Recomposition stratégique majeure au Proche-Orient

 

Nabil El Makhloufi. – « Les Attentes », 2025
© ADAGP, Paris, 2026 - L’Atelier 21, Casablanca
Alors que l’issue du conflit en Iran demeure imprévisible, le Machrek connaît d’importants bouleversements géopolitiques avec deux ensembles qui se font désormais face. D’un côté, l’alliance entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan. De l’autre, l’axe Israël, Émirats arabes unis et Inde. Le tout sous l’œil attentif des États-Unis, soucieux de ne heurter aucun des camps.

Le 7 août 2026, à La Mecque, l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan ont signé un accord de défense mutuelle. Il prévoit de renforcer la coopération, les échanges de renseignements, les exercices militaires conjoints ainsi que la coordination entre responsables politiques et sécuritaires pour parer à toute menace extérieure. Il ouvre également la voie à une collaboration plus étroite dans les industries et les technologies militaires ainsi que la cybersécurité. Présenté par ses signataires comme une alliance strictement défensive ne visant aucun État en particulier, l’accord traduit surtout leur volonté de resserrer leurs liens face aux profondes recompositions de l’équilibre régional, à la suite de la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran (1) et dans un contexte marqué par les projets expansionnistes de Tel-Aviv.

Cette évolution confirme que le Proche-Orient et son voisinage immédiat, au carrefour de l’Afrique, de l’Asie et de l’Europe, entrent dans une nouvelle séquence de leur histoire contemporaine. Celle-ci procède des bouleversements politiques et stratégiques survenus depuis 2023, qui redessinent les lignes de force d’un espace façonné par les guerres et par les frontières imposées au début du siècle dernier.

Ce qui a pu apparaître, sous la présidence de M. Barack Obama (2009-2017), comme une forme de désengagement américain — ou du moins comme un déclassement relatif du Proche-Orient dans la hiérarchie des priorités de Wash- ington — a contribué, après le déclenchement des « révolutions arabes » en 2011, à l’émergence de nouvelles configurations régionales et d’agencements économiques inédits.

L’Iran, engagé dans un processus d’expansion, s’est alors affirmé comme la première puissance régionale (2). En 2012, son intervention en Syrie a permis le sauvetage provisoire du régime de son allié Bachar Al-Assad. Sa domination partielle sur l’Irak avait été rendue possible par la chute du régime de Saddam Hussein en 2003, à la suite de l’invasion anglo-américaine. Son implantation politique et militaire au Liban, à travers le Hezbollah, ainsi que son soutien au mouvement houthiste dans le nord du Yémen lui ont donné une profondeur stratégique considérable. L’accord sur le nucléaire conclu avec l’administration Obama et plusieurs autres chancelleries en 2015 a ensuite consolidé cette position.

Ses adversaires saoudiens et émiratis ont réprimé le soulèvement populaire à Bahreïn pour empêcher Téhéran — qui avait longtemps revendiqué l’île avant d’y renoncer, au moins officiellement, en 1970 — d’en tirer avantage. Ils ont ensuite engagé en 2015 une intervention militaire de grande ampleur au Yémen afin de contenir la progression des houthistes, sans parvenir toutefois à les évincer du pouvoir à Sanaa. Ils n’ont donc pas réussi à contester véritablement la prééminence iranienne.

Les évolutions ultérieures laissent d’ailleurs penser qu’Israël, alors principalement absorbé par l’expansion de la colonisation en Cisjordanie occupée et par le durcissement du blocus de Gaza, observait simultanément avec une grande acuité l’extension de l’influence iranienne et préparait sa confrontation future avec Téhéran et les acteurs inscrits dans ses réseaux, au premier rang desquels le Hezbollah.

Alors même que Washington se désengageait, l’intérêt de la région pour la Russie demeurait limité, malgré son intervention en Syrie en 2015 et son engagement plus incertain en Libye. En revanche, l’ouverture vers la Chine s’est substantiellement accrue, y compris chez des acteurs régionaux pourtant antagonistes. L’Iran, soumis aux sanctions internationales puis replacé sous étroite surveillance après le retrait, en 2018, de Washington de l’accord sur le nucléaire, a trouvé en Pékin un débouché majeur pour son pétrole, ainsi qu’un fournisseur de biens et de technologies.

