Nour Elassy, poétesse gazaouie réfugiée en France : « Je vis avec la culpabilité d’avoir laissé les miens derrière moi »

 

Nour Elassy, à Paris, le 27 août 2025. LEA CRESPI/PASCO&CO
En 2025, l’étudiante de 23 ans a quitté sa famille après qu’Israël a accepté son évacuation de l’enclave, pour suivre des cours à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, à Paris. Elle publie le 9 septembre « Ceci est ma maison », un recueil de poésies évoquant un monde englouti par l’anéantissement du territoire palestinien.
Quand les heures sont comptées, que faire du temps qu’il reste ? Lorsque son téléphone sonne, le 5 juillet 2025, Nour Elassy se tient face à sa mère, dans un appartement du centre de la ville de Gaza. « Avant même de décrocher, j’ai vu dans le regard de maman qu’elle savait. Elle s’est effondrée », se souvient l’étudiante de 23 ans, à la terrasse d’un café parisien, un an plus tard. Elle attend ce moment depuis des mois, sans vraiment y croire : celui où le consulat de France l’informe qu’Israël a accepté son évacuation de l’enclave, afin de suivre un programme pour les étudiants exilés, à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), à Paris. Le départ est prévu cinq jours plus tard. Nour Elassy le sait : elle ne reverra peut-être jamais sa famille.
La procédure a été longue, incertaine. Tout commence par des poèmes que l’étudiante en littérature française et anglophone à l’université Al-Azhar de Gaza écrit puis récite en anglais, et parfois en français, sur TikTok et Instagram. Les vidéos, filmées de la même façon, la montrent de face, le micro de son kit mains libres proche de ses lèvres : « Même nos rêves/ jadis lumineux, féroces/ n’en finissent pas d’être digérés par le désespoir. »
Ses poèmes disent sa tragédie intime et les douleurs d’un peuple qu’Israël pilonne sans relâche. Des internautes, comme l’auteur franco-palestinien Karim Kattan, la repèrent et lui offrent leur aide pour monter un dossier, lancer une campagne de crowdfunding afin de payer sa scolarité et la faire venir à Paris.
Devant elle, au centre de la table ronde du bistrot parisien, les épreuves de son premier recueil en français, Ceci est ma maison, qui paraît le 9 septembre aux éditions Les Liens qui libèrent. Ses poèmes convoquent un imaginaire puissant, fait de citronniers, de falaises ou de nuages, qui laisse entrevoir l’amour immense que cette jeune femme porte à cette étroite bande de terre. Ses mots dépeignent aussi l’horreur depuis le 7-Octobre et plongent le lecteur dans la vie d’une femme de 20 ans vivant à Gaza. « Ces poèmes, je les écrivais pour moi, pour fixer ce que je ressentais, ce que je voyais. Ils n’avaient pas vocation à être publiés. »
Elle s’excuse de photographier les épreuves sur la table, alors que l’ouvrage n’est pas encore imprimé, afin d’envoyer l’image à sa famille restée là-bas. « Mes proches ont toujours soutenu mon départ, relève-t-elle. Moi, je n’avais pas de bon choix. Si je refusais finalement de partir, je le regretterais toute ma vie. Si je partais, je le regretterais toute ma vie. J’ai voulu survivre. Aujourd’hui, je vis avec la culpabilité d’avoir laissé les miens derrière moi. »

