![]() |
| Il faut prendre conscience du fait que l’objectif et l’enjeu du génocide, c’est « l’effacement d’un peuple entier sur sa terre », |
Palestine face au génocide, suivi de l’antisémitisme et ses doubles est le titre du recueil des interventions et articles publiés depuis le 7 octobre par Étienne Balibar. Il y développe les conséquences sur les Palestiniens, sur les Juifs et sur l’Humanité, du génocide perpétré au nom des Juifs
Comment penser Gaza ? Comment penser à Gaza ? Vous répondiez à ces questions dans un long entretien avec l’écrivain Luca Salza. Un an est passé depuis. Israël attend le feu vert des États – Unis pour vider Gaza de ses habitants, un nettoyage ethnique se déroule en Cisjordanie. Trump fait la guerre au Moyen-Orient. Changeriez-vous vos réponses ?
Quand on se relit, on éprouve toujours le besoin de se corriger. Comme vous l’indiquez, les événements se sont précipités. Des tendances sont devenues plus claires. Des rapports de force se sont modifiés. Des stratégies ont été mises en échec.
C’est pourquoi j’ai tenu à rappeler les dates de mes interventions. Je note deux points sensibles. Premièrement le « cessez-le-feu » n’a pas mis fin au processus génocidaire. Il se poursuit sous une forme moins visible. Mais l’autre volet de la politique israélienne est passé au premier plan : le nettoyage ethnique en Cisjordanie.
À l’approche des élections du mois prochain, on voit bien que cette politique n’est remise en cause par aucun parti susceptible de gouverner en Israël. Elle est devenue constitutive de la forme d’État elle-même.
Deuxièmement, l’insertion du génocide dans un processus de guerre impérialiste mené par Israël et par les États-Unis, chacun des deux « instrumentalisant » l’autre, est devenue encore plus organique, avec l’invasion du Liban et l’attaque contre l’Iran. Mais cette guerre tourne très mal pour les États-Unis, ce qui peut remettre tout l’ensemble en question, et déboucher soit sur un recul, soit sur une catastrophe régionale et donc mondiale. C’est un élément d’incertitude radicale.
Le terme génocide se décline de plusieurs façons, on parle de plus en plus de culturicide, d’écocide, d’urbicide, de futuricide… Que dit ce « lexique » ?
Il faut préserver une définition rigoureuse du « génocide », telle que l’énonce le droit international et que l’illustrent d’autres cas (le Rwanda, la Bosnie, le Soudan…). Ne pas s’en servir comme d’un slogan. Défendre la procédure en cours devant la Cour de Justice Internationale.
Mais il faut prendre conscience du fait que l’objectif et l’enjeu du génocide, c’est « l’effacement d’un peuple entier sur sa terre », en tant que communauté humaine chargée d’histoire et porteuse d’avenir : d’où l’utilité des termes corrélatifs que vous mentionnez. J’insisterai sur l’écocide qui articule la destruction de Gaza avec les tendances profondes du capitalisme contemporain.
Pourquoi, comme vous l’écrivez, le génocide bouleverse-t-il notre interprétation de l’histoire de l’humanité ?
Parce que nos représentations de l’histoire sont toujours commandées par les « grands récits » du progrès, de la révolution, de la décolonisation ou de l’émancipation des « minorités », qui sont des schémas « rationnels », fondés sur la causalité et la finalité.
Ils peuvent faire place à l’imprévu, mais pas à la destructivité radicale, autodestructrice, qui excède les intérêts des forces et des groupes qui l’exercent, et entraîne des conséquences irréparables à long terme. C’est ce qui s’est passé avec la Shoah, avec l’Holodomor (extermination par la faim, NDLR), et ce qui va se passer avec Gaza.
C’est pourquoi j’ai écrit que « par un génocide l’histoire est coupée en deux, l’après destituant l’avant dont pourtant il procède ». Cela veut dire aussi que le génocide ébranle nos capacités d’imaginer et d’organiser la politique, qui est une action collective dans l’histoire, fondée sur l’évaluation des intérêts, des rapports de force, des logiques intentionnelles. C’est un défi existentiel qu’il nous faut relever par un effort de régénération et d’engagement dont il n’est pas certain que nous soyons capables…
Pensez-vous que ce qui se passe depuis le 7 octobre oblitère les possibilités de cohabitation des deux peuples ?
Il y a longtemps que ces possibilités sont devenues presque nulles, ce qui ne veut pas dire seulement que les deux peuples vivraient côte à côte sur des territoires autonomes, mais qu’ils pourraient partager des droits, des pouvoirs, des ressources, et en quelque sorte garantir mutuellement leur « droit à l’existence ».
Il y a eu des fenêtres (et des fausses fenêtres) d’opportunité pour la justice et pour la paix. Il y a des pratiques de solidarité qui survivent, ce qui est fondamental. Mais le rouleau compresseur de la colonisation a tout écrasé. Avec l’enchaînement des violences depuis le 7 octobre, un seuil a été franchi.
J’ai écrit que le Hamas avait recherché un effet de vengeance irréparable, ce qui m’a valu des critiques auxquelles je ne suis pas insensible. Mais le fait massif à mes yeux, c’est le génocide qui tend à vider la Palestine des Palestiniens. Et pourtant il y a le fait incontournable que sur cette terre dévastée par la mort vivent deux peuples, dont aucun ne pourra supprimer l’autre. Il faudra donc bien qu’un jour ou l’autre ils cohabitent.
Vous admettez que le contexte est peu favorable aux résistances et aux solidarités, mais il y a des possibles à déceler ? Quels sont-ils ?
Tout ce que je viens de dire incite au pessimisme. Mais je dis aussi que la capacité de résistance des Palestiniens est extraordinaire. Parmi d’autres moments symboliques, j’évoquerai la façon dont les Gazaouis se sont mis en marche par centaines de milliers pour « remonter » dans leurs villes et dans leurs camps, même transformés en un paysage lunaire, dès que le « cessez-le-feu » a été proclamé.
Ce qui déjouait le plan israélien de désertification, et explique l’acharnement de l’armée israélienne contre les médecins, les enfants, les familles entières. Et bien sûr l’obstination des paysans de Cisjordanie à défendre leurs champs et leurs maisons. D’autre part, je relève l’ampleur de la solidarité internationale.
L’important est qu’elle déborde le cercle de ceux qu’on pourrait considérer comme les « soutiens naturels » des Palestiniens : les Arabes et les Musulmans dans le monde. C’est ce que j’appelle l’universalité de la cause palestinienne. Les Flottilles pour Gaza en ont été l’illustration.
Il faut aller plus loin, mettre en échec la répression contre les manifestations de soutien à la Palestine, et contraindre, en particulier, nos gouvernements, à sortir de leur double jeu de reconnaissance et de complicité…
De ce point de vue, j’attache une importance particulière au fait que des Juifs de plus en plus nombreux dans la « diaspora », c’est-à-dire dans le monde entier, prennent leur distance avec Israël, voire deviennent accessibles à la critique du sionisme comme programme de colonisation de la Palestine sous prétexte de « défense du peuple juif » contre l’antisémitisme. Il ne s’agit pas seulement d’une question tactique, mais d’un fait politique crucial.
Vous vous êtes attelés à l’analyse des conséquences sur les Juifs du génocide perpétré « au nom des Juifs et de la Shoah ». Vous plaidez pour une déconstruction de cette instrumentalisation et une contre-histoire sur l’antisémitisme. Pourquoi est-ce essentiel ?
La discussion des formes et des évolutions de l’antisémitisme occupe dans mon livre une place aussi importante que celle du génocide, dont elle constitue en quelque sorte la contrepartie. Ce qui m’a profondément scandalisé dans le génocide et dans sa dénégation orchestrée par Israël, ce n’est pas seulement le fait que les descendants des victimes de la Shoah soient devenus les oppresseurs et les meurtriers d’un autre peuple, mais c’est la façon dont ils se servent de leur héritage pour se justifier et mobiliser leurs soutiens.
Cela met la lutte contre l’antisémitisme dans un terrible porte-à-faux, en contribuant à la fois à l’alimenter et à l’instrumentaliser. Mais je ne suis pas satisfait par une simple réfutation de cette instrumentalisation, telle que la pratiquent beaucoup de militants anti-impérialistes.
Je crois qu’il faut aller plus loin que la dénonciation de l’amalgame entre « antisémitisme » et « antisionisme » (qui se pratique des deux côtés à la fois), prendre la mesure des risques que fait courir à la démocratie la symétrie de l’antisémitisme et de l’islamophobie que nourrit chez nous et ailleurs l’écho du conflit israélo-palestinien interprété comme un conflit judéo-arabe, et revisiter dans cette perspective l’histoire millénaire de l’antisémitisme qui « pivote » autour de la tragédie du XXe siècle, entre la Shoah et la Nakba. C’est ce que j’appelle une « contre-histoire », en m’inspirant d’une formule de Michel Foucault.
Latifa Madani
L'Humanité du 07 septembre 2026
![]() |
| Palestine face au génocide, suivi de l’antisémitisme et ses doubles, Editions Divergences. 170 pages, 17 euros. |


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire