« Ils nous privent même de cette joie toute simple » : ces cerfs-volants des enfants de Gaza qui affolent les Israéliens

 

« Que faisons-nous si nous ne pouvons pas faire les choses qui sont naturelles pour tous les enfants du monde ? », se demande Mahmoud, 11 ans, privés d’école et désormais de jouet.
© Hashem Zimmo/TheNews2- IMAGO
Omar, 13 ans, a été amputé il y a près d’un an, suite à un bombardement. Mahmoud, 11 ans, a perdu sa maison pendant la guerre. Tous les deux ont retrouvé le goût de la vie et de la liberté grâce aux cerfs-volants qu’ils fabriquent eux-mêmes. Un jouet que les autorités de Tel-Aviv traitent comme une menace et interdisent dans le territoire palestinien.
Après avoir perdu une jambe lors d’un tir d’artillerie israélien sur la ville de Gaza, Omar Halawa ne pouvait plus jouer au football, sa passion, avec ses amis et ses voisins. Depuis la tente de fortune où il vit avec sa famille, l’adolescent de 13 ans a trouvé une nouvelle façon de se sentir libre. Il a appris à fabriquer et à faire voler des cerfs-volants, les regardant s’élever dans le ciel tout en s’adaptant à une vie à jamais bouleversée.
« J’ai été amputé d’une jambe le 1er octobre 2025 alors que j’allais chercher de l’eau dans l’ouest de la ville de Gaza. J’étais avec mes cousins ​​; ils ont été tués et j’ai été grièvement blessé », se remémore Omar, serrant sa béquille alors qu’il était assis sur un matelas brun à l’intérieur de la tente. « Depuis que j’ai perdu ma jambe, je ne me sentais plus libre de courir ni même de marcher. J’avais l’impression de vivre en cage. Mais quand j’ai commencé à faire voler des cerfs-volants, j’ai retrouvé en partie un sentiment de liberté ; tant que je jouais avec, j’oubliais complètement que j’étais blessé ou diminué. »

« Acte de terrorisme »
Cependant, il y a peu, Omar a appris que cet objet, qui l’avait aidé à reconquérir un sentiment de liberté, pouvait lui-même l’exposer à être pris pour cible par les forces israéliennes. Le 23 août, le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a ordonné à l’armée de réagir « immédiatement et fermement » aux cerfs-volants lancés depuis Gaza, ajoutant que ceux-ci devaient être traités comme des drones, « avec ou sans explosifs ». Ces menaces faisaient suite au passage, au-dessus de la frontière, de plusieurs cerfs-volants lancés depuis Gaza vers des zones désormais sous contrôle militaire israélien, ce qui a conduit les autorités israéliennes à présenter ces lancements comme une menace pour la sécurité.
Le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et Israël Katz ont promis d’intensifier les frappes sur Gaza et de viser les responsables si les lancements se poursuivaient. Le 27 août, le même Katz a durci le ton, affirmant que l’armée israélienne pourrait évacuer de force les Palestiniens de toute zone ou tout quartier d’où seraient lancés des cerfs-volants ou des ballons, ajoutant que chaque lancement serait considéré comme « un acte de terrorisme ».
« J’ai été choqué d’apprendre que l’occupation israélienne considère désormais le fait de faire voler un cerf-volant comme un acte terroriste et menace de viser ceux qui le font, confie Omar à l’Humanité Magazine. Je n’arrivais pas à comprendre. Ce ne sont que du papier et des bouts de bois. » Faire voler des cerfs-volants est une activité courante chez les jeunes générations de cette enclave côtière ; les enfants achètent ou fabriquent ce qu’ils appellent des « avions en papier » à l’aide de baguettes en bois ou en plastique, de papier ou de nylon, et de ficelle.
Souvent lancés depuis la plage, les toits ou les espaces dégagés, les cerfs-volants sont devenus, dans la culture palestinienne, tout à la fois des symboles d’enfance, de liberté et de résilience. Cette tradition est si populaire que les enfants de Gaza ont établi à deux reprises, en 2009 et 2010, le record du monde du nombre de cerfs-volants simultanément dans le ciel. C’était avant ! Ils sont désormais perçus comme un danger, au point que l’on ordonne à tout enfant, aperçu en train d’en faire voler un, d’arrêter immédiatement.

Fabriqué avec des baguettes et des sacs en plastique
Ces menaces persistent alors même que l’armée israélienne a déclaré avoir examiné des cerfs-volants récupérés sur son territoire sans y trouver de matières suspectes ni de danger pour la population. « Je ne comprends pas comment un de ces objets en papier peut représenter une menace pour eux, poursuit Omar. Ils nous ont tout pris, même un toit pour nous abriter. Nous avions trouvé notre propre moyen de surmonter les jours difficiles de la guerre et du déplacement, et voilà qu’ils nous enlèvent cela aussi. Ils nous privent même de cette joie toute simple. Apparemment, ils veulent que nous restions assis dans nos tentes à attendre notre tour d’être bombardés. »
Aujourd’hui, Omar passe son temps à fabriquer des cerfs-volants qu’il ne peut plus utiliser. « Même si je ne peux plus les faire voler, je continue d’en fabriquer avec des baguettes et des sacs en plastique. J’aime les confectionner, car je m’accroche à l’espoir de pouvoir les faire voler un jour », confie le jeune garçon. « Mais, pour être honnête, il m’arrive de sortir discrètement de la tente pour jouer avec mes amis. Cela dit, quand ma mère ou les voisins nous aperçoivent, ils nous crient dessus », ajoute-t-il en riant. « Ils craignent que nous ne devenions des cibles à cause d’eux. Surtout s’ils sont lancés près de la « ligne jaune ». Pourtant, ce n’est qu’un cerf-volant. »
La « ligne jaune » est une frontière militaire de fait qui traverse la bande de Gaza, séparant les zones sous contrôle militaire israélien de celles où les Palestiniens sont autorisés à rester. Établie dans le cadre de l’accord de cessez-le-feu d’octobre 2025 et matérialisée par endroits par des blocs de béton jaunes, cette ligne a jusqu’à présent placé plus de 62 % de la bande de Gaza sous contrôle israélien, confinant ainsi les Palestiniens à une zone bien plus restreinte du territoire.
Il ne s’agit pas d’une frontière internationalement reconnue, mais la franchir peut servir de prétexte à une action militaire israélienne. La mère d’Omar dit que même si elle était heureuse de voir son fils s’amuser avec des cerfs-volants, trouvant ainsi un moyen de faire face à sa perte, elle le gronde désormais chaque fois qu’il en fait voler un à l’extérieur. « J’ai peur qu’il soit pris pour cible. Qui donc pourrait croire qu’un drone israélien l’a bombardé parce qu’il jouait avec un cerf-volant en papier ? » se sent-elle obligée d’expliquer. « Même les voisins se plaignent. Ils disent qu’il pourrait être la raison pour laquelle tout le quartier a été déplacé de force ou bombardé, après que l’occupation israélienne a déclaré qu’elle ordonnerait l’évacuation des zones d’où l’on fait voler des cerfs-volants. Je dois l’arrêter. »