Maison réduite en cendres
A Gaza, Nour Elassy vivait avec sa mère, son père et Shahed, sa sœur, « mon tout, ma presque jumelle », de trois ans sa cadette. Où ? En déplacements permanents, au gré des évolutions du conflit. D’abord, le 7 octobre 2023, quand sa famille fuit précipitamment le domicile du quartier d’Al-Touffah, dans le centre de la ville de Gaza, pour rejoindre Deir Al-Balah, plus au sud, chez son frère aîné. « Nous n’avions rien pris avec nous, à peine un pyjama et quelques vêtements de rechange, persuadés que nous serions de retour une semaine plus tard. »
C’est dans cet abri temporaire – où elle restera finalement quinze mois – qu’elle écrit ses premiers poèmes, les filme et les diffuse en ligne : « Ciel noir/ terre rouge/ des enfants hurlent/ et tout semble si/ profondément irréel. » Le reste du temps, elle dénonce cette tragédie dans les médias pour lesquels elle travaille depuis le début du conflit, comme l’agence Associated Press, Al-Jazira ou encore Mediapart. Comme de nombreux autres Gazaouis, Nour Elassy est devenue journaliste, au péril de sa vie, car Israël interdit l’entrée dans la bande de Gaza à la presse internationale depuis 2023.
A la faveur du cessez-le-feu de janvier 2025, Nour Elassy a pu retrouver sa maison d’enfance à Al-Touffah. Depuis la fenêtre de la voiture conduite par son père qui la ramène chez elle, elle découvre la fin d’un monde. « Le Sud où nous nous étions réfugiés était régulièrement touché, mais le Nord, lui, était complètement rasé. » Sa famille met une semaine à nettoyer l’amoncellement de poussières et de débris qui ont pénétré par les fenêtres soufflées. « L’hiver était glacial. Nous n’avions ni eau ni électricité, nous vivions à la lueur des bougies, pourtant, j’ai le souvenir d’un moment heureux. Aucun de nous ne pensait pouvoir revenir ici, alors cette joie l’emportait sur tout le reste. Et surtout, nous étions ensemble. » Depuis, cette maison qui l’a vu grandir a été réduite en cendres.
Ses peintures à l’huile – sa première passion –, ses livres et ses souvenirs se trouvaient encore à l’intérieur. De toute façon, Nour Elassy n’est autorisée à ne garder que les vêtements qu’elle porte sur elle, son téléphone, son chargeur et sa carte d’identité lors de son évacuation en juillet 2025. « Les jours qui ont précédé mon départ, se souvient-elle, j’ai ressenti le besoin de créer un dernier souvenir pour chaque chose qui m’entourait, des rues du marché au coucher du soleil. »

« Ne m’oublie jamais »
La dernière après-midi avant le départ, Nour Elassy s’est assise sur le sol de l’appartement, dos à sa mère. Sans un mot, Ekhlas a brossé délicatement les cheveux de sa fille. « Je n’ose même pas imaginer ce que ça fait pour une mère de laisser partir son enfant pour son bien, en sachant que c’est peut-être la dernière fois qu’elle le voit. »
Le départ est prévu vers 3 heures du matin. Nour Elassy passe une dernière nuit sur le matelas qu’elle partage avec sa mère, son père et sa sœur. « Etrangement, aucun de nos quatre réveils n’a sonné », s’amuse-t-elle. Elle se réveille in extremis, et sa mère a juste le temps de la pousser hors de l’appartement et de lui tendre un sandwich composé de zaatar, d’olives et de dukkah, un mélange traditionnel et croquant de graines grillées, d’herbes et d’épices, dans un morceau de pain qu’elle a préparé la veille, en tamisant la farine pour en écarter les vers. A ce moment-là, en juillet 2025, 600 000 personnes souffrent de malnutrition dans la bande de Gaza, quatre mois après le début du blocus humanitaire imposé par l’armée israélienne.
Dans la nuit, le bus avale les vies passées d’une trentaine d’étudiants partis vers un avenir meilleur. Derrière la vitre, Nour Elassy contemple la désolation. Des chiens errent entre les ruines. Leurs aboiements effraient un groupe d’oiseaux qui s’élèvent vers le ciel. Elle serre dans ses mains son téléphone. Dans la coque transparente, sa sœur a glissé un morceau de papier déchiré, griffonné à la va-vite en arabe : « Ne m’oublie jamais. »
Dans un second bus après le point de passage de Kerem Shalom vers Israël, le consulat français distribue des sacs de nourriture. A l’intérieur, une pomme. « Ça faisait des mois que je n’avais pas vu un fruit. Je l’ai regardée longuement. Elle était belle. J’ai fait une photo que j’ai envoyée à ma famille. » L’autocar traverse Israël, longe la Cisjordanie occupée et rejoint la Jordanie. Depuis la fenêtre de son hôtel, à Amman, la jeune femme contemple les lumières des immeubles voisins. Derrière elle, un grand lit aux draps amidonnés.
Depuis son arrivée à Paris, il y a un an, Nour Elassy n’a écrit que deux poèmes. « Je suis bloquée », confie la jeune femme. « Quelle langue devrais-je utiliser pour dire/ à ma sœur/ que la liberté a un goût de métal ?/ Quel alphabet est assez doux/ pour dire : je n’avais pas l’intention/ de survivre sans vous », écrit-elle dans l’un d’eux. L’étudiante prend peu à peu ses marques, plongée dans ses études de science politique, en évitant de trop parler de Gaza autour d’elle. « A quoi bon quand le monde reste sourd ? »

Par Fanny Arlandis
Le Monde du 09 septembre 2026

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