Tall Al-Zaatar. Du thym et du sang

 

Tall Al-Zaatar, dans la banlieue est de Beyrouth, 13 août 1976. Un bulldozer transporte les corps de réfugiés palestiniens dans les ruines du camp de réfugiés palestiniens de Tall al-Zaatar, après que les forces chrétiennes d’extrême droite ont lancé une attaque le 12 août, à l’issue d’un siège de 52 jours.
Xavier Baron/AFP
Le 12 août 1976, après cinquante-deux jours de siège, le camp de réfugiés palestinien de Tall Al-Zaatar, dans la banlieue est de Beyrouth, tombe aux mains des milices libanaises de la droite chrétienne. C’est l’un des épisodes les plus meurtriers de la guerre du Liban (1975-1990), qui implique aussi la Syrie et Israël. Les jours suivants, les assaillants rasent le camp. Retour sur une tragédie.

« Je n’étais pas poète et ne pensais même pas à la poésie, mais je suis passée par une épreuve difficile, le massacre de Tall Al-Zaatar », raconte la femme de lettres palestinienne Rihab Kanaan. Née au Liban au début des années 1950, Rihab a grandi à Tall Al-Zaatar. Ses parents, originaires de Safad, en Haute Galilée, avaient trouvé refuge au Liban lors de la Nakba. Pendant le siège du camp, elle perd 51 membres de sa famille, dont son père, sa mère, ses cinq frères et ses trois sœurs. Quelques années plus tard, la guerre emporte aussi son fils et deux de ses cousins, et la sépare de sa fille, qu’elle ne reverra pas pendant vingt-quatre ans.
Le cinquantenaire de la disparition de Tall Al-Zaatar survient au moment où les Palestiniens sont confrontés à une nouvelle forme d’anéantissement, qui constitue une épreuve supplémentaire dans la vie de Rihab. Installée à Gaza, elle vit aujourd’hui sous une tente après avoir perdu sa maison ainsi que de nombreux proches au cours du génocide que mène Israël depuis 2023. Son parcours retrace ainsi l’histoire de la dépossession continue des Palestiniens, à travers le temps et l’espace, en Palestine comme dans l’exil.
Le cinquantenaire de Tall Al-Zaatar intervient également dans un contexte marqué par un autre événement majeur : la chute du régime des Assad, qui a joué un rôle décisif dans l’écrasement du camp. La fin du régime libère la parole sur les crimes commis au Liban, directement ou par l’intermédiaire d’alliés locaux, pendant plus de trois décennies de présence militaire et sécuritaire syrienne.

Une ceinture de misère
Le camp de Tall Al-Zaatar a été fondé en 1949 par la Croix-Rouge pour abriter environ deux mille Palestiniens réfugiés au Liban. Quelques années plus tard, l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine (Unrwa) prend en charge cette installation qu’elle nomme « camp de Dekwaneh » du nom de la localité chrétienne où il est implanté. Le camp sera toutefois plus connu sous le nom de « Tall Al-Zaatar », en référence à son emplacement sur une colline de thym.
 Situés à proximité de la plus importante zone industrielle du pays, le camp et ses environs attirent, dès les années 1950, des Libanais et des réfugiés palestiniens des zones rurales pauvres libanaises, ainsi que des travailleurs syriens. Dans les années 1970, les incursions israéliennes dans plusieurs régions du Liban poussent de nombreux déplacés à s’installer dans et autour de Tall Al-Zaatar. La région devient l’un des foyers de la ceinture de misère qui se forme autour de Beyrouth, et Tall Al-Zaatar, le centre des factions palestiniennes à l’est de la capitale. En 1974, Tall Al-Zaatar compte près de 15 000 habitants.
Le camp est au cœur de la « guerre des deux ans » (1975-1976), qui marque le premier cycle du conflit armé au Liban. Au cours de celle-ci, deux camps s’opposent. D’un côté, les groupes de la droite libanaise chrétienne, dont les deux principales milices sont les Kataëb de Pierre Gemayel (les Phalanges libanaises), et les Noumour Al-Ahrar — appelées les « Tigres » en français, « Al-Ahrar » au Liban — de Camille Chamoun. De l’autre, une coalition libano-palestinienne rassemblant les factions palestiniennes, les groupes du Mouvement national libanais dirigé par Kamal Joumblatt, et d’autres milices libanaises, principalement musulmanes.
Les deux camps s’affrontent dans les banlieues nord et est de Beyrouth, où se trouvent notamment les bidonvilles de Maslakh-Karantina, le quartier de Nabaa ainsi que les camps palestiniens de Dbaiyeh, Jisr Al-Bacha et Tall Al-Zaatar.
Entre janvier et août 1976, ces quartiers tombent successivement aux mains des milices chrétiennes, qui y perpètrent plusieurs massacres et déplacent la population. Le camp de Tall Al-Zaatar constitue l’ultime étape de cette série d’offensives qui contribue à l’homogénéisation sociale et politique de cette partie du territoire, redessine la carte confessionnelle du pays et consacre la division de la capitale, entre Beyrouth-Est et Beyrouth-Ouest.
Le régime syrien de Hafez El-Assad a tenu un rôle déterminant dans ces événements. Après avoir soutenu la coalition libano-palestinienne, Damas change d’alliance et se tourne vers les partis de la droite libanaise. Cela se traduit notamment par le bombardement par l’armée syrienne, en juillet 1976, des factions armées de l’Organisation de la libération de la Palestine (OLP) qui tentent de lever le siège sur Tall Al-Zaatar. De nombreux témoignages et la presse de l’époque attestent de la présence d’éléments de l’armée syrienne dans certains camps et quartiers tombés en 1976, ainsi que dans les centres de détention et aux barrages des milices de droite.

Cinquante-deux jours de siège
En janvier 1976, les milices de la droite libanaise mettent en place un siège autour de Tall Al-Zaatar, entravant les déplacements des personnes, ainsi que l’acheminement de nourriture, de carburant, de médicaments et de fournitures médicales. Des circulations restent toutefois possibles par l’intermédiaire d’un comité libano-palestinien (Quwat el-irtibat al-mushtaraka), qui coordonne ces passages avec les groupes adverses.
Mais le 22 juin 1976, les Ahrar, suivis des Kataëb puis de l’Armée du Liban libre lancent un assaut de grande ampleur sur le camp. Pendant cinquante-deux jours, la population, enfermée dans le camp, est bombardée de manière quasi quotidienne à l’artillerie lourde.
En juillet, les Kataëb commettent deux massacres dans le quartier de Ras Dekwaneh, à proximité de Tall Al-Zaatar. Le premier, dans deux abris, fait 90 morts et plusieurs disparus. Lors du second, les miliciens, fournis en armes par Israël, bombardent un immeuble où s’étaient réfugiées des centaines de civils. Plus de 250 personnes sont tuées, parmi elles, la cinquantaine de membres de la famille de Rihab Kinaan. Ils se préparent à l’assaut final, renforcés par une centaine de chars de combat et de véhicules blindés de transport de troupes fournis par leur allié israélien..

Le plus grand massacre, c’était la soif.
Pour Youssef Iraki, l’un des médecins du camp, « le plus grand massacre, c’était la soif ». Les sources d’eau deviennent la cible des miliciens et, à partir du 14 juillet, seul un des trois points d’eau du camp fonctionne. Chaque jour, entre 10 et 30 personnes — essentiellement des femmes — sont tuées ou blessées par des tireurs embusqués alors qu’elles tentent de rapporter de l’eau. On les appelle les « martyrs de l’eau ». La pénurie d’eau affecte tout particulièrement les enfants, comme le rappelle le docteur Iraki : « Chaque jour, nous perdions une douzaine d’enfants de déshydratation. En tant que médecin, c’étaient les moments les plus difficiles. Une mère venait me voir et me disait : “Regardez mon enfant, il respire avec difficulté, il n’y arrive plus.” C’étaient les moments les plus éprouvants. »
Pendant les derniers jours du siège, les assaillants empêchent l’évacuation des blessés du camp. Après de nombreuses négociations engagées par Yasser Arafat, le président du comité exécutif de l’OLP, d’abord avec le régime syrien puis avec le parti phalangiste, le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) est enfin autorisé à entrer, le 2 août, dans le camp pour évacuer près de 400 blessés vers Beyrouth-Ouest entre le 3 et le 6 août. Sur la route, les miliciens saisissent les fournitures médicales et harcèlent les blessés. Les 5 et 6 août, deux blessés, dont un enfant, sont tués, suite à quoi le CICR mettra fin aux évacuations.

