Maisons assiégées, duplicité de l'armée… À Qusra, comment le gouvernement israélien met en place l’annexion de la Cisjordanie

 

La localité de Qusra, au sud de Naplouse, est visée par des hordes de colons israéliens qui encerclent les habitations palestiniennes et tentent d’y entrer.
© VOBR/via REUTERS
Le village situé au sud de Naplouse est assiégé depuis plusieurs semaines. Les Israéliens ont installé un avant-poste. L’armée ne fait rien. Loin d’être le seul fait d’extrémistes, il s’agit d’un plan visant à couper en deux le territoire palestinien.
La maison de Qusay Abu Rida, à Qusra, est assiégée par les colons israéliens depuis plus d’une semaine maintenant. Une nouvelle attaque s’est déroulée dans la nuit de vendredi à samedi. Lui et sa famille sont privés d’eau et d’électricité, coupés par les colons, depuis des jours. « Je ne sais pas combien de temps je pourrai tenir ainsi », nous a-t-il indiqué lors d’une brève discussion téléphonique.
La localité de Qusra, au sud de Naplouse, est visée par des hordes de colons qui encerclent les habitations palestiniennes et tentent d’y entrer. Les vidéos postées par les habitants sont terribles : de jeunes Israéliens – reconnaissables à leurs kippas tricotées – tentent de couper les grillages dressés par les Palestiniens.
« Nous sommes soumis quotidiennement aux attaques des occupants, des soldats et des colons. Ce sont les deux faces d’une même médaille, et chacun d’eux a un rôle à jouer », explique à l’Humanité Hani Odeh, maire de la localité jusqu’au mois de mai dernier. « L’attaque la plus récente a eu lieu la semaine dernière, lorsque trois maisons ont été assiégées dans le but d’expulser leurs habitants et de les saisir, comme cela s’est produit il y a quelques jours à Jalud, le village voisin, mais les propriétaires ont tenu bon », note-t-il.
Si les attaques des colons ne sont pas nouvelles, la duplicité de l’armée israélienne saute aux yeux. Aucun ordre n’est donné pour faire partir les colons. « C’est même l’inverse qui se produit, dénonce Hani Odeh. Sous prétexte de violence de la part des colons, l’armée tente d’évacuer les habitants ! »

L’armée israélienne soutient les colons
Tout a commencé il y a plusieurs mois maintenant avec l’installation, aux abords de Qusra, d’un avant-poste par plusieurs familles israéliennes, c’est-à-dire l’embryon d’une colonie, non encore officialisée par le gouvernement mais qui contribue à la politique israélienne du fait accompli.
Le 14 août, le député communiste israélien Ofer Cassif s’est rendu sur place. « Alors que les forces d’occupation – qui sont censées évacuer les colons – refusent de lever le petit doigt contre eux, elles ont au contraire emprisonné les résidents palestiniens dans leurs propres maisons, les plaçant ainsi en état de siège », nous rapporte-t-il.
« ​Je m’y suis rendu pour m’assurer que les villageois recevaient de la nourriture, des médicaments et de l’eau, et pour livrer le matériel nécessaire à la réparation des conduites d’eau coupées par les colons. » Mais selon nos informations, lorsque les techniciens palestiniens, accompagnés d’habitants de Qusra, ont tenté de réparer – et alors qu’ils avaient reçu l’autorisation des militaires –, ils ont été attaqués par une trentaine de colons et n’ont pas pu effectuer immédiatement les travaux nécessaires. Pis, l’armée, qui avait disparu, est réapparue, les a menottés et retenus pendant près de deux heures.
Une situation que dénonce Doron Meinrath, militant du mouvement Looking the Occupation in the Eye (Regarder l’occupation dans les yeux), qui, avec d’autres Israéliens, s’est rendu à Qusra à plusieurs reprises. Il confirme que les attaques se sont multipliées ces derniers mois.
Des activistes de son association ont été tabassés dans le secteur et au moins un Palestinien a été tué. Ces derniers jours, ils sont venus avec de la nourriture et de l’eau pour ravitailler les Palestiniens, mais se sont heurtés à l’intransigeance de l’armée. Ils n’ont pas pu passer, mais, après discussion avec un officier, les denrées ont été distribuées. « Si l’armée a cette attitude, c’est parce qu’elle soutient les colons », nous confie Doron Meinrath, au téléphone.
La violence qui a éclaté à Qusra ne doit rien au hasard. Même les services de sécurité israéliens sont obligés de reconnaître une hausse de 63 % de ce qu’ils appellent des « crimes nationalistes », c’est-à-dire commis par des colons, au cours du premier semestre 2026 par rapport à la même période l’an dernier (660 attaques contre 405). Des chiffres qui ne tiennent pas compte du mois de juillet, au cours duquel une centaine d’autres actes criminels de même type ont été recensés. De toute manière, ils restent largement impunis. Comme le note The Times of Israel, « les poursuites judiciaires à l’encontre d’extrémistes juifs sont rares et les condamnations encore plus rares ».
Surfant sur l’émotion internationale face à l’attitude de l’armée israélienne vis-à-vis des colons, le ministre de la Défense, Israël Katz, en a profité pour avancer ses pions. Il a ordonné à l’état-major d’élaborer des plans pour le transfert de la responsabilité du maintien de l’ordre parmi les colons à la police. « Il s’agit d’un mécanisme distinct d’annexion de facto », accuse Ofer Cassif.
De son côté, le vice-président palestinien, Hussein Al Cheikh, a appelé à une intervention internationale pour faire respecter le droit international et mettre fin à une démarche qui « consoliderait l’annexion illégitime de la terre palestinienne ».

Le plan israélien vise à une connexion des blocs de colonies
Cette violence ne doit pas cacher le but ultime qui n’est pas exclusivement celui des colons mais partie intégrante de la politique du gouvernement israélien. Le village de Qusra est particulièrement ciblé à cause de sa situation géographique. Les collines qui l’entourent offrent un point de vue stratégique sur la vallée du Jourdain, vers l’est, et sur Naplouse au nord et Ramallah au sud, ainsi que sur tous les villages vers l’ouest.
C’est pourquoi il est entouré de colonies, comme celle de Migdalim, qui empiètent sur des centaines d’hectares de terres agricoles appartenant à Qusra. On trouve également une myriade d’avant-postes particulièrement extrémistes, notamment celui d’Esh Kodesh, qui n’attendent qu’une décision gouvernementale pour se transformer en colonie.
Qusra est attaquée parce que son existence empêche la connexion des blocs de colonies que forment Ariel (entre 45 000 et 50 000 habitants) et Shilo (plus de 6 000 habitants) avec des colonies plus petites disséminées plus profondément dans la vallée du Jourdain. Comme avec le projet E1, le plan israélien vise tout simplement à construire une ceinture ouest-est qui partirait de Tel-Aviv jusqu’à la vallée du Jourdain, coupant le nord de la Cisjordanie du reste du territoire, et donc empêcherait la création d’un État palestinien. Pour cela, Qusra doit disparaître et ses habitants avec.

Pierre Barbancey
L'Humanité du 16 août 26

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire