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Les armées africaines, improbables recrues de la Force internationale censée stabiliser la bande de Gaza

 

Des militaires du Somaliland défilent lors des célébrations du 35ᵉ anniversaire de l’indépendance, à Hargeisa, le 18 mai 2026. KANG-CHUN CHENG/AFP
Le plan de paix, encore théorique, du président américain, Donald Trump, prévoit que des troupes étrangères se déploient dans la zone sous contrôle du Hamas et qu’elles étendent leur périmètre d’action au fur et à mesure que les islamistes déposent les armes et que l’armée israélienne se replie.

Son mandat est encore vague, son calendrier de déploiement toujours inconnu et les dangers auxquels elle pourrait faire face passablement élevés : la Force internationale de stabilisation de Gaza (FIS) suscite pourtant un intérêt marqué chez certains Etats africains, qui y voient l’occasion de s’attirer les bonnes grâces des Etats-Unis et de glaner quelques dividendes pour leur armée.
Durant l’été, le Maroc, l’Ouganda et la république séparatiste du Somaliland se sont déclarés disposés à affecter des troupes à cette mission dont l’objectif est de ramener l’ordre dans le territoire palestinien après trois ans de bombardements israéliens, qui ont fait plus de 73 000 morts. Un quatrième pays africain, le Burundi, envisage d’y contribuer. Hors de ce continent, trois autres pays sont candidats à l’envoi de soldats à Gaza : l’Albanie, le Kosovo et le Kazakhstan – l’Indonésie, donnée initialement partante, a fait machine arrière.
La FIS est une création du plan de paix en 20 points imposé par Donald Trump le 29 septembre 2025, parallèlement à l’annonce d’un cessez-le-feu – qui, dans les faits, n’a jamais mis un terme aux frappes israéliennes sur l’enclave côtière. Elle est placée sous la supervision du Conseil de la paix, une organisation internationale imaginée par le président américain pour gérer l’après-guerre à Gaza.
Sa feuille de route, encore théorique, prévoit qu’elle se déploie dans la zone actuellement sous le contrôle du Hamas et qu’elle étende son périmètre d’action au fur et à mesure que les islamistes déposent les armes et que les troupes israéliennes, qui occupent actuellement plus de 60 % du territoire, se replient. Son installation est censée se dérouler parallèlement à celle du Comité national pour l’administration de Gaza, l’entité palestinienne chargée des affaires civiles, pour l’instant basée au Caire.
C’est le 15 juillet que le Maroc – dont le partenariat avec Israël a résisté à la guerre à Gaza – a annoncé sa participation à la FIS. Moins de deux semaines plus tard, la télévision publique de l’Etat hébreu rapportait la présence, sur place, d’une trentaine d’officiers marocains, venus en visite de reconnaissance.

Projet très flou
Si l’on en croit le général américain Jasper Jeffers, commandant en chef de la FIS, qui a donné un briefing en ligne le 24 septembre, les Marocains pourraient être les premiers à fouler le sol gazaoui au sein d’une « force avancée » de 500 soldats composée également de Kosovars. Albanais et Kazakhs sont censés suivre ainsi que des militaires « d’autres pays », a ajouté l’officier américain sans fournir de précisions.
L’Ouganda, qui s’est discrètement rapproché d’Israël ces dernières années, s’est rallié à ce projet début août à l’issue d’un débat devant le Parlement. Le ministre de la défense, Kiryowa Kiwanuka, a expliqué à cette occasion avoir été directement sollicité par les Etats-Unis pour fournir des troupes à la FIS. S’il n’a donné aucun détail sur la taille du contingent ougandais, les médias israéliens évoquent une contribution de 1 200 hommes.
Début septembre, le Somaliland, dont l’Etat hébreu est le seul pays à avoir reconnu l’indépendance, s’est déclaré à son tour prêt à mobiliser 2 000 soldats. Quant au Burundi, il a envoyé une délégation militaire en Israël fin août dans le but d’étudier une éventuelle participation.
Le relatif entrain suscité par ce projet dans les chancelleries africaines tranche avec le flou qui le caractérise à ce stade. Au-delà des quelques véhicules tactiques mis à disposition par les Etats-Unis et des préfabriqués récemment montés en lisière de la bande de Gaza pour loger un premier détachement, de quels moyens les membres de la FIS disposeront-ils pour mener à bien leur mission ?

Bourbier gazaoui
Quelles garanties de sécurité pourront-ils offrir aux 2 millions de Gazaouis entassés dans de gigantesques camps de tentes ? Comment éviteront-ils eux-mêmes de se retrouver sous les feux croisés du Hamas, peu enclin à désarmer intégralement, et de l’armée israélienne, guère pressée d’évacuer ses troupes ? Si la perspective de mettre un pied dans le bourbier gazaoui ne décourage pas les capitales africaines, c’est d’abord parce que celle-ci est encore très lointaine, et ensuite parce que ces pays comptent en retirer des avantages diplomatiques et financiers.
« Le projet du Conseil de la paix est en grande difficulté ; il n’a ni argent ni troupes ni légitimité, fait valoir un diplomate occidental en poste en Israël. Dans ce contexte, dire pour un dirigeant africain qu’il est prêt à envoyer des soldats dans ce territoire, c’est l’assurance de marquer des points à peu de frais. »
Pour le Maroc, s’afficher comme contributeur lui donne l’opportunité de consolider une alliance avec Israël et les Etats-Unis scellée en 2020 lorsque Washington a reconnu la souveraineté de Rabat sur le Sahara occidental. Cet axe stratégique, qui compte aussi les Emirats arabes unis, place le royaume chérifien en position de force dans la guerre froide qui l’oppose à son voisin algérien et dans le climat de tensions avec l’Espagne.
En Ouganda, le dossier de la FIS est un atout utilisé par le fils du président Yoweri Museveni, le très impulsif Muhoozi Kainerugaba, chef de l’armée, dans la course à la succession de son père, autocrate octogénaire, au pouvoir depuis plus de quarante ans. « Envoyer des troupes à Gaza, être perçu comme l’homme d’Israël en Afrique de l’Est peut aider Muhoozi à ouvrir des portes à Washington, décrypte Hassan Khannenje, directeur de l’institut HORN International Institute for Strategic Studies. Ça pourrait notamment faciliter les négociations de Kampala avec le Fonds monétaire international. »
En août, quelques jours avant le vote du Parlement, l’héritier de Yoweri Museveni a inauguré une statue en bronze, à l’effigie de Yonatan Nétanyahou, devant l’ancien terminal de l’aéroport d’Entebbe. Le frère de l’actuel premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a péri en 1976 dans une opération au cours de laquelle l’unité d’élite qu’il commandait a libéré les passagers d’un vol détourné par des pirates de l’air du Front populaire de libération de la Palestine.

« Terminer le travail à Gaza »
« Le rapprochement avec Israël pourrait abîmer les prétentions panafricaines du régime Museveni, qui se dit solidaire des peuples en lutte pour leur libération », analyse Hassan Khannenje. L’Ouganda est membre de l’Organisation de la coopération islamique, historiquement favorable à la création d’un Etat palestinien. « Mais dans un pays aussi autoritaire, le pouvoir n’a pas grand-chose à craindre, il n’y aura pas de mouvement de protestation national », précise le chercheur.
Le Somaliland, de son côté, s’est mis sur les rangs de la FIS dans le cadre de sa stratégie de séduction des Etats-Unis. Le président Abdirahman Mohamed Abdullahi a fait cette offre de service en amont d’un discret déplacement à Washington où il a plaidé en faveur d’une reconnaissance de la province sécessionniste. L’administration Trump rechigne à franchir le pas de peur de fragiliser le pouvoir central somalien rival, en guerre contre les Chabab, une milice affiliée à Al-Qaida, et contre la branche locale de l’organisation Etat islamique – un combat auquel l’armée américaine participe.
Quant au Burundi, sa motivation est probablement encore plus prosaïque. Pour ce pays très pauvre, prêter ses troupes à des missions de maintien de la paix à l’étranger est une manière de lever de précieux financements extérieurs. « Dans cette histoire, le Burundi n’a strictement rien à perdre, relève Hassan Khannenje. Mais pour le Somaliland, l’affaire est plus délicate. Une trop grande proximité avec Israël pourrait exposer Hargeisa [la capitale de la république autoproclamée] à des attaques djihadistes. »
Les pays candidats à l’enrôlement dans la FIS ont encore le temps de soupeser leur décision. Le 16 septembre, à l’issue de la réunion du cabinet israélien, le ministre de la défense, Israël Katz, a déclaré vouloir « terminer le travail à Gaza », soit, dans son esprit, parachever la destruction du Hamas et vider le territoire du plus grand nombre possible d’habitants. « La présence de forces étrangères dans Gaza entraverait la liberté d’action de l’armée et nuirait à la mise en œuvre de cet objectif », estime l’analyste palestinien Mohammed Shehadeh. Ce dernier n’anticipe pas de changement sur le terrain, dans le meilleur des cas, avant les élections israéliennes fin octobre.

Par Alexandre Aublanc et Benjamin Barthe
Le Monde du 29 septembre 2026

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