« Il n’y a pas d’innocents à Gaza » : la police israélienne refuse d’enquêter sur une plainte contre une chaîne de télévision pour propos génocidaires

 

Capture d’écran d’un programme diffusé sur Channel 14, en février 2024. CAPTURE D’ÉCRAN DE CHANEL 14
La plainte déposée par trois ONG vise Channel 14, accusée d’avoir diffusé des centaines de propos jugés incitatifs au génocide contre les Palestiniens de Gaza depuis le 7-Octobre. Cette décision fragilise l’argumentation d’Israël devant la Cour internationale de justice.
Une décision de la police israélienne vient contredire une partie de la défense d’Israël face aux accusations de génocide à Gaza devant la Cour internationale de justice (CIJ). Mercredi 9 septembre, la police judiciaire a annoncé devant la Cour suprême qu’elle avait décidé de ne pas ouvrir d’enquête à propos d’une plainte déposée par trois organisations non gouvernementales (ONG), en septembre 2024, contre une télévision israélienne. Dans leur requête, ces associations israéliennes accusaient Channel 14, l’une des principales chaînes de télévision du pays, de propager des discours racistes, violents et parfois génocidaires visant les Palestiniens de Gaza depuis le 7 octobre 2023 et l’attaque terroriste du Hamas qui avait fait 1 200 morts, 251 otages et plus de 3 000 blessés.
Ces ONG (le Bloc démocratique, Zulat et le Mouvement pour une réglementation équitable) ont recensé des centaines d’extraits ou de citations diffusés par la chaîne 14 sur ses antennes, sur ses réseaux sociaux ou sur son site. Plusieurs dizaines d’extraits relevaient, selon la plainte, de l’incitation au génocide, un délit sanctionné par le droit pénal israélien. « Ne leur donnez pas d’eau. Ne leur donnez pas d’électricité. Qu’ils meurent là-bas, amen ! », avait, par exemple, déclaré le présentateur Shimon Riklin, le 7 octobre 2023. « Alors je vous le dis : il ne faut pas seulement tuer le Hamas. Tous les cannibales doivent mourir », avait expliqué un participant à un talk-show deux jours plus tard. « Il n’y a pas d’innocents. (…) Il y a deux millions et demi de terroristes », avait souligné un invité, Eliyahu Yossian. « Les Gazaouis ? Pour ce que ça m’importe, qu’ils meurent de faim. Qu’est-ce que j’en ai à faire, d’eux ? », avait affirmé un journaliste, le 10 février 2024. « La plus grande justice sera faite lorsque Gaza sera débarrassée des Gazaouis », avait encore expliqué un invité, le 20 février 2025, parmi des dizaines d’autres déclarations similaires.
Dans leur plainte, les ONG, représentées par l’avocat Michael Sfard, insistaient sur la gravité des mots prononcés, leur répétition et leur impact sur la société israélienne. Ils s’appuyaient notamment sur la jurisprudence du Tribunal pénal international pour le Rwanda et sur le rôle reconnu des médias dans le génocide en 1994.
« L’affirmation “il n’y a pas d’innocents à Gaza”, sans doute le message le plus récurrent dans les émissions de Channel 14, répété jour et nuit, prend une connotation particulièrement meurtrière dans le contexte de cette guerre acharnée et compte tenu du fait que des milliers de soldats combattant dans la bande de Gaza regardent cette chaîne. Elle est également pernicieuse, car elle est répétée en accompagnement d’appels à l’“anéantissement total”, en réponse au massacre du 7-Octobre, ainsi qu’avec des appels à “détruire, tuer et rayer de la carte”, à “exterminer les rats”, et ainsi de suite », écrivait le juriste dans sa requête.

« Rhétorique omniprésente »
La police, sous l’autorité d’Itamar Ben Gvir, le ministre de la sécurité nationale depuis 2022, a considéré, sans détailler ses motivations, que ces déclarations ne constituaient pas des appels à la violence, à la haine ou des incitations à commettre un génocide. Dans son argumentation face aux accusations des ONG, qu’elle réfutait, la chaîne 14 avait expliqué au Monde que la plainte représentait, de son point de vue, une tentative de musellement visant les médias de droite dans l’Etat hébreu et qu’elle participait d’une campagne diffamatoire. La chaîne avait souligné par ailleurs, pour sa défense, qu’« une rhétorique similaire était omniprésente dans le paysage médiatique israélien après les atrocités du 7-Octobre ». Contactée jeudi, la chaîne n’avait pas encore réagi au moment de la publication de cet article.
Après deux années de procédure, les ONG réfléchissent à faire appel. « Dans leur décision de ne pas enquêter, les plus hauts responsables de l’application des lois en Israël donnent le feu vert à l’incitation systématique à commettre des crimes de guerre et même un génocide, à condition que cela soit dirigé contre les Palestiniens, a réagi, jeudi 10 septembre, Michael Sfard, l’avocat des ONG. Cela constitue un échec moral qui intensifie les processus les plus sombres à l’œuvre au sein de la société israélienne, ainsi qu’une violation d’une ordonnance explicite de la Cour internationale de justice, qui a déterminé qu’Israël doit enquêter sur toute personne qui incite au génocide et la poursuivre en justice. »
Ce point est majeur. Pour infirmer les accusations de génocide à Gaza, portées par l’Afrique du Sud devant la CIJ depuis fin 2023, à partir notamment de nombreuses citations de personnalités israéliennes appelant à la destruction totale de Gaza, les défenseurs de l’Etat hébreu mettent en avant la pénalisation de tout appel au génocide dans le pays. « Le choc, l’anxiété et la profonde douleur qui touchent la société israélienne depuis le 7-Octobre conduisent naturellement à des déclarations durables et véhémentes à l’égard de l’ennemi, un ennemi mû par la volonté manifeste de détruire les juifs et les Israéliens », avait ainsi argumenté, devant la CIJ, l’avocat de l’Etat hébreu, Gilad Noam, le 12 janvier 2024.
« Cependant, avait-il poursuivi, notre système juridique sait faire la part des choses entre des propos qui peuvent être dérangeants, voire obscènes, mais qui relèvent de la liberté d’expression au sein d’une société démocratique, et ceux qui dépassent les limites de ce droit. Comme la procureure générale l’a récemment réaffirmé publiquement, toute déclaration appelant à porter atteinte intentionnellement à des civils contredit la politique de l’Etat d’Israël et peut constituer une infraction pénale, y compris le délit d’incitation. » Cette affirmation n’avait pas complètement convaincu la CIJ. Dans une ordonnance provisoire, le 26 janvier 2024, celle-ci avait enjoint à Israël de « prendre toutes les mesures en son pouvoir pour prévenir et punir l’incitation directe et publique à commettre le génocide à l’encontre des membres du groupe des Palestiniens de la bande de Gaza ».

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Channel 14 est devenue particulièrement populaire en Israël ces dernières années, se hissant régulièrement à la deuxième place en matière d’audience. Elle soutient ouvertement l’actuel premier ministre, Benyamin Nétanyahou, à la tête, depuis fin 2022, d’une coalition de droite et d’extrême droite nationaliste et religieuse. La proximité avec l’actuel chef de gouvernement est encore apparue de manière spectaculaire dans la campagne pour les élections législatives prévues le 27 octobre. Yaakov Bardugo, l’une des figures de la chaîne 14, a été désigné pour figurer à une place éligible sur la liste de M. Nétanyahou. « Nous devons bombarder sans distinction. Nous faisons une distinction, et je pense que ce n’est pas une bonne chose. Je l’ai dit hier, et je le répète : peut-être que l’armée de l’air devrait redoubler d’efforts et ne pas faire de distinction entre ceux qui sont impliqués et ceux qui ne le sont pas », avait-il notamment déclaré, le 2 novembre 2023. Une citation qui figurait dans la plainte des ONG.

Par Luc Bronner
Le Monde du 10 septembre 2026

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