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A Gaza, au Liban et en Syrie, comment Israël utilise les « zones tampons » pour étendre sa domination régionale

 

Depuis le « cessez-le-feu » d’octobre 2025, l’Etat hébreu présente les territoires qu’il occupe sur ces trois fronts comme des ceintures de sécurité, destinées à protéger ses frontières. Dans ces zones, le déploiement de l’armée s’accompagne de destructions massives, de déplacements de population et de nouvelles infrastructures militaires dont rien ne garantit le caractère provisoire.

Mahmoud Abou Roukba « ne pleure plus » la destruction de sa maison, mais il donnerait tout pour rentrer chez lui, à Jabaliya, dans le nord de la bande de Gaza. « Si au moins nous pouvions retourner dans notre quartier, reconstruire quelque chose avec des bâches ou ce que nous pourrions y trouver… », confie cet ancien ouvrier de 42 ans joint par téléphone, Israël interdisant tout accès indépendant à Gaza à la presse étrangère depuis l’attaque terroriste du Hamas du 7 octobre 2023. Contraint de se déplacer à plusieurs reprises avec sa famille, il survit dans une tente des camps insalubres d’Al-Mawassi, près de Khan Younès. Sa maison s’élevait à l’est de la « ligne jaune », une démarcation que l’armée israélienne interdit aux Palestiniens de Gaza de franchir.
La « ligne jaune » devait matérialiser une première étape du retrait israélien prévu par l’accord de « cessez-le-feu » d’octobre 2025 – depuis régulièrement violé par l’armée israélienne. Elle est pourtant devenue, de facto, une frontière intérieure. A l’ouest, plus de deux millions d’habitants s’entassent dans les ruines et les camps de fortune. A l’est s’étend un immense espace interdit à la population, sous contrôle militaire israélien.
Au printemps, une seconde délimitation, dite « ligne orange », a encore élargi le périmètre de cette zone. Selon l’Organisation des Nations unies (ONU), celle-ci recouvre désormais près de 65 % de la superficie du territoire. L’armée israélienne présente ces secteurs occupés comme une zone tampon, destinée à sécuriser les frontières du pays. Cette logique militaire est également à l’œuvre dans le sud du Liban et le sud-ouest de la Syrie.
Dans la terminologie de l’ONU, une zone tampon désigne un espace neutre entre les forces adverses, destiné à réduire le risque de reprise des combats. Sur la péninsule coréenne, par exemple, une bande démilitarisée de quatre kilomètres de large sépare ainsi les deux Corées depuis l’armistice de 1953. A Chypre, une zone surveillée par les Nations unies s’étend, depuis 1974, entre les parties nord et sud de l’île.
Les zones qu’Israël qualifie de « tampons » relèvent cependant d’une tout autre logique. A Gaza, au Liban et en Syrie, l’Etat hébreu s’est unilatéralement emparé de portions de territoire. « Le 7-Octobre nous a, en quelque sorte, servi de leçon. A Gaza, nous avons compris à quel point la présence de l’ennemi à proximité de nos frontières et des localités israéliennes était déterminante : elle a permis au Hamas de nous attaquer par surprise en quinze minutes, affirme au Monde Yaakov Amidror, général de réserve et ancien conseiller à la sécurité nationale de Benyamin Nétanyahou. Désormais, la zone tampon fait partie de la nouvelle doctrine. Israël ne veut plus voir à ses portes des forces comme le Hamas, le Hezbollah [au Liban] ou des groupes proches de l’organisation Etat islamique en Syrie. »
Sur ces trois fronts, les méthodes employées sont similaires : l’armée israélienne contraint les habitants à fuir et à abandonner leurs biens, rase maisons, écoles et lieux de culte, détruit les infrastructures et ravage les terres agricoles, compromettant ainsi leurs possibilités de retour. Aux abords de ces zones, tout mouvement est considéré comme une menace potentielle, les militaires ouvrant le feu sur les personnes qui s’en approchent. « Le terme de “zone tampon” peut donner à penser qu’il s’agit de sécuriser un territoire. Or, ce qui se joue en réalité, c’est l’occupation de la zone concernée. Cela peut aller jusqu’à l’annexion, c’est-à-dire l’appropriation du territoire par la force, ce que le droit international interdit », rappelle Julia Grignon, spécialiste du droit international humanitaire et professeure associée à l’université Paris-Panthéon-Assas.
Dans la partie orientale de l’enclave palestinienne, les images satellites révèlent comment l’armée israélienne transforme cette zone tampon. Sur la base d’analyses de ces images, de vidéos géolocalisées et de milliers de données spatiales, le groupe de recherche indépendant Forensic Architecture cartographie minutieusement les mutations de la bande de Gaza depuis le 7 octobre 2023. Le collectif a identifié, depuis l’accord d’octobre 2025, 34 avant-postes actifs le long de la « ligne jaune », généralement espacés de moins de deux kilomètres. Ces positions militaires sont aménagées sur des talus de terre de 3 mètres à 7 mètres de haut, offrant une vue dégagée sur les secteurs où vivent les Palestiniens, à l’ouest.

Un contrôle par procuration
« Nous avons constaté que les bâtiments encore debout sont démolis et que les décombres des immeubles bombardés sont compactés, parfois au-dessus des corps de Palestiniens que leurs proches n’ont pu récupérer. Aux abords des avant-postes, les gravats sont en revanche évacués. Le long de la “ligne orange”, nous avons aussi identifié une levée de terre et de décombres, longue d’environ 44 kilomètres. Ce mur empêche les Gazaouis de voir ce qu’il y a de l’autre côté », détaille Julia Nueno Guitart, ingénieure et chercheuse au sein de l’équipe de Forensic Architecture consacrée à Gaza. « La destruction des biens civils n’est autorisée qu’en cas d’impérieuses nécessités militaires », souligne la juriste Julia Grignon.
Dans cet espace dévasté, les rares infrastructures civiles sont réservées aux milices palestiniennes, armées et formées par Israël pour s’attaquer au Hamas, et à leurs familles. Dans une enquête publiée en septembre, Forensic Architecture a cartographié les installations d’au moins cinq de ces groupes, situées à proximité des bases militaires israéliennes. Parmi eux figurent les Forces populaires, également connues sous le nom de « Service antiterroriste », implantées à l’est de Rafah. Ghassan Al-Duhaini en a pris la tête après la mort de Yasser Abou Shabab. Leur complexe comprend des commerces, des salles de classe et une aire de jeux.
Dans le sud du Liban, les destructions et les déplacements forcés qui se poursuivent depuis l’offensive israélienne de septembre 2024 dessinent un schéma comparable à celui observé à Gaza. La région avait déjà servi de laboratoire à un système de contrôle par procuration durant l’occupation israélienne de 1982 à 2000, l’Etat hébreu s’appuyant notamment sur l’Armée du Liban sud, une milice dirigée par des chrétiens, pour tenir sa « zone de sécurité ».
Aujourd’hui, Israël n’y dispose plus de forces supplétives locales, mais il joue sur les divisions communautaires, exacerbées depuis que le parti-milice chiite du Hezbollah a ouvert un front en soutien au Hamas à Gaza, en octobre 2023. Dans la zone occupée, qui représente plus de 6 % de la superficie du Liban, Israël a épargné une dizaine de localités sur soixante, toutes chrétiennes, sunnites ou druzes. Elles n’ont pas été rasées, et une partie de leurs habitants a pu rester. Une stratégie qui alimente la stigmatisation de la communauté chiite, assimilée dans son ensemble au Hezbollah.
« Après le 7-Octobre, les communautés qui soutiennent les organisations terroristes ne peuvent plus vivre aussi près de la frontière qu’auparavant. Nous ne prendrons plus ce risque. Au Liban, l’armée n’a pas chassé la plupart des chrétiens et des sunnites habitant près de la frontière israélienne, parce qu’ils ne sont pas pour le Hezbollah », explique le général de réserve Yaakov Amidror, justifiant le déplacement forcé de populations civiles chiites de la zone frontalière par leur soutien politique supposé au Hezbollah, en violation du droit international humanitaire.

