Mohammed Dahlan, l’ambitieux exilé gazaoui qui a joué de ses relations avec l’administration Trump pour négocier le désarmement du Hamas

 

Mohammed Dahlan, ancien chef de la sécurité du Fatah, dans son bureau à Abou Dhabi (Emirats arabes unis), le 18 octobre 2016. JACK JABBOUR/REUTERS
L’ancien patron de la sécurité intérieure palestinienne à Gaza, qui vit aux Emirats arabes unis, s’est imposé en médiateur du plan de paix américain et cultive ses relations avec les rivaux et successeurs potentiels du président Abbas, son éternel rival.

Ce devait être le début de son retour en grâce en Palestine et Israël l’a gâché. Mohammed Dahlan ne décolère pas contre le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, coupable d’avoir de nouveau rejeté, dimanche 9 août, un plan de désarmement du Hamas à Gaza, que l’intrigant Mohammed Dahlan avait facilité. Cet ancien patron de la sécurité intérieure palestinienne à Gaza, exilé aux Emirats arabes unis, dénonce sur Facebook « un défi, une démonstration de mépris et une tromperie pour l’administration américaine et l’équipe du président Trump », qu’il avait aidée à prendre langue avec les islamistes dans le petit port égyptien de New El-Alamein, à la fin juillet.
Mohammed Dahlan s’exprime beaucoup depuis que le Hamas a accepté, sur le papier, d’abandonner ses armes et le pouvoir à Gaza. Cet éternel rival du président Mahmoud Abbas s’impose en médiateur, grâce à son entregent et ses accès à la Maison Blanche. « Dahlan a fait la médiation entre Jared Kushner [le gendre et envoyé spécial de Donald Trump en Egypte] et le Hamas. Il émerge comme le principal leader palestinien. Mahmoud Abbas demeure invisible dans son bureau quand Mohammed Dahlan obtient des résultats », affirme le journaliste palestinien Mohammed Daraghmeh, à Ramallah.
Etrange médiateur que cet ancien cadre du Fatah banni de l’enclave depuis 2007, l’année où les islamistes s’y arrogent tout pouvoir au terme d’une sanglante guerre civile palestinienne. Ces derniers n’ont pas oublié la brutalité de Mohammed Dahlan, qui faisait jeter ses ennemis de toits d’immeubles. Exilé par Mahmoud Abbas en 2011, cet ambitieux s’est réinventé aux Emirats arabes unis auprès du président Mohammed Ben Zayed Al Nahyane. Il y gère un réseau d’affaires qui s’étend des Balkans jusqu’en Afrique, en mêlant les intérêts de son parrain aux siens sans perdre de vue son destin palestinien.
Selon une source proche des négociations, Mohammed Dahlan avait reçu une délégation du Hamas à Abou Dhabi, « pour établir la confiance », avant de se rendre à New El-Alamein, fin juillet, et d’y rencontrer le chef du renseignement égyptien, Hassan Rachad, puis de s’entremettre entre les factions palestiniennes et les envoyés de la Maison Blanche. Mohammed Dahlan n’était pas venu les mains vides : selon nos informations, les Emirats se sont engagés à éponger une dette de 400 millions de dollars (347 millions d’euros) accumulée par l’administration gazaouie auprès de ses contractants privés et à dédommager les fonctionnaires liés au Hamas qui seraient écartés durant la transition politique.

Fondation caritative
Cet accord est censé garantir au Hamas qu’Israël cesse les frappes méthodiques qu’il mène contre ses cadres depuis le cessez-le-feu d’octobre 2025, qui ont fait plus de 1 000 morts, dont des centaines d’enfants. Il impose aux islamistes de mettre au jour leur réseau de tunnels et de placer leurs armes sous scellés, à la garde d’une administration intérimaire palestinienne avant leur destruction. Rien ne garantit que les brigades du Hamas ne perdurent dans la clandestinité, « mais le mouvement n’a pas le choix : pour survivre, ses armes lui sont moins utiles que son action sociale, la matrice des Frères musulmans et les mosquées qu’il reconstruit à Gaza », estime une source diplomatique.
« Ni Hamas, ni Abbas. » Mohammed Dahlan résumait ainsi sa vision pour l’avenir de l’enclave auprès du New York Times dès 2024. Il a facilité l’aide des Emirats à Gaza, qu’Abou Dhabi évalue à 2 milliards de dollars depuis 2023, en sus de ses dotations précieuses aux agences des Nations unies. Quant aux Gazaouis, les plus pauvres recherchent ses « coupons » qui donnent droit à des paniers de nourriture et de biens de première nécessité, acheminés grâce à l’entregent de Mohammed Dahlan en Israël. La fondation caritative que dirige son épouse organise aussi des mariages groupés pour ceux qui, autrement, n’auraient pas les moyens de s’unir.
Ces jours-ci, une biographie politique de Mohammed Dahlan paraît à Gaza et au Caire, publiée par le libraire et éditeur gazaoui Samir Mansour, qui ne ménage pas sa peine pour maintenir ses presses en activité. L’auteur, Ahmed Youssef, fut un cadre politique important du Hamas. Il s’est éloigné du parti durant la guerre, en affirmant que la lutte armée a été une impasse.
Joint par téléphone à Gaza, où Israël interdit à la presse étrangère de se rendre depuis le début de la guerre, Ahmed Youssef assure que « Dahlan demeure très positif quant au désarmement du Hamas, dont il comprend la mentalité. Il sait bien que Nétanyahou bloquera ce processus en refusant de retirer l’armée jusqu’aux élections israéliennes [prévues en octobre], mais Kushner l’a convaincu que Trump était sincère et Dahlan a accepté de mener la Palestine dans une période de transition, en bonne entente avec le Hamas pour gérer Gaza dans la paix », veut croire cet ancien conseiller du premier ministre de l’Autorité palestinienne Ismaïl Haniyeh (2006-2007).
Selon Ahmed Youssef, Mohammed Dahlan a retissé des liens avec les islamistes dès 2017, « lorsqu’il rencontre au Caire Yahya Sinouar », fraîchement élu à la tête du Hamas à Gaza. Le futur architecte de l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 a en commun avec l’exilé quelques souvenirs de Khan Younès, ville pauvre et poussiéreuse où ils sont nés à un an d’écart, dans le sud de l’enclave. « Dahlan ouvre alors la porte au Hamas pour négocier avec l’Egypte la réouverture de la frontière », que le régime militaire tenait fermée depuis trois ans, contribuant au blocus israélien de Gaza.

Se réhabiliter dans son pays natal
Peu après, Mohammed Dahlan entreprend de régler les vieux contentieux de la guerre civile de 2007, en payant le « prix du sang » – une compensation financière – à des dizaines de familles de victimes, par l’entremise de chefs de clans gazaouis. Au printemps 2021, son ancien second au sein de la sécurité intérieure, Rachid Abou Chabak, est autorisé par le Hamas à entrer dans la ville de Gaza à bord d’une berline noire escortée par la foule. Depuis le début de la guerre, ses lieutenants ont pris leurs quartiers au Caire, où Mohammed Dahlan possède une résidence.
Lorsque le président américain, Donald Trump, impose un cessez-le-feu à Gaza, en octobre 2025, ses envoyés spéciaux, Jared Kushner et Steve Witkoff, se tournent naturellement vers Mohammed Dahlan, qu’ils ont fréquenté à Abou Dhabi, du temps où ils orchestraient la normalisation des relations diplomatiques entre Israël et les Emirats, conclue en 2021. « Dahlan a proposé les noms des technocrates Palestiniens qui doivent prendre en charge l’enclave après le désarmement du Hamas, au sein du Comité national palestinien pour l’administration de la bande de Gaza [NCAG] », souligne un diplomate européen. Ces hommes vont et viennent aux Emirats. « La plupart sont apolitiques, mais ils demeurent perçus comme une menace par l’Autorité palestinienne », relève une autre source diplomatique.
En Cisjordanie, Mohammed Dahlan cultive ses relations avec les rivaux et successeurs potentiels du président Abbas, dont son numéro deux, Hussein Al-Sheikh, et le très populaire Marwan Barghouti, emprisonné en Israël. Alors que des élections sont annoncées en novembre en Palestine, les premières depuis 2006, Mohammed Dahlan prépare une alliance qui lierait tous les purgés du Fatah à l’extrême gauche. « Le Hamas le soutiendra discrètement, parce qu’il travaille pour Gaza », estime le journaliste Mohammed Daraghmeh. Mais de quel rôle rêve-t-il pour lui-même ? Nul ne l’imagine revenir à Gaza et son intérêt pour la présidence demeure douteux, « d’ailleurs qui en voudrait, alors que l’Autorité palestinienne est en train de mourir ? », interroge un diplomate. Cependant, Mohammed Dahlan a à cœur d’influer et de se réhabiliter dans son pays natal, après quinze ans d’exil.

Par Louis Imbert
Le Monde du 11 août 26

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