En Cisjordanie, l’armée israélienne humiliée par une poignée de colons qui font le siège de maisons palestiniennes

 

Un enfant palestinien devant une camionnette incendiée par des colons israéliens en mars 2026, dans le village de Jaloud, en Cisjordanie occupée, le 10 août 2026. KOBI WOLF POUR « LE MONDE  »
Échouant à chasser quelques « jeunes des collines », la hiérarchie militaire s’est tournée contre leurs victimes palestiniennes. L’Etat craint que ces militants radicaux n’attirent des critiques de Washington contre des projets de colonisation plus ambitieux.

Ce serait une pièce comique, un vaudeville, si des vies n’étaient pas en jeu. Depuis mercredi 12 août, des soldats israéliens entrent et sortent de maisons isolées sur une colline de Qusra, en Cisjordanie occupée. Ils font claquer des portes. Ils ordonnent aux propriétaires palestiniens de quitter les lieux, ce que ceux-ci refusent. L’armée prétend les chasser de chez eux pour les protéger de colons israéliens qui ont planté une tente au pied de leurs maisons, coupé l’eau, l’électricité, la route, et qui les harcèlent afin de s’emparer de leurs terres.
Depuis deux jours, les militaires se couvrent de ridicule en échouant à évacuer cette poignée de militants juifs, suscitant un débat national en Israël, où la prise de contrôle des institutions de l’Etat par les colons embarrasse. Une première opération a tourné court mardi : les « jeunes des collines » (colons radicaux) ont résisté. Les soldats ont tiré des grenades assourdissantes puis ont rebroussé chemin, laissant quelques gardes aux côtés des colons, qui interdisent l’accès à la presse. L’état-major a déployé une nouvelle brigade dans la zone et a dépêché les plus haut gradés de Cisjordanie : leur chef, Avi Bluth, parlemente. L’ambassadeur américain Mike Huckabee, fervent soutien de la colonisation, a dénoncé le coup de force des militants : il y voit un acte de « terrorisme juif ».
Jeudi, la solution qu’a trouvée l’armée a été de déloger les Palestiniens. Elle a décrété une opération de cinq jours dans cette zone, pourtant placée sous l’autorité de la police palestinienne par les accords de paix d’Oslo des années 1990. Elle a investi les maisons et le village. « Je ne comprends pas pourquoi l’armée a besoin d’opérer chez nous pendant des jours pour chasser ces colons qu’elle pourrait dégager en une heure », s’étonne Abdi Salam Hassan, l’un des propriétaires, dont les deux fils ont refusé de quitter leur domicile. Il est fier d’eux : « S’ils avaient obéi, ils auraient très bien pu ne jamais être autorisés à revenir. »
Les soldats ont cependant coupé des caméras de surveillance grâce auxquelles les familles transmettaient les images à la presse. Elles ont fait le tour du monde. Des sanctions ont été annoncées contre des soldats qui ont été filmés en train de prier avec les colons, qu’ils protègent depuis le premier jour.

« Impuissance »
Pourquoi cet épisode a-t-il ému Israël ? Les familles assiégées ont des parents aux Etats-Unis, et la chaîne CNN leur a ouvert son antenne. Washington prête attention aux territoires palestiniens depuis que le Hamas s’est engagé à déposer ses armes à Gaza à la fin de juillet : le gendre de Donald Trump, Jared Kushner, est attendu en Israël la semaine du 17 août. Mais ce n’est pas la violence de ce siège imposé à des civils palestiniens qui dérange : c’est « l’impuissance » de l’armée, selon le quotidien Maariv, et sa collusion avec les colons.
Puis il y a une part de hasard, qui n’a pas souri à d’autres familles des environs. Le 22 juillet, les Toubassi, résidant à 2 kilomètres, ont été expropriés de la même manière dans l’indifférence générale. Ces agriculteurs vivaient au milieu de leurs vergers, sur une colline isolée du hameau de Jaloud. Les colons avaient planté une tente sous leurs fenêtres en avril, percé un mur, incendié une voiture, défoncé une restanque et coupé la route avec des pierres, interdisant toute entrée et sortie. Les Toubassi ont demandé secours à l’armée israélienne. Un officier compatissant les a escortés jusqu’à la supérette voisine pour qu’ils fassent des réserves de nourriture. « Il nous a dit qu’il agissait de sa propre initiative et qu’il ne recommencerait pas », soupire le chef de famille, Mahmoud Toubassi, 60 ans.
Les colons ont coupé l’eau et l’électricité, le 16 juillet. Au bout de six jours, les Toubassi ont jeté l’éponge. Les colons leur ont donné une heure pour embarquer leurs affaires et les ont escortés jusqu’à Qusra en leur ordonnant de ne jamais revenir. Ils ont dressé le drapeau jaune à couronne bleue de la secte messianique du Chabad sur les toits et organisé un grand banquet, auquel des soldats ont assisté. Mahmoud Toubassi a pris un avocat à Jérusalem. « Mais il me recommande d’attendre les élections israéliennes d’octobre pour déposer plainte devant le tribunal militaire, parce que sous ce gouvernement, qui soutient les colons, nous n’avons aucune chance », dit-il. Dans un même souffle, il dit estimer que le prochain gouvernement ne changera rien à l’affaire.

« Nos villages sont désormais disjoints »
Dans son bureau, le maire de Jaloud, Raed Haj Mohammed, a accroché des cartes à tous les murs. On peut y suivre la progression des colons au fil des décennies, puis leur course effrénée après l’attaque terroriste menée par le Hamas aux frontières de Gaza, en octobre 2023. « Nos villages sont désormais disjoints, souvent coupés les uns des autres. Aujourd’hui, les colons grignotent toutes les terres agricoles jusqu’aux franges du bâti », déplore-t-il. De sa fenêtre, l’édile désigne leurs prochaines cibles avec fatalisme : un bouquet de maisons juchées sur la colline voisine des Toubassi et un élevage de poulets en contrebas, déjà harcelé. Une école et une mosquée ont été récemment incendiées.
Depuis octobre 2023, une activité frénétique s’est emparée des colonies des alentours. On installe des préfabriqués sur chaque flanc de colline. Partout des fermes se peuplent d’adolescents qui rêvent de « judaïser » leur pan de terre. Cette région aimantée par Shilo, un centre idéologique de colons ultraviolents, se mue en un solide « bloc » de colonies. La guerre les a autorisés, ainsi que l’armée, à s’emparer de la plupart des routes des environs.
« Même mes voisins juifs détestent ces bandits qui ne respectent rien », affirme Mahmoud Zaki Abou Shunnar, paysan de 65 ans, qui réside dans un vallon agricole presque entièrement conquis par les colons au pied de Jaloud. Sa ferme y subsiste, enfouie dans les arbres sur une hauteur. Par dérision, ses voisins le surnomment « le colon », puisqu’il vit désormais de l’autre bord. Depuis janvier, Mahmoud Zaki Abou Shunnar et ses fils résistent à un nouveau « bandit », Avichaï Suissa, 39 ans, qui s’est emparé d’une bergerie non loin. Il a dressé du grillage et des drapeaux israéliens, et fait paître ses quelques moutons dans les champs d’aubergines des Abou Shunnar, en les menaçant avec son fusil automatique.

Jeunes gens prêts à faire le coup de poing
Avichaï Suissa était encore récemment le président de l’association Hashomer Yosh, qui fournit aux fermes israéliennes de jeunes gens prêts à faire le coup de poing contre les Palestiniens. Il a été sanctionné par le département d’Etat américain en 2024, puis par l’Union européenne en mai 2026 et par la France en juin. Contacté quelques heures avant que les colons ne plantent leur tente devant Qusra, lundi 10 août, Avichaï Suissa s’est dit indisponible.
Les voisins israéliens âgés de Mahmoud Zaki Abou Shunnar ne sont pas les seuls à faire la grimace. L’establishment des colons tout entier s’en inquiète. Jeudi, le ministre de la défense, Israel Katz, déplorait ainsi les « violences » de Qusra, qui « coûtent à Israël » et « à ses amis », lors de l’inauguration d’une nouvelle colonie dans le nord de la Cisjordanie, à Ganim. Cette entreprise est autrement importante : il s’agit de cimenter la reprise d’une région dont le gouvernement d’Ariel Sharon avait chassé les colons en 2005.
Ses promoteurs, le conseil régional de Samarie et l’entreprise du bâtiment Amana, sanctionnée en mai par l’Union européenne, se désintéressent des guerres picrocholines de Qusra : ils mènent une lutte plus vaste à l’échelle de la Cisjordanie. Ils ont conquis les terres ouvertes administrées par l’armée, en chassant les Bédouins palestiniens et en interdisant l’accès à plus de 18 % du territoire, selon le dernier décompte des ONG La Paix maintenant et Kerem Navot. Ils progressent en bonne intelligence avec l’armée et son chef en Cisjordanie, le général Avi Bluth, issu de l’élite des colons, jusque dans les zones administrées par l’Autorité palestinienne : ils multiplient les aires de peuplement juif, les fermes isolées et les routes « de sécurité », afin d’enserrer les Palestiniens dans leurs villes et leurs villages.

Par Louis Imbert
Le Monde du 14 août 26

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