La chute du camp
Le 10 août 1976, les miliciens chrétiens prennent le contrôle de la dernière source d’eau de Tall Al-Zaatar. La population du camp ne peut plus tenir. Le lendemain, un accord est conclu entre les différentes parties. Celui-ci prévoit l’évacuation des civils, principalement vers Beyrouth-Ouest, et le retrait des combattants palestiniens par les montagnes. Mais le 12 août 1976, l’accord est rompu. Les miliciens se déploient dans le camp. Ce jour-là, près de 12 000 personnes quittent Tall Al-Zaatar et ses alentours, dans le chaos et la confusion.
Des massacres sont perpétrés dans le camp et à Dekwaneh, ainsi qu’aux nombreux barrages — entre neuf et douze — sur la route qui mène à Beyrouth-Ouest. Des femmes sont violées et les miliciens pillent les civils. Si les témoins insistent sur la présence des Ahrar et des Kataëb le jour de l’évacuation, d’autres groupes participent activement aux massacres, tels que les Gardiens des Cèdres, Jaych Loubnan Al-Horr (l’Armée du Liban libre) et le groupe d’Al-Bach Maroun, le Mouvement de la jeunesse libanaise. Beaucoup des combattants palestiniens sont tués lors de leur fuite par les montagnes, alors que d’autres meurent de soif ou de faim sur la route.
Oum Imad est une survivante de Tall Al-Zaatar. Elle revient sur la journée du 12 août, lorsqu’elle perd Imad, son fils âgé de 6 ans, et vingt membres de sa famille. Elle raconte comment ce jour-là, à l’aube, ils ont entendu dire que les miliciens étaient entrés dans le camp et avaient commis des massacres, notamment dans la mosquée et l’hôpital. Oum Imad et sa famille — une vingtaine de personnes en tout — décident de se réfugier chez un ami libanais qui vivait dans un immeuble du camp. Au moment de se mettre en route, la plus jeune de ses filles veut aller aux toilettes. La belle-sœur de sa sœur en profite pour changer son bébé et dit à son autre fils de partir avec le reste de la famille. Oum Imad fait de même avec son fils Imad, tandis que ses trois plus jeunes enfants restent avec elle. Oum Imad les regarde avancer puis tourner à côté d’un immeuble. Lorsqu’elle se met en marche pour les rejoindre, les quatre adultes et les 13 enfants ont disparu.

Comme un oiseau.
Alors qu’elle poursuit son récit, d’autres souvenirs tragiques lui reviennent. Après avoir cherché en vain sa famille, Oum Imad sort du camp et prend la route le reliant à Dekwaneh. Elle y voit, de part et d’autre, des cadavres d’hommes et de jeunes hommes : « Le problème, c’est que tu connais toutes ces personnes, ce sont tes voisins, tes proches. » Elle assiste à une scène qui la bouleverse : des miliciens arrêtent une femme qui portait un nourrisson. Celle-ci les supplie de la laisser partir en échange de son argent. Tandis qu’elle enlève le lange de son bébé pour en retirer des billets, un milicien saisit l’enfant et, « comme un oiseau, le lance en l’air et lui tire dessus ».
Alors qu’Oum Imad et des proches montent dans un van pour se rendre à Beyrouth-Ouest, ils sont arrêtés par les miliciens qui font descendre deux de ses proches que personne ne reverra plus. Puis, d’autres scènes d’horreur défilent devant elle depuis la vitre du véhicule : des jeunes du camp enchaînés aux jeeps des miliciens qui les traînent dans la rue, d’autres qui se font attacher chaque jambe à une voiture. Les miliciens criaient partout : « Yallah jayikon el-mawt » (« Allez, votre mort approche »). Une fois au niveau de la ligne de démarcation, le groupe doit descendre du véhicule et traverser à pied le barrage de terre pour rejoindre Beyrouth-Ouest, au milieu d’autres tueries.