Les Émirats arabes unis, le Qatar, l’Arabie saoudite et la Turquie se sont, eux aussi, tournés vers la Chine pour de grands projets économiques, tandis qu’Abou Dhabi approfondissait parallèlement sa coopération pétrolière et commerciale avec l’Inde. Israël, de son côté, a attiré des entreprises chinoises et des investissements indiens pour développer ses infrastructures, notamment autour des ports d’Eilat et de Haïfa. Un mouvement comparable s’est observé en Égypte, au Soudan et en Afrique du Nord, où la présence des investissements et produits chinois s’est renforcée de manière inédite, au détriment des acteurs occidentaux, européens comme américains.

Le retour en force de Washington dans la région, par le biais des accords Abraham en 2020 — accords entérinant la normalisation entre plusieurs pays arabes et Tel-Aviv —, visait à enclencher une dynamique susceptible de lui rendre l’initiative face à la Chine et de consacrer le rôle nodal d’Israël dans un vaste espace géopolitique. Celui-ci commençait au Maroc et au Soudan, sur le versant africain, et se projetait vers la mer Rouge, jusqu’aux Émirats et à Bahreïn, sur le versant asiatique, dans une logique d’endiguement de l’Iran dans le Golfe et l’océan Indien. En s’ajoutant à l’Égypte et à la Jordanie, pays ayant normalisé de longue date leurs relations avec Israël, ces États devaient constituer, selon l’administration Trump, un arc stratégique de première importance, à la fois économique, politique et militaire.

Les Émirats ont cherché à occuper une position centrale dans cet arc. Ils ont scellé leur alliance avec l’Inde et Israël, étendu leur contrôle sur l’est et le sud du Yémen, établi une base militaire à l’entrée de la mer Rouge, au Somaliland (lire « Somaliland, une reconnaissance incendiaire »), puis appuyé au Soudan certaines factions armées (3), notamment les Forces de soutien rapide (FSR), accusées de crimes contre l’humanité, après avoir auparavant appuyé les troupes favorables au général Khalifa Haftar en Libye. Cette politique d’influence émiratie s’inscrivait dans une vision portuaire, militaire et commerciale de la puissance, attentive aux détroits, aux façades maritimes, aux routes énergétiques et aux plates-formes logistiques.

L’hésitation saoudienne à normaliser ses relations avec Tel-Aviv, conjuguée à la réconciliation entre Riyad et Téhéran sous médiation chinoise (4), alors que l’administration de M. Joseph Biden paraissait peu désireuse de poursuivre la politique proche-orientale suivie par M. Donald Trump lors de son premier mandat, a toutefois ralenti la dynamique des accords de normalisation. La guerre génocidaire à Gaza, déclenchée après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023, l’a suspendue, avant qu’un ensemble de variables régionales et internationales ne rebatte les cartes.

Parmi ces variables figure la chute du régime syrien à la fin de l’année 2024. Sa vulnérabilité structurelle s’était révélée dès l’affaiblissement du soutien direct russe, Moscou étant absorbé, depuis février 2022, par la guerre en Ukraine. Le Kremlin voulait l’ériger en démonstration de force, mais l’invasion s’est transformée en bourbier, captant l’essentiel de ses ressources militaires et économiques.

Il convient d’ajouter le recul de l’influence iranienne dans la région, consécutif à la recomposition du paysage politique irakien et à la transformation de la Syrie post-Assad en espace hostile à Téhéran. Quant au Hezbollah, il a perdu une grande partie de ses capacités militaires après la « guerre de soutien » à Gaza qu’il avait entamée le 8 octobre 2023. Fort de son appareil de renseignement, de sa supériorité aérienne absolue et de son impunité, Israël a transformé cette campagne en catastrophe pour le parti et sa base sociale, tout comme pour la majorité des habitants du sud et de l’est du Liban, ainsi que de la banlieue sud de Beyrouth. À cette dynamique se sont ajoutés les bombardements menés par Tel-Aviv et Washington contre le programme nucléaire iranien durant l’été 2025, suivis d’une riposte de Téhéran par des tirs de missiles et des attaques de drones. Ceux-ci ont atteint plusieurs points du territoire israélien, sans modifier les nouveaux rapports de forces ni produire d’effet dissuasif réel.

