« Israël verrouille notre accès à la Palestine » : plus de 100 chercheurs et journalistes sonnent l’alerte

 

L’armée israélienne n’aime pas les journalistes, surtout quand ils sont palestiniens. Plus de 200 d’entre eux ont été tués dans la bande de Gaza. En Cisjordanie, ils sont souvent arrêtés. C’est le cas de notre confrère Thaer Fakhoury. Alors qu’il se présentait à un point de contrôle militaire non loin de Bethléem le 24 août dernier, il a été intercepté par des soldats.
Des chercheurs et des journalistes français dénoncent dans une tribune les entraves israéliennes au travail d’enquête sur la Palestine. Ils dénoncent « l’apathie et de l’absence de réaction du gouvernement français ».
En tant que chercheurs et journalistes, notre activité repose sur l’accès au terrain israélo-palestinien. Pendant plusieurs décennies, ces circulations, dépendantes du bon vouloir des autorités israéliennes, demeuraient relativement ouvertes pour de nombreuses nationalités, à la condition de ne pas mentionner son souhait de se rendre en Cisjordanie ou à Gaza. Les restrictions tendent désormais à s’accroître et à viser des secteurs professionnels de plus en plus larges.
En janvier 2026, l’historien Vincent Lemire s’était vu refuser l’entrée en Israël. Il devait s’y rendre pour participer à un ensemble de séminaires dans des universités israéliennes et palestiniennes. Une décision finalement annulée à la suite, notamment, de protestations d’universitaires israéliens.
Le 10 juin, la journaliste Alice Froussard a été refoulée à son arrivée à Tel-Aviv pour des « considérations de sécurité publique, de sûreté publique ou d’ordre public ». Elle prévoyait la réalisation de reportages en Cisjordanie pour Radio France internationale (RFI).

Des chercheurs et journalistes empêchés d’enquêter sur le terrain
Sa situation rappelle également que la presse internationale continue d’être empêchée d’entrer dans la bande de Gaza par ces mêmes autorités israéliennes. Plus récemment, le 28 juillet, le doctorant à l’EHESS et à l’ULB, Thomas Vescovi, s’est à son tour vu notifier un refus de visa par Israël pour des « raisons de sécurité ». Son voyage, financé par une allocation universitaire et accueilli par un institut français, devait lui permettre de suivre la campagne électorale en Israël et d’y collecter des entretiens pour sa thèse.
Si ces situations révèlent la volonté des autorités israéliennes de verrouiller l’accès aux Palestiniens et de censurer les voix critiques, ce qui est désormais visible pour le grand public au travers de ces restrictions que nous subissons, elles ne doivent cependant pas être appréhendées comme un phénomène nouveau, exclusivement corrélé à l’actuel gouvernement israélien.
Elles s’inscrivent dans un système plus large qui structure depuis des décennies le quotidien des Palestiniens : gestion arbitraire des déplacements, censure et restriction des libertés pour les voix critiques de la politique israélienne, restriction d’accès à certains territoires, obstacles administratifs…
De plus, s’est ajoutée le 1er janvier 2025 une nouvelle procédure : les ressortissants de plusieurs pays, comprenant la France, souhaitant se rendre en Israël, ainsi que dans le Territoire palestinien occupé de Jérusalem-Est et de Cisjordanie, doivent solliciter préalablement une autorisation via un formulaire en ligne. Ce dernier se compose de quelques questions à choix multiples, de nos informations personnelles et du paiement d’une taxe équivalente à 8 euros.

Gaza est toujours inaccessible aux ONG internationales
Ces mécanismes qui visent à entraver la recherche scientifique et l’enquête journalistique caractérisent la réalité profonde de ce qu’est l’État d’Israël et de son fonctionnement, en tant que force d’occupation exerçant sa domination sur des millions d’individus entre la mer Méditerranée et le Jourdain.
Par ailleurs, cela ne peut être décorrélé de l’interdiction d’accéder à Gaza, émise par les autorités israéliennes à l’encontre de trente-sept ONG internationales. Des restrictions qui recoupent le quotidien des personnes exerçant à Jérusalem-Est ou en Cisjordanie, contraintes le plus souvent de cacher le motif de leur venue pour s’assurer de l’obtention d’un visa.
Bien qu’il ait été alerté de ces sanctions qui nous sont imposées, nous regrettons l’apathie et l’absence de réaction du pouvoir politique français, qui continue de maintenir des relations étroites avec Israël. À d’autres échelles, ces situations doivent également approfondir, justifier et renforcer les démarches visant à rompre les partenariats entretenus par nos institutions avec leurs partenaires israéliens.
En nous empêchant d’exercer nos activités, Israël démontre, s’il le fallait encore, toute sa duplicité à se prévaloir des valeurs démocratiques comme libérales. Récemment, le juge à la Cour suprême israélienne, Alexis Stein, a préconisé d’interdire l’entrée dans le pays à quiconque qualifie Israël d’État d’apartheid. En mars 2023, déjà, un collectif d’universitaires invitait dans une tribune au Monde à interroger les prétentions démocratiques de cet État au regard de son histoire politique passée et présente.
Au-delà de ces cas individuels, c’est la possibilité même de produire un savoir indépendant qui se trouve aujourd’hui menacée. En contrôlant l’accès au territoire, aux archives, aux universités et aux personnes, les autorités israéliennes ne limitent pas seulement la circulation des chercheurs, des journalistes ou des acteurs humanitaires : elles redéfinissent les conditions mêmes de la production des connaissances.
Défendre la liberté académique ne consiste pas seulement à protéger la liberté d’expression des chercheurs ; il s’agit aussi de garantir leur liberté d’enquêter. Car une recherche privée de terrain est une recherche amputée, et une société dont l’accès est ainsi verrouillé devient un espace où le savoir sous contrôle est censuré.

Tribune - Collectif
L'Humanité du 31 août 26

Signataires
Serge Ahmed, directeur de recherche, CNRS et Université de Bordeaux
Mateo Alaluf, professeur émérite de l’Université Libre de Bruxelles
Gadi Algazi, historien
Isabelle Avran, journaliste
Bertrand Badie, professeur émérite à Sciences Po Paris
Christelle Baunez, directrice de Recherche CNRS
Alexandre Beddock, journaliste
Yazid Ben Hounet, chercheur, CNRS
Fabrice Besnard, Chercheur, INRAE et ENS de Lyon (date signature: 28/08/2026)
Didier Billion, géopolitologue
Francine Bolle, historienne et maîtresse de conférence (ULB)
Laurent Bonnefoy, chercheur, CNRS Sciences Po Paris
Véronique Bontemps, chargée de recherche au CNRS
Rony Brauman, médecin, ex président de Médecins Sans Frontières
Clea Broadhurst, journaliste
Jean-Paul Chagnollaud, professeur émérite des universités et président d’honneur de l’iReMMO
Philippe Cinquin, professeur émérite, Université Grenoble Alpes
Bernard Cornut, ingénieur polytechnicien, réalisateur
Gérard Couchoud, professeur de Chaire supérieure
Margot Davier, journaliste
Sonia Dayan-Herzbrun, professeure émérite à l’Université Paris Cité
Naïla Derroisné, journaliste correspondante
Marie Desnielle, journaliste
Thomas Dévényi, photojournaliste
François Dubuisson, professeur à l’Université libre de Bruxelles (ULB)
Claire Duhamel, journaliste
Ivar Ekeland, ancien président de l’Université Paris-Dauphine
Kathinka Evers, professeure à Uppsala University
Tanita Fallet,  journaliste
Sonia Fayman, sociologue
Célio Fioretti, journaliste
Justine Fontaine, journaliste
Alice Froussard, journaliste
Inès Gil, journaliste
Alain Gresh, directeur de Orient XXI
Vincent Gay, sociologue, Université Paris Cité
Moïse Gomis, journaliste
Claude Grimal, professeure émérite Université Paris X-Nanterre
Remi Guyot, journaliste indépendant
Samah Karaki, neuroscientifique, essayiste
Mehdi Khamassi, directeur de recherche, CNRS et Sorbonne Université
Lou Kisiela, journaliste
Sarah Krakovitch, journaliste
Meriem Laribi, journaliste
Stéphanie Latte-Abdallah, directrice de recherche au CNRS (CéSor – EHESS)
Lucas Lazo, journaliste
Frédérique Le Brun, journaliste
Jacqueline Le Corre, médecin humanitaire
Hervé Le Fiblec, chercheur (IRHSES)
Cecile Lemoine, journaliste
Patrice Leclerc, maire de Gennevilliers et journaliste des Activités sociales
Michelle Lecolle, professeure en Sciences du langage
François Leroux, ex Président de la Plateforme  des ONG françaises pour la Palestine
William de Lesseux, journaliste
Robin Leterrier, doctorant en géopolitique, Université Paris 8
Geneviève Massard-Guilbaud, historienne, directrice d’études émérite à l’EHESS
Sylvain Mercadier, journaliste
Yanis Mhamdi, journaliste à Blast
Michel Mietton, professeur émérite
Noufissa Mikou, professeure d’Université
Michèle Monte, professeure émérite à l’Université de Toulon
Richard Monvoisin, didacticien des sciences, Université Grenoble Alpes
Emmanuelle Morau, journaliste
Albert Moukheiber, docteur en Neurosciences cognitives, psychologue clinicien
Quentin Müller, journaliste
Ron Naiweld, chercheur, CNRS
Olivier Neveux, professeur, Ens de Lyon
Béatrice Orès, biologiste
Marie-Anne Paveau, professeure en sciences du langage, USPN
Nitzan Perelman-Becker, chercheuse postdoctorale, ULB
Laurent Perrinet, directeur de recherche, CNRS et Aix-Marseille Université
Didier Piau, mathématicien, Université Grenoble Alpes
Raphaël Porteilla, professeur science politique, Université Bourgogne-Europe
Marwan Rashed, professeur des Universités, Sorbonne Université
Nicolas Rocca, journaliste RFI
Elodie Safaris, journaliste à Arrêt sur images
Leila Seurat, chercheure au CAREP
Jihane Sfeir, historienne et professeure des universités (ULB)
Marion Slitine, chargée de recherche au CNRS
Société des journalistes d’Arrêt sur images.
Société des personnels de L’Humanité
Société des journalistes de Politis
Amira Souilem, reporter
Emmanuelle Steels, journaliste
Carlotta Morteo journaliste
Annick Suzor-Weiner, professeure émérite à l’Université Paris-Saclay
Chantal Verdeil, professeure, Inalco
Thomas Vescovi, doctorant (EHESS et ULB)
Claudine Vidal, directrice de recherches émérite au CNRS
Manuel Vidal, chercheur, CNRS et Aix-Marseille Université
Charles Villa, journaliste
Emeline Vin, journaliste
Dror Warschawski, chercheur, CNRS et Sorbonne Université
Louis Witter, journaliste

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