Retrouver ses morts
Selon l’universitaire palestinien Yezid Sayigh, 3 500 personnes sont tuées et des milliers blessées lors du dernier siège. Les victimes sont principalement palestiniennes, mais on compte également des Libanais et des Syriens. En raison des bombardements, les morts n’ont pas pu être enterrés dans le cimetière. Abdelaziz Al-Labadi, médecin dans le camp, raconte que les chabab du camp, les jeunes, se chargeaient d’enterrer les morts entre les habitations, convaincus qu’à la levée du siège les familles pourraient leur offrir une digne sépulture. Les membres du comité des habitants du camp ou des factions enregistraient les noms et lieux d’enterrement des morts. Peu après la chute du camp, et à la suite d’accords conclus entre des factions palestiniennes et les milices de la droite libanaise, des habitants de Tall Al-Zaatar ont pu revenir dans le camp, déterrer 80 corps et les inhumer dans le cimetière des martyrs, à proximité du camp de Chatila, à Beyrouth.
Pour ce qui concerne les victimes de la journée du 12 août 1976, les estimations varient. Il est question de 1 000 à 2 000 personnes tuées, à l’intérieur et à l’extérieur du camp, et de centaines de disparus. Hormis ceux impliqués dans ces massacres, nul ne sait ce qu’il est advenu du corps des victimes, ce qui résonne avec les mots du docteur Youssef Iraki, selon qui « la vérité est la première victime des guerres ».

Tall Al-Zaatar est le début d’une longue série de combats.
Après la chute du camp, la direction de l’OLP regroupe les survivants de Tall Al-Zaatar à Damour, une cruelle ironie de l’histoire. En effet, près de sept mois plus tôt, des miliciens de la coalition libano-palestinienne avaient commis un massacre contre les habitants de ce village chrétien et les avaient déplacés de force. Ils y resteront jusqu’en 1982, avant de fuir de nouveau à cause de l’invasion israélienne du Liban.
Pour les Palestiniens, Tall Al-Zaatar n’est en réalité que le début d’une longue série de combats, massacres, sièges et déplacements forcés qui marqueront le reste de la guerre du Liban. Aujourd’hui, parmi les survivants de Tall Al-Zaatar, certains vivent au Liban, souvent dans d’autres camps palestiniens, et beaucoup ont quitté le pays.
Malgré sa disparition en 1976, le camp de Tall Al-Zaatar continue de vivre à travers les mémoires des survivants mais aussi à travers la création, des décennies plus tard, de l’Association des habitants de Tall Al-Zaatar, ainsi que des événements commémoratifs et des pages Facebook qui rappellent l’histoire de celles et ceux qui ont été tués ou ont disparu pendant le siège du camp ou le jour des massacres du 12 août 1976

Pour aller plus loin
Plusieurs mémoires de survivants de Tall Al-Zaatar ont été publiées dès la fin des années 1970 et dans les années 2000. En 2022, le journaliste Muhammad Daoud Al-Ali, dont la sœur et ses quatre enfants ont disparu le 12 août 1976, publie une recherche inédite sur l’histoire du camp de Tall Al-Zaatar depuis sa fondation jusqu’à sa chute en s’appuyant sur la presse de l’époque ainsi que les témoignages de responsables palestiniens et libanais et d’habitants du camp : Mukhayyam Tall Al-Zaatar : waqâe’ al-majzara al-mansiyyat (« Le Camp de Tall Al-Zaatar : récit d’un massacre oublié »), Centre arabe de recherche et d’études politiques, 2022. Voir également son texte publié en ligne, en anglais : « Tal al-Za’atar refugee camp », The Interactive Encyclopedia of the Palestine Question, 2025.

« Silence, ça tourne »
Dans leur pièce de théâtre Silence, ça tourne, Chrystèle Khodr et Nadim Deaibes retracent la tragédie du camp de Tall Al-Zaatar. À travers les témoignages de survivant·es, et plus particulièrement celui d’Eva Ståhl, une infirmière suédoise, le spectacle invite à réfléchir sur le pouvoir de la mémoire.
À voir :
le 27 novembre 2026 au Théâtre Jean-Vilar à Vitry-sur-Seine
les 2 et 3 février 2027 à la Comédie de Reims dans le cadre de FARaway — Festival des Arts de Reims

Hala Abou Zaki
Orient XXI du 10 août 2026

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