Des livres pour Août... « Spectres »

 

« Spectres », de Thomas Gunzig, Au diable vauvert, 396 pages, 23 euros.
Notre rubrique estivale pour la saison 2026 prend fin avec cette histoire magnifique qui raconte un futur possible parmi une infinité d'autres.
Tout dépend de nous et du monde dans lequel nous désirons vraiment vivre.
J'espère qu'avec tous les livres que je vous ai invités à lire vous passerez un chaleureux hiver. Changement climatique oblige !
Je vous dis à l'été 2027 que j'espère être la porte grande ouverte sur l'espoir devenu enfin concret. 
( Roland RICHA )

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Dans un futur proche, alors que le vivant a été détruit sur terre, une scientifique fait une découverte aux conséquences colossales, aussitôt confisquée par le capitalisme. Avec « Spectres », Thomas Gunzig signe l’un des grands livres de la rentrée.

Romancier, dramaturge, scénariste et homme de radio, le Belge Thomas Gunzig bâtit depuis plusieurs années une œuvre originale, qui fait tomber les barrières entre les genres. Dans « Spectres », qui se passe à la fin des années 2060, il imagine l’existence d’un plan dimensionnel secondaire, découvert par une brillante scientifique et colonisé par la voracité d’un milliardaire de la tech qui ressemble fort à Elon Musk. En s’appuyant sur un matériau scientifique solide et d’enthousiasmantes hypothèses métaphysiques, ce roman captivant fait écho aux menaces qui pèsent sur une humanité qui joue avec le feu.

L’idée de « Spectres » est-elle née de discussions avec des scientifiques ?
Non. L’idée de base était la privatisation de la vie après la mort, son exploitation comme une ressource. Je l’ai eue il y a très longtemps dans « Manuel de survie à l’usage des incapables » justement, un roman où l’entièreté du vivant était mise sous copyright. Et la fin se passe dans la vie après la mort qui a été rachetée par Ikea. Cette idée ne m’a jamais quitté parce que je ne l’avais pas suffisamment essorée. J’avais l’impression qu’elle était riche en possibilités et c’est ainsi qu’est né « Spectres ». L’aide des scientifiques est venue après. Je voulais que tout ce que je raconte, même si on va très très loin dans les hypothèses, tienne la route. Mais, ce qui m’a surtout intéressé, c’est une nouvelle illustration de la voracité des multinationales, du capitalisme, en dépit du bon sens. Le bon sens étant la survie de l’espèce humaine.

Parmi les théories scientifiques sur lesquelles vous vous appuyez figure la gravitation quantique à boucles qui permet d’unifier la mécanique quantique et la relativité générale. Pourquoi ?
J’ai grandi dans ce milieu. Mon père, Edgard Gunzig, était chercheur en astrophysique à l’université de Bruxelles. Il a travaillé avec des gens importants comme François Englert, prix Nobel de physique 2013, ou Ilya Prigogine, prix Nobel de chimie 1977. Je les voyais souvent à la maison et j’entendais leurs discussions sans vraiment les comprendre. Ce qui me fascinait, c’était la recherche fondamentale et sa volonté de comprendre les ressorts profonds de la réalité. Je n’avais pas le talent nécessaire pour aller vers une carrière scientifique, mais je considère que la culture scientifique fait partie de la culture générale au même titre que l’histoire ou la littérature. En écoutant une interview du physicien Carlo Rovelli, l’un des grands artisans de la gravitation quantique à boucles, j’ai entendu parler de l’aspect granulaire de la réalité où l’espace-temps serait une succession de grains d’espace-temps juxtaposés les uns aux autres. Et comme je réfléchissais déjà pour savoir où se situe cette dimension de la vie après la mort, je me suis dit que ce serait très beau qu’elle se trouve entre les grains d’espace-temps, juste à côté de nous.

La frontière entre littérature blanche et littérature de genre est-elle absurde selon vous ?
Elle me rend fou. Je ne comprends pas qu’il existe encore des prix littéraires obstinément fermés aux littératures dites de genre, sauf si elles se déguisent en littérature blanche comme « l’Anomalie » d’Hervé Le Tellier. Heureusement, la frontière s’amincit, peut-être parce qu’on s’aperçoit que la science-fiction est une littérature de plus en plus fondamentale pour comprendre le réel, parce qu’elle a une double dimension, à la fois prophétique et métaphorique. Quand Philip K.
Dick écrit « Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? », qui est devenu le film « Blade Runner », ce n’est pas un roman avec des flics qui chassent des robots, c’est un roman qui se demande ce qu’est un sujet moral. Et c’était incroyablement prophétique par rapport à ce qui est en train de se passer aujourd’hui avec l’IA. Si vous prenez « Neuromancien », de William Gibson, c’est un roman sur l’accaparement des décisions politiques par les multinationales. La science-fiction n’est pas un genre, c’est un positionnement par rapport au réel.