« Un très lourd fardeau »
Dans le sud-ouest de la Syrie, Israël joue aussi sur les divisions communautaires en appuyant des formations armées druzes dans la région de Souweïda, comme le Conseil militaire de Souweïda et la garde nationale liée au chef religieux Hikmat Al-Hijri. Depuis la chute du régime de Bachar Al-Assad, en décembre 2024, l’Etat hébreu cherche à empêcher le nouveau pouvoir de Damas de rétablir son autorité sur l’ensemble du sud du pays, mais aussi à faire obstacle à l’expansion de l’influence turque. Pour Israel Ziv, général à la retraite, l’enjeu central est la recomposition des rapports de force en Syrie : « Il est notamment très important d’empêcher les Turcs de prendre des positions militaires », explique-t-il au Monde.
A ce soutien aux milices armées druzes s’ajoute une présence militaire directe. Le 8 décembre 2024, l’armée israélienne s’est déployée et a pris le contrôle de la zone de séparation établie par l’accord israélo-syrien de 1974 et surveillée par l’ONU, au-delà du Golan occupé. Depuis cette zone, elle mène des incursions régulières, contrôle et harcèle la population à l’aide de drones de surveillance et de barrages militaires.
« On vit dans la terreur. Tous les jours, il y a des incursions. Ils ont coupé les communications entre les villages, fermé de nombreuses routes et érigé des levées de terre. Ils font tout pour qu’on parte », témoigne une habitante sunnite de la ville de Kuneitra, qui a préféré garder l’anonymat pour des raisons de sécurité.
Selon l’ancien haut gradé Yaakov Amidror, Israël serait capable de maintenir indéfiniment cette « ceinture de sécurité » établie sur trois fronts. Mais ce dispositif ne fait pas l’unanimité.
Le général Israel Ziv, ex-chef de la direction des opérations de l’armée israélienne, conteste la viabilité des zones tampons, qui constituent, à ses yeux, « une réponse tactique » plutôt qu’une stratégie durable. « Il est clair qu’Israël ne pourra pas conserver ces bandes de territoire très longtemps. L’armée est déjà très sollicitée, et chacune de ces “ceintures” nécessite une occupation : il faut y déployer des forces et de la logistique, établir des positions, sécuriser les voies d’accès vers ces zones. C’est un très lourd fardeau, tant sur le plan militaire qu’en matière de ressources. » Il plaide pour un transfert progressif du contrôle des territoires occupés aux autorités locales, notamment à l’armée libanaise au Liban et à l’Autorité palestinienne à Gaza. « De toute évidence, nous devons nous retirer. Mais, pour cela, il faut un accord politique. Or, le gouvernement de Benyamin Nétanyahou refuse toute solution négociée et préfère afficher sa puissance pour ne pas paraître faible aux yeux de sa base électorale », estime le général.
Dans une analyse publiée le 12 octobre, Tamir Hayman, directeur de l’Institute for National Security Studies et ancien chef du renseignement militaire israélien (2018-2021), décrypte la stratégie sécuritaire émergente de l’Etat hébreu. Il y attribue un rôle capital aux zones tampons : les « zones de défense avancées », écrit-il, permettent à Israël de « porter la guerre sur le territoire ennemi aussi rapidement que possible ». Dans cette interprétation que l’auteur qualifie de « subjective, théorique et délibérément grossie », les Etats arabes sont présentés comme des constructions « artificielles », des assemblages de tribus et de groupes ethniques dépourvus d’histoire commune et de projet national partagé. Leur déstabilisation serait ainsi jugée préférable, du point de vue israélien, à la confrontation avec des Etats-nations puissants, et devrait même être encouragée.
L’occupation de ces territoires frontaliers soulève aussi la question de leur annexion, dans le prolongement du projet de Grand Israël porté par les suprémacistes juifs du gouvernement de Nétanyahou.
Mais, au-delà d’éventuelles annexions, cette stratégie semble surtout répondre à une ambition plus vaste : s’imposer comme puissance dominante au Moyen-Orient. « C’est le projet du Grand Israël, mais pas au sens territorial : je ne pense pas que ces territoires seront annexés ou colonisés, estime Daniel Levy, ancien négociateur israélien et président du centre de réflexion US/Middle East Project. Mais ils deviendront, pour l’essentiel, une sorte d’arrière-pays israélien : des territoires où Israël pourrait maintenir son contrôle sans même y être physiquement présent, avec l’aide de groupes armés alliés. »

Par Marie Jo Sader
Le Monde du 25 octobre 2026

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