Mort d’Amal Khalil, journaliste tuée par l’armée israélienne dans le sud du Liban : Amnesty International et Human Rights Watch réclament une enquête pour crime de guerre

 

Selon les deux organisations de défense des droits humains, l’armée israélienne disposait de plusieurs éléments pour connaître l’identité de la journaliste d’« Al-Akhbar », quotidien de gauche proche du Hezbollah, tuée le 22 avril.

La mort de la journaliste Amal Khalil, tuée par l’armée israélienne dans le sud du Liban, le 22 avril, avait provoqué un choc dans le pays. Les bombardements, qui lui ont coûté la vie et ont grièvement blessé sa consœur, Zeinab Faraj, n’ont pas été un incident fortuit, mais s’apparentent à une « attaque directe contre des civils », selon Amnesty International, et à une « attaque apparemment délibérée contre des civils », selon Human Rights Watch.
Les deux organisations internationales de défense des droits humains ont rendu public, jeudi 6 août, le résultat de leurs recherches respectives sur cet épisode meurtrier, survenu alors qu’une trêve avait été imposée par Washington, après plus de quarante jours de conflit entre le Hezbollah et Israël. Elles réclament que la série de frappes fasse l’objet d’une enquête indépendante pour crime de guerre et appellent à des sanctions internationales contre l’Etat hébreu, comme un embargo sur les armes. Au lendemain de la mort d’Amal Khalil, le président libanais, Joseph Aoun, et son premier ministre, Nawaf Salam, avaient dénoncé le ciblage des journalistes et l’entrave aux secours, les qualifiant de « crimes de guerre ».
Leurs accusations se basent notamment sur le fait que des drones ont intensément survolé la zone où les journalistes se sont retrouvées piégées ce jour-là, et que la présence des deux femmes a été rapidement signalée, par le biais des mécanismes internationaux, à l’armée israélienne : dès lors, celle-ci « savait ou aurait dû savoir », selon les deux organisations, qu’il s’agissait de civiles, et qu’elles étaient réfugiées dans un bâtiment, qui allait être bombardé. Le processus de « déconfliction », consistant à obtenir le feu vert israélien pour l’entrée sécurisée d’ambulances, n’a pas permis qu’Amal Khalil soit secourue en temps voulu. Human Rights Watch accuse l’armée israélienne d’avoir entravé les opérations des secouristes, en lançant notamment une grenade assourdissante.

Prise au piège
Ces conclusions vont dans le sens de la version des autorités libanaises : celles-ci avaient affirmé qu’Amal Khalil, 42 ans, journaliste d’Al-Akhbar, quotidien de gauche proche du Hezbollah, et Zeinab Faraj, 21 ans, indépendante, avaient été ciblées, et que l’armée israélienne avait fait obstacle aux secours – ce que cette dernière avait nié. Les recherches retracent point par point la séquence des attaques, qui s’étale sur deux heures, le 22 avril, et se déroule à At-Tiri, une localité de la « zone de sécurité » que les autorités israéliennes viennent alors de décréter unilatéralement dans le sud du Liban. A l’époque, l’armée israélienne n’est alors déployée que dans certaines localités de ce périmètre, tracé sur une carte qu’elle a diffusée, en interdisant le retour de civils.
Une première frappe de drone cible le véhicule de deux hommes qui accompagnent les journalistes : les passagers sont tués sur le coup. Une seconde frappe touche la voiture des journalistes, qui se sont mises à l’abri. Puis un avion de chasse israélien bombarde le bâtiment où les femmes se sont réfugiées. Zeinab Faraj pourra ensuite être secourue, mais la Croix-Rouge libanaise sera contrainte de quitter les lieux. Tard le soir, Amal Khalil sera retrouvée morte, ensevelie sous les décombres.
Les détails reconstitués par les deux organisations, en se basant sur des témoignages et des analyses de photos et d’images satellites, montrent qu’Amal Khalil a été prise au piège.
Après la première frappe, des drones vont survoler la zone, à très basse altitude, faisant « du surplace, semant constamment la peur », selon Zeinab Faraj. Le second raid se produit peu après un appel entre Amal Khalil et un secouriste : ce dernier lui a enjoint de quitter la zone par ses propres moyens, car il n’a pas l’autorisation d’entrer de façon sécurisée à At-Tiri. Une fois leur voiture touchée, il est impossible aux deux femmes de fuir, et elles sont blessées. Selon le rapport d’autopsie, Amal Khalil décède aux alentours de 19 heures, soit après la première entrée des secouristes, écourtée en raison de l’insécurité.

« Impunité »
Dans les heures suivant la série de bombardements, l’armée israélienne affirmera avoir détecté, dans l’entrée des deux voitures à At-Tiri, une « menace immédiate ». Dans ses réponses à chacune des deux organisations, elle précise qu’Amal Khalil a été tuée dans « le cadre d’une série d’opérations qui ciblait et a permis d’éliminer deux combattants du Hezbollah », en nommant les deux hommes qui accompagnaient les journalistes dans leur périple. Human Rights Watch affirme ne pas avoir trouvé de preuve qu’il s’agissait de combattants au sein du mouvement armé pro-iranien.
Les défenseurs des droits humains contestent que la présence des deux journalistes dans la « zone de sécurité » ait été un motif valable pour les viser. « Interdire une zone aux civils (…) ne donne certainement pas [à Israël] le droit de traiter ces zones comme des zones de tirs », écrit Heba Morayef, directrice régionale pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à Amnesty International.
L’armée israélienne précise « regrette[r] tout préjudice causé aux journalistes » et ne pas les prendre « pour cibles de manière intentionnelle ». Amnesty International et Human Rights Watch rappellent que plusieurs journalistes ont été tués dans le sud du Liban depuis octobre 2023, date du début des combats entre le Hezbollah et Israël. Amnesty International dénonce « l’impunité dont bénéficient les forces israéliennes pour les homicides de journalistes et d’autres civils au Liban depuis trois ans ». Les enquêtes ne répondent pas à la question de savoir pourquoi Amal Khalil a été ciblée.
Les deux organisations plaident pour que le Liban mandate la Cour pénale internationale, dont il n’est pas un Etat membre, pour exercer sa compétence sur la période à partir d’octobre 2023. Elles l’appellent aussi à mener des investigations judiciaires sur les crimes de guerre présumés. « Des centaines d’enquêtes de ce type ont été menées en Ukraine, et aucune au Liban », souligne Ramzi Kaiss, chercheur chez Human Rights Watch.

Par Laure Stephan
Le Monde du 06 août 2026

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