« Nous ne pouvons ni apprendre ni jouer »
Mahmoud al-Saoudi, 11 ans, originaire du quartier de Shujaiya, dans l’est de la ville de Gaza, vit désormais dans une tente de fortune près de la mer, dans l’ouest de Gaza. La première fois que Mahmoud a fait voler un cerf-volant, c’était à l’âge de 5 ans. Le jour de son anniversaire, son père lui en a mis un dans les mains et lui a appris à le piloter. L’objet-jouet aux couleurs vives est rapidement devenu l’échappatoire préférée du gamin face aux attaques israéliennes récurrentes et au blocus étouffant qui ont façonné son enfance.
« Depuis le début du génocide, je garde encore plus mon cerf-volant. Je le fais régulièrement voler devant notre tente, et il est devenu ma véritable source de joie au milieu de toute la peur et de la destruction », nous raconte Mahmoud, qui a perdu sa maison dans un bombardement israélien. « Mais après avoir entendu que l’occupation israélienne menaçait de cibler quiconque ferait voler un cerf-volant, j’ai eu peur de jouer avec. Je joue juste avec cinq minutes par jour pour avoir l’impression d’avoir dépassé les frontières et de m’être envolé. »
La plupart des enfants de la génération actuelle de Gaza n’ont jamais quitté les frontières de l’enclave. Depuis qu’Israël a imposé son blocus strict à Gaza en 2007, les déplacements à l’intérieur et à l’extérieur ont été sévèrement restreints, laissant les enfants grandir largement coupés du monde. Mais depuis le début du génocide, Mahmoud a également été privé d’une scolarité régulière, comme environ 650 000 autres enfants dans la bande de Gaza.
Selon l’UNRWA, l’organisme des Nations unies en charge des réfugiés palestiniens (près de 70 % de la population de ce territoire) plus de 95 % des établissements d’enseignement ont été endommagés ou détruits par la guerre. « Nous ne pouvons ni apprendre ni jouer maintenant. Depuis ma naissance, j’ai survécu à de multiples guerres israéliennes contre Gaza, y compris au génocide en cours, mais je n’ai jamais été absent de l’école aussi longtemps », regrette Mahmoud avec une pointe de colère dans la voix. « Que faisons-nous si nous ne pouvons pas faire les choses les plus simples qui sont naturelles pour tous les enfants du monde ? »

Restriction israélienne sur l’entrée des jouets à Gaza
Avec environ 90 % des maisons et des espaces de loisirs à Gaza détruits ou endommagés pendant la guerre israélienne depuis le 7 octobre 2023, les enfants se tournent de plus en plus vers la fabrication de leurs propres cerfs-volants, soit pour jouer avec, soit pour les vendre, les transformant ainsi en source de revenus.
Cette tendance a été aggravée par les restrictions sévères imposées par Israël à l’entrée de jouets pour enfants à Gaza, qui se sont maintenues même après l’accord de cessez-le-feu du 10 octobre 2025. Ils sont devenus rares, ce qui a fait grimper les prix de façon spectaculaire, rendant de plus en plus difficile tout achat de la part des familles.
« Les enfants ici n’ont pas de jouets comme les enfants du reste du monde. Ils n’ont même pas la possibilité de respirer librement », s’emporte Inaam al-Batrikhi, elle-même maman et directrice d’un camp de personnes déplacées dans la ville de Gaza. « La seule façon pour eux de jouer, c’est avec des cerfs-volants. Dans le passé, je me tenais à côté des enfants et je les encourageais à les faire voler. Mais maintenant, suite aux menaces israéliennes, en tant que responsable du camp, je dois les en empêcher. »
Inaam se souvient du temps pas si lointain où des compétitions de cerfs-volants étaient organisées dans le camp, pour les enfants, les encourageant à jouer afin de soulager le stress et les traumatismes causés par la guerre. « Maintenant, malheureusement, nous courons après les enfants. Nous cassons même les cerfs-volants nous-mêmes. Cela me fait mal au cœur, mais nous ne pouvons rien faire d’autre. Nous devons les arrêter pour éviter de donner à l’occupant un prétexte pour bombarder la zone ou déplacer des familles qui ont déjà été déplacées. La dernière chose à laquelle nous nous attendions était qu’ils utilisent les jeux d’enfants comme prétexte pour nous massacrer. »
Reviens alors à la mémoire les vers de ce poème prémonitoire de Refaat Alareer, assassiné à Gaza lors d’un bombardement israélien le 6 décembre 2023, intitulé Si je dois mourir. « Vois le cerf-volant, mon cerf-volant que tu as fabriqué, volant au-dessus/et pense un instant qu’un ange est là/ramenant l’amour/Si je dois mourir/laisse-le apporter de l’espoir/que ce soit un conte. »

Maha Hussaini
L'Humanité du 11 septembre 2026

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