Avez-vous une méthode d’écriture différente à chaque livre ?
Non, j’ai une méthode assez bordélique. J’ai une idée en tête, je la mâchouille pendant quelques semaines ou quelques mois, sans vraiment prendre de notes. Quand j’en ai assez, même si je ne sais pas du tout où je vais, je commence l’histoire. C’est ce que j’ai fait avec « Spectres », où j’avance par petites couches, dans l’ordre. Les questions surgissent à mesure que j’avance. C’est ce qui me permet de garder une tension dramatique. Je me mets sans cesse à la place des lecteurs et lectrices. Je me demande si l’ennui s’installe, comment je pourrais apporter une surprise ou une rupture. C’est très artisanal.

La question de la mémoire est fondamentale dans le roman, puisque vous faites l’hypothèse qu’elle survivrait à la disparition du cerveau humain…
C’est l’idée de la mémoire collective qui fonde notre culture. Quand le cerveau arrête de vivre, les morts sont toujours parmi nous parce qu’ils nous ont légué des savoir-faire techniques, culturels, une langue, des symboles, des traditions, etc. Je me suis rendu compte que la destruction de la mémoire collective avait déjà partiellement commencé parce que, ce qui nous permet d’y avoir accès aujourd’hui, c’est essentiellement Internet avec les moteurs de recherche et l’IA. Google va toujours privilégier le nouveau sur l’ancien, la radicalité sur la nuance, etc. L’autre chose, c’est la manière dont fonctionnent les IA dont les réponses nous sont données de manière statistique. Et donc ça nous coupe complètement de ce qui est moins probable, mais qui est peut-être très intéressant. Nous sommes en train de bouleverser complètement l’écologie de notre rapport à la mémoire.

Comme l’écologie du vivant…
J’avais envie de parler de la manière dont le capitalisme voit tout sous l’angle de la rentabilité : l’exploitation des fonds marins et des forêts, l’appropriation du génome et de l’intégralité du vivant qui peut être vu comme une ressource, la privatisation des relations humaines à travers des applications de rencontre… Et, dans le roman, c’est une privatisation de ce qu’on pensait être inexploitable, la vie après la mort, c’est-à-dire la mémoire. J’ai lu récemment un article sur une société qui achète massivement des livres anciens pour les scanner et les faire lire aux IA génératives. Mais, pour une question de droits d’auteur, ils ne peuvent le faire gratuitement que si ensuite ils détruisent les livres anciens. On est en plein dans « Spectres ». On assiste à un dépouillement culturel de l’humanité au profit d’un outil technologique qui peut être intéressant, mais qui représente aussi un immense danger.

Vos grands-parents paternels étaient des résistants communistes, que gardez-vous de leur engagement ?
Ils se sont rencontrés au parti en Belgique et à peine étaient-ils tombés amoureux qu’ils sont partis se battre dans les Brigades internationales. Mon père est né en Espagne sous les bombardements. Je n’ai pas connu mon grand-père, qui est mort pendant la Seconde Guerre mondiale, mais ma grand-mère a poursuivi son engagement communiste après guerre, au point de retourner en Pologne. Elle est ensuite rentrée en Belgique. J’ai une admiration incroyable pour leur courage au service d’une cause juste, de la démocratie, de l’humanisme contre le fascisme. Le fascisme pour un temps a semblé disparaître, même si maintenant on le voit renaître sous d’autres formes. Quand on voit arriver chez vous en France le Rassemblement national, quand on voit toute l’Amérique latine qui petit à petit se fait manger par ce qui ressemble au fascisme, quand on voit les États-Unis qui deviennent un État clairement fasciste, leur courage, effectivement, m’habite.

Sophie Joubert
L'Humanité du 28 août 2026

« Spectres », de Thomas Gunzig, Au diable vauvert, 396 pages, 23 euros.

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