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Élections israéliennes. Gadi Eisenkot, encore un général

 

Rosh HaAyin, le 7 septembre 2026. Gadi Eisenkot, chef du parti Yashar, se fraye un chemin parmi le public sous les applaudissements de ses partisans lors d’un événement organisé pour présenter la liste complète des candidats du parti en vue des élections législatives d’octobre. ERIK MARMOR / GETTY IMAGES EUROPE / GETTY IMAGES VIA AFP
Principal concurrent de Benyamin Nétanyahou pour les élections générales du 27 octobre, le général Gadi Eisenkot surfe sur le rejet du premier ministre israélien par une fraction importante de l’opinion publique. Sur l’avenir des Palestiniens, thème peu présent dans la campagne, il s’inscrit dans le consensus d’un refus de tout État pour eux.

Les électeurs israéliens sont incurables. Quand il faut décider, leur regard se porte en premier lieu vers les généraux. Les élites sécuritaires — armée, services spéciaux — sont les détenteurs de la pensée juste. Historiquement, ils sont une grosse quarantaine à avoir dirigé les ministères régaliens les plus importants, et trois d’entre eux — Yitzhak Rabin, Ehud Barak et Ariel Sharon — sont devenus premiers ministres. Le dernier en date à créer son parti dans l’espoir de devenir premier ministre après les élections législatives du 27 octobre 2026 se nomme Gadi Eisenkot.
Il a été, bien entendu, chef d’état-major (2015-2019). Après le 7 octobre 2023, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou l’a invité à entrer dans son cabinet de guerre. Mais les dissensions entre les deux hommes sont vite apparues. Eisenkot misait sur une guerre à Gaza aux objectifs bien fixés et réalistes. Nétanyahou envisageait de la poursuivre jusqu’à la « victoire totale », sans jamais définir les buts et les termes de cette victoire, pour l’inscrire dans une transformation politique plus radicale de la région — transformation pas plus définie, d’ailleurs.

Nétanyahou, un menteur pathologique
Aujourd’hui, Eisenkot mène aux élections un nouveau parti nommé Yashar. Le mot signifie « droit », mais aussi « honnête », ou « juste ». Il pourfend un Nétanyahou dépeint comme un menteur malhonnête pathologique, tant politiquement que personnellement. Pour l’emporter, lui, le néophyte en politique, joue sur trois fibres essentielles. La première concerne les échecs de Nétanyahou — il remporte toutes ses guerres sans glaner aucun succès politique. La deuxième vise les manipulations des faits et les velléités du premier ministre actuel de réduire les droits des Juifs israéliens, menaçant ainsi leur démocratie. Enfin, sa troisième carte réside dans ses origines.
Fils d’une famille marocaine, il espère gagner à sa cause un nombre important de citoyens d’origine séfarade (orientale) — en particulier du Maroc. Ces Marocains ont quitté leur pays dans une opération du Mossad menée avec l’accord des autorités françaises et du futur monarque Mohammed V. Dans la décennie 1945-1955, ils ont organisé un exode massif des juifs marocains vers Israël. Les dirigeants sionistes, quasi exclusivement issus d’Europe centrale et orientale, dites « ashkénazes », entendaient faire venir le plus possible de juifs orientaux pour consolider le nouvel État. Ils voyaient dans ces séfarades des êtres inférieurs peu éduqués. Dans les années 1930, le grand poète sioniste Haïm Nahman Bialik aurait dit : « Savez-vous pourquoi je n’aime pas les Arabes ? Parce qu’ils ressemblent trop aux séfarades »… Des gueux incultes, pour résumer.
 Gadi Eisenkot, né en 1960, a forcément connu cette époque où fleurissait en Israël un racisme ashkénaze de grande ampleur envers les juifs orientaux, venus du Maghreb, du Machrek ou de Turquie, dont le judaïsme était perçu comme inférieur par les élites ashkénazes. Au passage, cela démontrait leur propre ignorance de l’histoire juive, où le cœur méditerranéen, jusqu’au XVIIIe siècle, a été beaucoup plus riche, éduqué et actif culturellement, du Maroc à l’Irak, que dans les misérables shtetls (« petite ville » en yiddish) de l’Europe orientale ghettoïsée. L’historien israélien Shay Hazkani a décrit l’accueil effroyable octroyé dans les années 1945-1950 à ces yéménites, irakiens et maghrébins, et tout particulièrement aux juifs marocains.

Ces Marocains au couteau entre les dents
Le chef d’état-major Ygael Yadin (1917-1984) traitait alors les juifs orientaux de « primitifs ». À l’époque, un terme en Israël désignait ces juifs arrivés de Rabat, Fez ou Marrakech : « Marocco sakin », le Marocain au couteau entre les dents. La cinéaste Michale Boganim a décrit comment, à leur arrivée, ces Marocains furent installés en quasi-totalité dans des bourgs déshérités.
Cette population a rapidement manifesté une immense déception devant cette réception. « Nous sommes venus en Israël croyant trouver un paradis, nous y avons trouvé des juifs avec des cœurs d’Allemands », écrivait un soldat à ses parents. Le mépris dans lequel sont traités ces orientaux suscita chez eux une détestation du régime. Or, ce régime était celui du suprémacisme ashkénaze, des « socialistes » du Parti travailliste, détenteurs de tous les pouvoirs. À droite, un homme va vite comprendre le potentiel politique de la rage des séfarades. Il s’appelait Menahem Begin (1913-1992). Il était chef du « parti révisionniste », le Hérout (« Liberté »), une droite ultranationaliste qui resta minoritaire durant les trente premières années du pays (1948-1977).
Lui aussi était ashkénaze, mais il se faisait le porte-parole des revendications de ces nouveaux immigrants, ces séfarades si méprisés. Il jouait de leurs souffrances : ils étaient juifs et voilà qu’on les traitait comme des Arabes. C’est sur cette musique-là que Begin a gagné leurs suffrages. C’est une configuration coloniale commune : les populations coincées entre dominants et dominés (arabes) choisissent le soutien au camp des premiers pour ne pas voir leur propre statut sombrer dans le camp des plus faibles. Beaucoup des juifs orientaux — pas tous, évidemment — vont fournir en Israël les pires soldats du nationalisme chauvin anti-arabe.
Gadi Eisenkot vient de là. Son nom peut apparaitre typiquement ashkénaze. En allemand, Eisen, c’est le « fer », et Kot, le « fessier ». « Fessier de fer », la consonance sonne yiddish (la langue des juifs d’Europe centrale). Mais l’étymologie infirme cette piste. Azincot, Azenkoud, Eizenkot, ces noms signifient « gazelle » dans les dialectes amazighs situés entre l’Atlantique et l’Oued Draa, à 400 kilomètres d’Agadir. Le père d’Eisenkot est né à Marrakech, sa mère à Casablanca. Dans sa campagne, il a beaucoup fait de ses ascendances une arme politique. Il a également été le premier chef d’état-major israélien d’ascendance marocaine. Face à Nétanyahou, né Mileikowsky, il ne l’oubliera pas.

L’inventeur de la doctrine Dahiya
Sa carrière est celle d’un officier classique et ambitieux. Dès 1999, il est secrétaire militaire du premier ministre travailliste, Ehud Barak. Il sera patron d’une célèbre brigade, Golani, avant de devenir chef d’état-major, en 2015 — nommé par Nétanyahou. Il aura eu le temps de codifier une nouvelle « doctrine » de l’armée, la « doctrine Dahiya », qui tirait le bilan des déboires israéliens de l’attaque menée contre le Hezbollah en 2006, soldée par un échec (officiellement non reconnu). Deux ans plus tard, Eisenkot inscrit la doctrine Dahiya dans le codex militaire officiel. Elle prône que dans les guerres asymétriques, où l’armée d’un État se confronte à un ennemi « illégal » caché par une population qui lui est favorable, le seul moyen de l’emporter est d’utiliser contre elle de « frappes disproportionnées » sans distinction entre civils et combattants. « Une telle réponse est de nature à inscrire un souvenir durable renforçant ainsi la dissuasion », précise l’Institut sécuritaire de recherches israélien.
Le mot « dissuasion » a toujours été le mot clé de l’armée israélienne. Désormais, il signifie destruction totale. En octobre 2008, Eisenkot déclara :
Ce qui est arrivé au quartier Dahiya de Beyrouth en 2006 [la destruction quasi totale] arrivera à tous les villages qui servent de base à des tirs contre Israël. […] Nous y ferons un usage disproportionné de la force et causerons de grands dommages et destructions. Il ne s’agit pas de villages civils, mais de bases militaires. […] Il ne s’agit pas d’une recommandation, mais d’un plan approuvé. […] S’en prendre à la population est le seul moyen de retenir Nasrallah.
Israël usera ouvertement de cette philosophie dans ses guerres suivantes à Gaza, en 2008-2009, puis en 2014. L’après 7 octobre 2023 sera l’apogée de cette vision, amenant l’armée israélienne à sombrer dans des pratiques génocidaires avérées.
Sorti de l’armée en janvier 2019, Eisenkot envisage, rapidement, une carrière politique, dans la tradition israélienne des militaires aux manettes. Il adhère à un parti centriste, Kahol Lavan (« Bleu et Blanc »). Élu à la Knesset aux élections de 2022, Nétanyahou fait de lui, cinq jours après le 7 octobre 2023, un ministre du cabinet de guerre. Le début de cette guerre lui est personnellement très douloureux. Fin décembre 2023, il y perd un fils, un soldat de 25 ans. Il y perdra encore deux neveux. Il manifeste son hostilité à l’attitude du premier ministre, qui persiste, avec l’appui de son gouvernement et de l’opinion israélienne, à clamer que la « victoire totale » est le préalable à la libération des otages.
En juin 2025, il quitte la Knesset et démissionne de son parti, l’Unité nationale, dirigé par… un autre ex-chef d’état-major, Benny Gantz, qu’il juge trop mou face à Nétanyahou. Trois mois plus tard, il crée sa propre formation, Yashar. Il fait de Yoram Cohen, un ex-chef du Shin Bet, le service de renseignement intérieur, son numéro 2. On est entre « sécuritaires ». Bientôt, Yaïr Lapid, chef du parti Yesh Atid (« L’espoir »), se rallie à lui. Son nouveau parti rassemble rapidement nombre d’ex-ministres de divers gouvernements, tous de la mouvance « centriste » hostile à Nétanyahou, critiques de la volonté du gouvernement de maitriser la Cour suprême.

Critique de la loi sur Israël État-nation
Depuis, Eisenkot martèle que s’il l’emporte, le pays reviendra aux fondements de sa déclaration d’indépendance, définissant Israël comme un État « juif » et « démocratique ». Seuls les Israéliens comprennent la nature non dite de cet engagement. En fait, Eisenkot se démarque politiquement de la « loi sur Israël État-Nation », votée en 2018, qui a imposé deux catégories de citoyens israéliens, aux droits différents sur une base ethnique : les juifs et ceux qui ne le sont pas — les Palestiniens citoyens israéliens. Par ailleurs, il promeut plusieurs actions rejetées par le Likoud, l’actuel parti dominant, et ses alliés des droites messianiques.
Il exige une commission d’enquête publique indépendante sur le fiasco du 7 octobre 2023, ce qui est la hantise de Nétanyahou. Il imposera aux jeunes ultras-religieux (les craignant-Dieu) et aux jeunes citoyens palestiniens soit un service militaire soit un service civil national, les obligeant de renoncer à l’exemption dont ils bénéficient aujourd’hui. La mesure est très populaire parmi les laïcs israéliens, qui payent indument une contribution — trois ans de service militaire — dont les « craignant-Dieu » et les citoyens arabes sont exemptés.

« Un État palestinien n’a plus lieu d’être »
Pour le reste, rien de neuf. Il insiste sur le renforcement de l’armée et des services de sécurité, un engagement impératif pour quiconque ambitionne de gagner une élection. Eisenkot promet d’améliorer le coût de la vie, l’éducation, la santé, les services publics, etc. Il entend, enfin, « faire d’Israël une puissance régionale majeure ». Dans sa plateforme en dix points, il n’a pas un mot pour la situation des Palestiniens, pas même ceux citoyens israéliens, sinon leur possible insertion dans les forces armées…
Sur la question palestinienne, rien donc. Eisenkot s’en tient à l’air du temps. Avant le 7 octobre 2023, il avait mollement plaidé pour « deux États » à échéance indéfinie, avec les colons qui garderaient les villes et les terres prises aux Palestiniens et où Israël préserverait sa gestion de la sécurité, colonies, bases militaires, etc. Mais dès les lendemains du 7 octobre, le discours change. Désormais, « un État palestinien n’a plus lieu d’être », déclare-t-il. Il devient « fermement convaincu de la nécessité d’une colonisation en Judée-Samarie ». Sa seule différence avec Betzalel Smotrich, le ministre annexionniste en charge de la Cisjordanie qui ne cache pas son intention d’en expulser tous les Palestiniens, c’est que lui veut coloniser « proprement ». « Cette colonisation doit être conforme aux intérêts nationaux de l’État d’Israël et à la loi ». Il n’y croit pas lui-même, mais son attitude est typique du camp anti-Nétanyahou, ceux qui craignent seulement que les pogroms des colons en Cisjordanie « nuisent à la réputation d’Israël », a-t-il dit.
Pour l’après-scrutin, il laisse des portes ouvertes. D’un côté il, il est « prêt à discuter » avec beaucoup de ses adversaires actuels s’ils trouvent un terrain d’entente — hormis bien entendu les partis arabes et ceux des Juifs qui s’écartent des « valeurs de la Déclaration d’Indépendance », ce qui, dans son esprit, récuse l’ultra-droite raciste telle que les formations de Itamar Ben Gvir, Smotrich ou de l’ex-général Ofer Winter, nouvel arrivant dans la mouvance messianique. De l’autre côté, il souhaite un nettoyage des écuries : « Quiconque a occupé une fonction de direction ou de commandement le 7 octobre n’est pas apte à occuper une fonction [gouvernementale] à l’avenir. Il est inapte ». Cela fait du monde, et place Nétanyahou en tête de liste.
Pourtant, certains plaident que tous ses propos ne sont que de vaines paroles. Le directeur du quotidien Haaretz, Aluf Benn, s’interroge. Selon beaucoup de sondages, le bloc des partis soutenant Nétanyahou et celui plébiscitant Eisenkot s’équilibreraient, avec, environ, 53 à 54 élus chacun (sur 120 députés). Les partis arabes obtiendraient 13-14 membres. Bref, un match nul est possible, probable même, d’après Benn. Dès lors, note-t-il, les deux dirigeants, malgré leurs propos très aigres l’un envers l’autre, sèment derrière eux des petits cailloux qui « laissent entendre qu’ils pourraient gouverner ensemble ». Cela reste très improbable : les deux camps ont accumulé beaucoup de détestations mutuelles.
Mais en y regardant de plus près, conclut le journaliste, malgré leurs dissensions, pourquoi ne pas regarder vers un gouvernement d’unité nationale en cas de blocage ? Car il existe « la base d’une coopération post-électorale : tous deux s’opposent à un État palestinien ». Ils divergent sur tout le reste, mais, bien que personne n’en parle dans cette campagne, chacun sait que la question palestinienne est la clé de tout. Or, que pèsent les haines intestines israéliennes face à l’enjeu « existentiel » permanent ?

Sylvain Cypel
Orient XXI du 26 septembre 26

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