Israël a ainsi poursuivi l’anéantissement de Gaza, tout en encourageant la violence de ses colons en Cisjordanie. Il a occupé des zones au Liban et, malgré un cessez-le-feu supposé, y a maintenu tout au long de l’année 2025 une pratique continue d’assassinats, de bombardements et de destructions. Il s’est également emparé de territoires dans le Sud syrien. Son premier ministre Benyamin Netanyahou, visé par la Cour pénale internationale (CPI) pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, a semblé vouloir, selon ses propres termes, « changer la région », surtout après le retour de M. Trump à la Maison Blanche.

L’Égypte à l’écart
Face à cette hypertrophie de la puissance israélienne, la Turquie et l’Arabie saoudite ont porté, fin 2025, une nouvelle initiative destinée à contrecarrer Tel-Aviv, qui marginalisait Ankara comme Riyad. Les deux pays se sont d’abord déployés dans leur « espace vital » respectif. L’Arabie saoudite, inquiète des ambitions émiraties, s’est engagée militairement contre l’expansion d’Abou Dhabi au Yémen. Avec l’aval de Washington, la Turquie a imposé une configuration syrienne limitant les risques de fragmentation territoriale et lui assurant un rôle central dans le pays, tout en liquidant entre mai et juillet 2025 les derniers espoirs kurdes d’autodétermination dans le Nord-Est syrien. Ankara a également cherché à associer Le Caire aux efforts régionaux et agité la menace d’une intervention au Soudan face aux FSR, armées par les Émirats. En réponse à la reconnaissance par Tel-Aviv du Somaliland, république autoproclamée et sans représentation aux Nations unies, Ankara et Doha ont accru leur assistance à Mogadiscio.

Riyad a, de son côté, signé en septembre 2025 des accords stratégiques avec le Pakistan, en réplique manifeste à ceux conclus par les Émirats avec l’Inde. La Turquie a soutenu ces engagements et proposé de les transformer en une alliance quadripartite incluant l’Égypte, afin de constituer une puissance musulmane afro-asiatique capable de faire face à l’axe indo-émiro-israélien. Les ministres des affaires étrangères des quatre pays ont par la suite institutionnalisé au Caire, en juin 2026, un format de concertation, avant que Riyad, Islamabad et Ankara ne signent officiellement leur pacte de défense trilatéral, le 7 août dernier. Pour le moment, l’Égypte a préféré rester à l’écart de cet accord, notamment en raison de son traité de paix de 1979 avec Israël, qui lui impose de ne contracter aucun engagement militaire incompatible avec celui-ci, mais aussi pour conserver sa liberté d’action et son rôle de médiatrice à Gaza, où elle demeure une interlocutrice acceptée par les parties.

En arrière-plan, l’axe indo-émiro-israélien, dont la constitution a suscité cette recomposition, relie les ports de Mumbai (Bombay), Dubaï et Abou Dhabi, via les détroits d’Ormuz et de Bab Al-Mandeb, au port d’Eilat, puis, par des voies rapides, au port méditerranéen de Haïfa. Il modifie le plan initial qui faisait de l’Arabie saoudite et de la Jordanie les pièces majeures de la connexion entre l’Inde, les Émirats et la côte méditerranéenne. Il s’inscrit aussi dans une approche ancienne : transformer les marges du Proche-Orient en assise stratégique. La politique dite « de la périphérie », élaborée dès les premières décennies d’Israël sous l’impulsion du premier ministre David Ben Gourion (5), visait à rompre l’isolement de cet État dans la région en tissant des liens avec des puissances non arabes — telles que l’Iran du chah Mohammad Reza Pahlavi, la Turquie kémaliste et l’Éthiopie, en plus de certaines minorités dans des pays arabes —, dans une logique de renseignement, de sécurité et de contre-encerclement. Ces formes historiques ont changé, mais cette logique demeure perceptible dans les partenariats actuels d’Israël : avec l’Inde autour de la défense, des technologies, de l’agriculture ; avec l’Éthiopie et le Somaliland dans une projection vers la Corne de l’Afrique, la mer Rouge et le détroit de Bab Al-Mandeb. Ce réseau ne reproduit pas mécaniquement l’ancienne doctrine, mais il en conserve le principe : contourner les puissances arabes, prolonger la puissance israélienne au-delà de son voisinage immédiat et substituer à une paix régionale, fondée sur la résolution de la question palestinienne, une normalisation par les intérêts sécuritaires, économiques et technologiques, marginalisant entièrement la Palestine.

Cette ligne de conduite explique pourquoi Israël a intégré Chypre et la Grèce à l’architecture de ses alliances, afin de renforcer son attractivité auprès des Européens, tout en exerçant une pression accrue sur le Liban, engagé dans la recherche de partenariats avec les Chypriotes pour l’exploitation de champs gaziers maritimes. Au point d’inquiéter l’Égypte, que la gestion des eaux du Nil et le projet de grand barrage d’Addis-Abeba préoccupent, tout comme les dossiers énergétiques en Méditerranée orientale et l’avenir des recettes du canal de Suez en cas de contraction ou de détournement du trafic maritime.

Tel-Aviv a également poursuivi sa rivalité avec Ankara autour de l’alliance avec l’Azerbaïdjan. Ce dernier, grisé par sa victoire sur l’Arménie, maintient toutefois un équilibre entre proximité politique avec Israël et partenariat économique avec la Turquie, soucieux de tirer profit des projets en cours de développement pour relier la Chine à l’Europe, via l’Asie centrale et la Turquie.

Deux grands blocs semblaient donc en voie de consolidation en 2025 : un premier ensemble indo-émiro-israélien cherchant à s’étendre et à s’élargir, auquel répondait un axe pakistano-saoudo-turc, en coopération étroite avec Le Caire et en quête d’arrangements avec la Syrie et la Jordanie.

Les États-Unis suivaient de près ces évolutions. Leurs relations avec la plupart des pôles des deux alliances concurrentes demeuraient bonnes. Washington entendait cependant isoler davantage l’Iran, empêcher la Chine de tirer bénéfice de la situation et préserver la centralité d’Israël, tout en maîtrisant les principaux corridors énergétiques et commerciaux.

Le déclenchement, le 28 février 2026, de la nouvelle offensive israélo-américaine contre l’Iran, alors que Washington et Téhéran poursuivaient encore, sous l’égide du sultanat d’Oman, leurs négociations sur le dossier nucléaire, a suspendu les recompositions régionales en cours. Conçue par ses initiateurs comme une opération destinée à affaiblir durablement la République islamique, à détruire son programme nucléaire, à décapiter son régime et à briser ses institutions sécuritaires, cette guerre a finalement ouvert une séquence plus incertaine que décisive. L’Iran en est durement éprouvé, frappé par les destructions, l’assassinat de ses chefs religieux, politiques et militaires, les pertes humaines et l’usure économique d’un affrontement asymétrique ; son régime a néanmoins conservé sa cohésion et une part considérable de ses capacités guerrières. Au moment du cessez-le-feu fragile d’avril, il demeurait en place, encore capable de perturber ses adversaires et de mobiliser ses alliés régionaux, au premier rang desquels le Hezbollah libanais. En ripostant contre Israël, puis en frappant le nord de l’Irak et plusieurs pays du Golfe, Téhéran a fait payer à ses voisins proche-orientaux le prix de leur alliance avec Washington.

Au cours de cet affrontement, le détroit d’Ormuz est devenu le lieu le plus spectaculaire de cette capacité iranienne de pression. En verrouillant, minant et bloquant ce passage, par lequel transite une part majeure du pétrole et du gaz mondiaux, Téhéran a déplacé le centre de gravité du conflit. Conscient du coût d’un face-à-face direct et prolongé avec ses adversaires, il a transformé Ormuz en levier planétaire. Le détroit est ainsi apparu comme un instrument politique, une arme de contrainte et le révélateur brutal de la dépendance énergétique internationale.

C’est dans ce contexte que le Pakistan est intervenu. Sa position géographique, à la jonction de l’Iran, de l’Asie du Sud, du Golfe et des routes ouvertes vers la Chine, lui confère une importance stratégique accrue. Pays musulman doté de l’arme nucléaire, il avance sur une ligne étroite, entre occasions et contraintes. Il doit préserver sa relation avec Téhéran, les deux pays partageant une frontière sensible, marquée par les tensions au Baloutchistan. Téhéran y réprime des groupes accusés de séparatisme, et lutte aussi contre les trafics. Islamabad a donc tout intérêt à empêcher que l’Iran ne bascule dans le chaos. Une telle issue ouvrirait sur sa frontière occidentale un foyer d’instabilité rappelant, par certains aspects, celui qu’il a longtemps connu du côté afghan. Dans le même temps, le Pakistan reste un allié stratégique de l’Arabie saoudite et du Qatar, où vivent des millions de ses travailleurs et d’où proviennent des transferts financiers essentiels à son économie. Cette double dépendance éclaire sa volonté d’obtenir un arrêt complet des hostilités, volonté validée par M. Trump, qui, contrairement à M. Netanyahou, se montre finalement soucieux de mettre fin à une guerre conduite sans véritable stratégie et susceptible de se transformer en crise économique mondiale aiguë. Dans le même mouvement, le rôle d’Oman a pris une ampleur bien supérieure à sa puissance réelle. Fidèle à sa tradition de médiation discrète, le sultanat s’est retrouvé, après son implication dans les négociations nucléaires, au croisement de deux dossiers désormais liés : la sécurité de la péninsule arabique et la gestion du détroit d’Ormuz.

Pour les autres monarchies du Golfe, la guerre a constitué un choc stratégique majeur. Depuis des décennies, leur prospérité reposait sur deux piliers : la protection militaire américaine et la prévisibilité relative des routes énergétiques. Or ces fondements se sont trouvés fragilisés. Les bases américaines installées au Qatar, à Bahreïn, aux Émirats arabes unis, au Koweït ou en Arabie saoudite étaient censées garantir la sécurité de ces pays, notamment face à l’Iran ; elles les ont surtout exposés aux représailles de Téhéran. C’est là que réside le dilemme central de ces monarchies. Elles demeurent tributaires des États-Unis, pour leurs systèmes de défense, leur renseignement, leurs batteries antimissiles, leur protection navale. Mais elles mesurent désormais que Washington peut déclencher une guerre, négocier une trêve, redéfinir ses priorités ou envisager une issue diplomatique selon ses propres calculs. Leur sécurité se trouve à la fois garantie et exposée : plus elles sollicitent le parapluie américain, plus elles deviennent vulnérables aux ripostes iraniennes ; plus elles cherchent à s’en émanciper, plus elles constatent les limites de leurs capacités autonomes, malgré l’ampleur des budgets qu’elles consacrent à la défense. La consolidation de leurs relations avec la Chine ne modifie pas encore cet équilibre, Pékin demeurant avant tout un partenaire économique.

Contenir l’escalade
La guerre a également mis au jour les divergences croissantes entre Riyad et Abou Dhabi. La rivalité entre M. Mohammed Ben Salman (« MBS »), le prince héritier saoudien, et M. Mohammed Ben Zayed (« MBZ »), président de la fédération des Émirats, dépasse la compétition d’influence ou de prestige déjà visible au Yémen ; elle touche à la définition même de l’ordre régional. L’Arabie saoudite, inquiète face à l’Iran, cherche, comme le Pakistan et le Qatar, à contenir l’escalade. Elle souhaite réduire la puissance iranienne, tout en redoutant les effets d’un effondrement brutal de la République islamique. Un tel scénario provoquerait en effet la fragmentation d’un voisin immense, la perturbation des marchés énergétiques, la militarisation durable du Golfe et l’ascension d’Israël comme seule puissance régionale intacte.

Les Émirats arabes unis ont tiré de la crise d’autres conclusions. Plus exposés aux représailles iraniennes, plus engagés dans les réseaux de normalisation avec Israël et plus soucieux de soustraire leur politique énergétique aux contraintes collectives, ils ont adopté une posture très offensive. Leur retrait de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) au printemps dernier traduit une volonté d’autonomie vis-à-vis de Riyad, ainsi qu’une préférence pour une politique plus souple, plus transactionnelle, moins liée aux cadres arabes ou pétroliers traditionnels. Abou Dhabi veut vendre davantage, diversifier plus vite ses partenariats, sécuriser ses liens asiatiques et occidentaux, et s’affranchir d’une discipline de quotas dominée par l’Arabie saoudite. Instauré en 1981 pour faire face, déjà, à la menace iranienne, le Conseil de coopération du Golfe (CCG) apparaît dès lors moins comme une architecture commune que comme une scène où chaque capitale évalue ses pertes, ses marges de manœuvre et ses gains possibles.

