire une maison… Il espère que le successeur de Benyamin Nétanyahou, quel qu’il soit, se montrera « au moins un peu moins cruel ». « Il pourrait accepter certaines concessions, comme autoriser la reconstruction et l’entrée d’un gouvernement de technocrates. » C’est sur ces perspectives que pourrait se jouer, pour les Gazaouis, la différence entre les candidats israéliens.
Depuis plus d’un an, un seul plan de paix est sur la table : celui de Donald Trump, dont la mise en œuvre se heurte à de nombreuses obstructions israéliennes. Il prévoit notamment l’ouverture des points de passage, l’installation d’un gouvernement gazaoui de transition et d’une nouvelle force de police, ainsi que la reconstruction du territoire. « Sur Gaza, la grande différence entre Nétanyahou et son principal adversaire, Gadi Eisenkot, tient au plan américain. Le premier en retarde l’application, le second se dit prêt à le mettre en œuvre. Mais si le Hamas y fait obstacle, Eisenkot envisage son élimination militaire et politique sous dix-huit mois », explique le politiste palestinien Mkhaimar Abusada. Malgré ses défauts, le plan Trump comporte, selon lui, trois garanties essentielles : le refus du déplacement des Palestiniens et de l’annexion ou de l’occupation de Gaza, et la reconstruction du territoire pour ses habitants. « Pour Nétanyahou, le déplacement des Palestiniens reste une priorité. Il cherche toujours des pays prêts à les accueillir », rappelle M. Abusada. C’est là, estime le politiste, que réside le principal espoir d’une alternance. Mais ses inquiétudes vont au-delà des dirigeants : « Même si Nétanyahou, Ben Gvir et Smotrich perdent les élections, une large partie de la population juive israélienne soutient leurs politiques et est hostile aux droits des Palestiniens et à une coexistence pacifique avec eux. »
Par Marie Jo Sader
Le Monde du 27 octobre 26

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire