A Gaza, les femmes seules désormais responsables de la survie de leur famille : « Des gens étaient tués en chemin, mais il fallait que j’avance pour trouver à manger pour les enfants »

 

Hanane Abdel Aal et sa famille, dans leur tente au sein du camp de déplacés d'Al-Mawasi, à Gaza, le 19 septembre 2026. ABDELRAHMAN RASHAD POUR « LE MONDE »
La guerre menée par Israël a bouleversé la structure des familles gazaouies : près d’un foyer sur quatre est désormais dirigé par une femme. Des dizaines de milliers de Palestiniennes se retrouvent ainsi seules à nourrir leurs enfants, à chercher de l’aide et un abri dans un environnement dangereux.
« Je reste vivante pour mes enfants, mais ma vie à moi est terminée. » C’est ainsi que Hanane Abdel Aal décrit son existence depuis que son époux, Ashraf, a été tué. Cette mère de quatre enfants, originaire de Rafah, ville du sud de la bande de Gaza transformée en champ de ruines par l’armée israélienne, a trouvé refuge dans un camp accueillant des veuves et leurs enfants. Elle a 35 ans. A sa voix au téléphone – seul moyen de recueillir des témoignages à Gaza, où la presse étrangère est interdite par Israël depuis presque trois ans –, on lui en donnerait davantage. Elle est éraillée, trahissant l’épuisement.
Hanane Abdel Aal fait partie des dizaines de milliers de Palestiniennes devenues seules responsables de leur famille depuis que leur mari a été tué au cours de la guerre d’anéantissement menée par Israël dans la bande de Gaza, après les massacres du 7 octobre 2023 commis par le Hamas sur le sol israélien.
Selon une étude des Nations unies publiée en septembre 2026, elles seraient 86 290 dans cette situation, représentant 23 % de l’ensemble des familles, presque deux fois plus qu’avant octobre 2023. Leur nombre réel pourrait être plus élevé. L’étude recense les ménages officiellement dirigés par des femmes, pas ceux qui le sont de facto : lorsque le mari a disparu – des milliers de familles à Gaza sont toujours sans nouvelles d’un proche, selon le Comité international de la Croix-Rouge –, est détenu, blessé ou dans l’incapacité d’assumer son ancien rôle, la femme devient souvent la principale responsable des enfants, de l’argent, de la nourriture et de l’accès à l’aide, tout en restant invisible dans les statistiques.

« A Gaza, nous sommes tous orphelins »
Avant la guerre, Hanane Abdel Aal ne travaillait pas. Son mari, employé de l’Autorité palestinienne, assurait l’essentiel des revenus tandis qu’elle s’occupait de la maison et des enfants. « Notre vie était très modeste, mais au moins on pouvait s’entraider avec ma belle-famille. A présent, plus personne ne peut se soucier de l’autre. Lorsque je demande de l’aide en disant que je suis une veuve avec des orphelins, on me répond : “A Gaza, nous sommes tous orphelins” », raconte-t-elle en pleurs.

Hanane, son mari, Ashraf, et leurs quatre enfants, Hanine, Mohammed, Jana et Sharif, ont connu ensemble les affres de la guerre : la destruction de leur maison familiale à Rafah et sept déplacements. Mais, pour Hanane Abdel Aal, la vie semblait encore tenable tant « qu’ils étaient deux ». Le 4 décembre 2024, alors que la famille vit dans un abri de fortune fait de couvertures à Al-Mawasi, au bord de la mer, Ashraf, 38 ans, décide d’aller récupérer de la farine dans ce qui reste de leur maison à Rafah. « On traversait une période de famine, nous n’avions rien. Il insistait pour y aller alors que la zone était sous occupation et sous le feu. Je lui ai dit : “N’y va pas, c’est très dangereux.” Il m’a répondu : “Je veux que mes enfants mangent.” On a fini par me ramener son corps en morceaux. Il a été retrouvé mort, le sac de farine à ses côtés. Un missile l’a tué. »
La voix de Hanane Abdel Aal est difficilement audible, couverte par le brouhaha des tentes alentour. Dans cette promiscuité, l’intimité est devenue un concept lointain. Cuisiner, manger, faire sa toilette, dormir : tout se fait dans cette même tente. Elle a néanmoins trouvé un semblant de sécurité dans le camp Al-Baraka, où vivent 166 familles : des veuves avec leurs enfants, ainsi que des orphelins dont les deux parents ont été tués. Au total, quatre camps hébergeant 800 familles ont été établis à Al-Mawasi, à l’initiative de citoyens voulant offrir un espace protégé à ces populations vulnérables.
« Toutes ces femmes se sont retrouvées à devoir se déplacer seules avec leurs enfants. Elles se retrouvaient sur les routes, complètement perdues, sans savoir où aller, affirme au Monde Mahmoud Kalakh, 46 ans, directeur de ce qu’il appelle la “cité” Al-Baraka. Notre ambition est qu’un jour, après la reconstruction, cette cité devienne une véritable ville construite en dur. »
Bien que la crise du logement touche la quasi-totalité de la population gazaouie, dont les habitations ont été détruites de façon systématique par l’armée israélienne, les données de l’Organisation des Nations unies (ONU) montrent que 68 % des familles dirigées par des femmes font état de besoins non satisfaits en matière de logement, contre 55 % de celles qui sont dirigées par des hommes. 67 % déclarent des besoins financiers non satisfaits. Elles sont aussi deux fois plus nombreuses à déclarer n’avoir reçu aucune aide : 18,3 %, contre 8,7 % des ménages dirigés par des hommes.
A cela s’ajoutent les risques de harcèlement, dans le contexte d’un effondrement généralisé de l’environnement sécuritaire. Hanane Abdel Aal en a fait l’expérience. Durant les trois mois qui ont suivi la mort de son mari, elle dit n’avoir pas fermé l’œil dans sa tente déchirée : « Les bruits des bombes, la peur des intrusions, des animaux, et toutes les pensées qui m’envahissaient. »
Psychologiquement affaiblie, elle sollicite de l’aide auprès de quiconque veut bien lui tendre la main, mais s’est retrouvée confrontée à des sollicitations scabreuses. « Des hommes m’ont promis de m’aider à subvenir aux besoins de mes enfants, puis finissaient par m’envoyer des photos indécentes ou par me donner rendez-vous dans des lieux privés. Je n’ai jamais cédé à ça, c’est une honte. En plus de la précarité, il faut faire face à ceux qui abusent de vous. » Elle subvient aujourd’hui aux besoins les plus élémentaires de ses enfants grâce à un petit étal où elle vend des chips, des biscuits et du chocolat.

« Je suis l’homme, la femme, tout »
Avant le 7-Octobre, Najwa Al-Shamali, 44 ans, tenait un salon de coiffure et d’esthétique à Rafah, où elle vivait avec son mari Raja, ouvrier dans le bâtiment, et leurs cinq enfants, « dans un appartement de 220 mètres carrés ». « Nous avions une belle vie de famille, une vie tranquille », confie-t-elle. Mais l’assaut israélien sur la ville du sud les chasse de chez eux en mai 2024, détruisant d’abord sa petite entreprise, puis, deux jours après leur départ, leur maison. Alors qu’ils sont déplacés dans une tente d’Al-Mawassi, Raja Al-Shamali, comme de nombreux habitants de Rafah, retourne régulièrement dans le secteur pour récupérer des affaires familiales. Le 12 juin 2024, il part vers 9 heures avec des membres de sa famille et ne revient jamais.
Pendant plusieurs jours, Najwa ignore ce qui est arrivé à son époux. Jusqu’au moment où on l’informe que son corps et ceux de ses proches se trouvent près de la maison, dans une zone trop dangereuse pour être atteinte. Ce n’est que le 3 juillet que le corps de Raja sera récupéré. Il avait 39 ans.
La mère de famille se retrouve seule avec Moumen, Ibrahim, Nihad, Samah et Sami, âgés aujourd’hui de 7 à 15 ans. « Cela a été le plus gros choc de ma vie. Mais j’ai dû travailler sur moi pour ne pas m’effondrer. Je devais élever mes cinq enfants. » Il faut immédiatement trouver de quoi vivre. Elle doit renoncer à reprendre son métier de coiffeuse : sans électricité et avec du matériel devenu hors de prix, c’est devenu impossible. Une association lui permet d’apprendre le tricot. Elle fabrique désormais des bonnets, des écharpes, des coussins et des vêtements pour les enfants qu’elle vend dans l’un des camps Al-Baraka, où elle a, elle aussi, trouvé refuge. Mais l’activité est saisonnière. L’été, elle complète ses revenus en se déplaçant chez des femmes pour les coiffer.
L’explosion du nombre de ménages dirigés par des femmes a profondément modifié la répartition des responsabilités liées à la survie à Gaza. « A present, je suis devenue l’homme, la femme, et je fais tout de mes propres mains », décrit Najwa Al-Shamali. Au plus fort de la famine, durant l’été 2025, elle parcourt des kilomètres jusqu’à l’extrême sud de l’enclave pour récupérer des colis alimentaires distribués par la Gaza Humanitarian Foundation, une organisation controversée de distribution d’aide mise en place en mai 2025 par Israël et dont les opérations ont été marquées par la mort de plus de 1 000 personnes à proximité de ses sites. « Je marchais des heures sous le soleil. Des gens étaient tués et tombaient sous mes yeux en chemin. Mais il fallait que j’avance pour trouver à manger pour les enfants. Personne ne peut imaginer ce qu’on a vécu et ce qu’on vit ici à Gaza. »
Moumen, son fils aîné de 15 ans, a commencé à travailler. Il revend des vêtements et gagne à peine 15 shekels (4,30 euros) par jour. Il ne veut plus retourner à l’école. « Je voudrais qu’il y aille, mais il refuse. Il veut être un soutien pour moi et ses frères et sœurs. » Les autres poursuivent leur scolarité grâce à l’enseignement dispensé au sein du camp, notamment par des veuves qui étaient enseignantes.
Hanane Abdel Aal a aussi subi ce transfert de responsabilités. « Depuis le 4 décembre 2024, ma vie a changé à 100 %. Maintenant, je ressens tout le poids que mon mari, Ashraf, avait sur les épaules. C’est la rentrée scolaire à Gaza et mes enfants me réclament des fournitures. Je leur demande de patienter, en espérant qu’un jour quelqu’un les parraine. »

Par Marie Jo Sader
Le Monde du 20 septembre 2026

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L'école
Par Roland RICHA
https://assawra.blogspot.com/2026/09/lecole.html

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