Parallèlement à ces développements dans le Golfe, l’élargissement de la guerre israélienne contre le Hezbollah et le Liban en mars 2026 ajoute une strate supplémentaire d’instabilité. Les tensions internes à Beyrouth entre partisans et adversaires du Hezbollah, la destruction de dizaines de villages du Sud, les pertes humaines et matérielles infligées à un pays déjà brisé par les crises économiques et financières depuis 2019, la peur d’un conflit sans horizon politique et la nouvelle occupation israélienne d’un territoire « urbicidé » et vidé de ses habitants font peser sur l’entité libanaise une menace existentielle.

Beyrouth se trouve pris entre trois contraintes majeures : la poursuite des opérations israéliennes, indépendamment de la trêve conclue autour de l’Iran ; le déplacement massif de populations, l’occupation et l’anéantissement d’une zone représentant près de 8 % de la surface nationale ; enfin, les pressions américaines en faveur d’un accord de paix avec Tel-Aviv et d’un désarmement forcé du Hezbollah, auxquelles celui-ci répond par la menace de renverser le gouvernement si les conditions de Washington et de Tel-Aviv étaient acceptées. Les négociations puis la signature à Washington, le 26 juin 2026, d’un accord-cadre entre Beyrouth et Tel-Aviv n’ont pas modifié cette situation (6).

Pour Téhéran, le Liban demeure un levier essentiel. Un cessez-le-feu incluant le Hezbollah permettrait de préserver une partie de son dispositif régional ; l’écrasement du mouvement chiite lui ferait perdre l’un de ses principaux moyens de projection au-delà de ses frontières.

Israël, pour sa part, profite de cette séquence pour étendre son occupation de territoires libanais, qu’il rattache aux zones récemment conquises dans le sud de la Syrie. Il y menace l’axe routier reliant la Turquie, la Jordanie et l’Arabie saoudite, et il instrumentalise la « question druze », qui alimente des tensions confessionnelles depuis le massacre perpétré, en juillet 2025, par des milices fidèles au nouveau régime de Damas à Soueïda. Un mouvement séparatiste pro-israélien y a, par ailleurs, émergé ces derniers mois.

Dans le même temps, Tel-Aviv prolonge son entreprise génocidaire à Gaza et accélère ses tentatives d’annexion en Cisjordanie, désormais reléguées au second plan médiatique (7). La région traverse ainsi une période de profonde incertitude. Les guerres y redessinent provisoirement les cartes et les alliances en piétinant le droit international ; les États y révèlent leurs fragilités ; les sociétés, malgré les ruines, les déplacements forcés, les clivages internes et les pressions extérieures, continuent pourtant de tenir. Rivalités impériales, montée des puissances intermédiaires, centralité persistante de la Palestine et impunité israélienne composent un paysage travaillé par des fractures multiples et des rapports de forces changeants. C’est cette combinaison, davantage que la succession des conflits eux-mêmes, qui confère à la phase actuelle son caractère précaire et instable.

Ziad Majed
Politiste franco-libanais, professeur à l’Université américaine de Paris et auteur de l’ouvrage Le Proche-Orient, miroir du monde, La Découverte, Paris, 2025.
Le Monde diplomatique - Septembre 26

(1) Cf. Notre dossier « Comprendre le chaos du monde », Le Monde diplomatique, février 2026.
(2) Lire Bernard Hourcade, « Quelle relève pour l’Iran ? », Le Monde diplomatique, mars 2026.
(3) Lire Arnaud Julien-Thomas, « Le Soudan, “épicentre mondial de la souffrance humaine’’ », Le Monde diplomatique, janvier 2026.
(4) Lire Akram Belkaïd et Martine Bulard, « Pékin, faiseur de paix ? », Le Monde diplomatique, avril 2023.
(5) Lire Karim Emile Bitar, « Israël et la doctrine de la périphérie », Le Monde diplomatique, mai 2026.
(6) Cf. « Liban. Une autre stratégie pour sortir de l’impasse », Orient XXI, 31 juillet 2026.
(7) Clothilde Mraffko, « Palestine. La lente asphyxie de la Cisjordanie », Orient XXI, 17 août 2026.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire