![]() |
| Pour une politique de l’amitié, de Clémence Guetté, La découverte, 160 pages, 14 euros. |
La famille, toujours prépondérante dans nos sociétés, ne constitue plus l’alpha et l’oméga de nos relations sociales. C’est pourquoi la vice-présidente de l’Assemblée nationale, Clémence Guetté souhaite étendre les choix possibles concernant l’héritage, le logement, l’éducation… En plus d’appeler à articuler un projet politique autour de l’amitié.
Vous dites dans votre livre que tout, dans notre corpus juridique, est pensé pour le couple et la famille. Pourquoi faudrait-il, selon vous, étendre des droits strictement familiaux à l’univers des relations amicales ?
Mon ambition n’est pas du tout d’être avant-gardiste. Je pense en réalité que nous sommes en retard. La famille traditionnelle n’est plus la norme. Six enfants sur dix naissent hors mariage. Une fois adultes, ils sont 60 % à ne plus vivre dans le même département que leurs parents. Les femmes ont le droit de faire des enfants seules. Et un quart des familles sont monoparentales.
Au milieu de ces nouvelles façons de vivre, je constate que les amis occupent une place toujours plus prépondérante dans nos vies, parfois bien plus que la famille. Mais une injustice terrible frappe celles et ceux qui ne suivent pas, pour différentes raisons, un modèle traditionnel qui s’érode. Trop de souffrances sont générées par l’absence de droits. C’est pourquoi j’ai voulu réfléchir à une politique de l’amitié.
Vous venez de déposer un texte législatif en ce sens. Quelles sont vos mesures concrètes ?
Je propose un Pacs amélioré, sous la forme d’un partenariat social, pour que des amis puissent se porter solidarité et assistance mutuelle même s’ils ne sont pas en couple et n’habitent pas ensemble. J’invite à ce que les marraines et parrains républicains soient vraiment reconnus.
Je trouve parfaitement logique et souhaitable qu’une personne puisse léguer un appartement à sa meilleure amie, plutôt qu’à ses parents, avec la même facilité, ce qui n’épuise pas les débats sur une révolution fiscale et une réforme de l’héritage. Je suis pour instaurer un « rapprochement amical » pour les mutations, au même titre qu’il existe un rapprochement familial.
Par ailleurs, il y a 15 millions de proches aidants dans le pays, qui soutiennent un parent. Pourquoi ne pas ouvrir le statut d’aidant, et le congé lié, aux amis ? D’autant plus que deux millions de personnes âgées sont isolées en France, dont 750 000 en situation de mort sociale.
Une femme qui accouche seule devrait aussi pouvoir être épaulée par un ami, et ne pas avoir deux fois moins de congé de « paternité » qu’un couple. Et nous pouvons repenser une partie du parc immobilier social, et le schéma des logements, en s’inspirant par exemple des béguines.
Quel regard portez-vous sur la famille ? S’agit-il d’une institution désuète, rétrograde, ou bien d’un lieu où une forme d’amour inconditionnel résiste à la destruction des liens sociaux par le capitalisme ?
Plusieurs façons de faire famille coexistent. Ce qui me semble indispensable, c’est d’ouvrir des possibilités pour les gens qui veulent faire autrement, en grappillant un espace de liberté. Je ne propose aucune obligation, simplement de nouveaux droits. Quand ce sont d’autres personnes que les membres de votre famille qui comptent le plus dans votre vie, il faut pouvoir le reconnaître.
Cela dit, j’ai bien conscience qu’en disant cela, je touche du doigt un tabou. Les critiques des sphères réactionnaires depuis la sortie du livre le montrent. La famille, selon les cas, peut être une cellule de protection et de bonheur. Mais elle est aussi l’un des premiers lieux de violences envers les femmes et les enfants.
Surtout, il ne faut pas oublier que le modèle familial qui a longtemps été imposé, et dont nous nous émancipons peu à peu, est celui qui consacre à la fois le patriarcat et l’accumulation du patrimoine et du capital par les plus riches.
Le sujet est très vaste, même si mon constat de départ, et mon combat culturel avec ce livre, reste de dire que nous survalorisons la famille traditionnelle dans la loi par rapport au réel.
Ne craignez-vous pas d’enfermer les relations amicales dans une sorte de carcan ?
Je ne peux pas critiquer la rigidité du Code civil concernant les relations amoureuses et familiales et vouloir reproduire la même chose pour l’amitié. Saint-Just, pendant la Révolution française, voulait que les amis soient déclarés devant le temple, et qu’ils soient enterrés ensemble.
Je ne propose aucune contrainte, je n’invite à aucune officialisation de qui serait ou non le meilleur ami. Je n’oblige pas à avoir des amis. Je veux simplement étendre plusieurs avantages du couple et de la famille à l’amitié, que ce soit pour acheter un appartement, élever des enfants, être aidé, ou organiser des funérailles.
La première partie de votre livre tient de l’essai sur l’amitié. Quel est le but ?
Tirer le fil de l’amitié amène à toute une série de luttes fondamentales pour notre camp politique, qu’il convient d’articuler, que ce soit l’internationalisme, le féminisme, l’écologie, et donc la lutte contre un capitalisme et une extrême droite qui veulent atomiser nos relations au travail et nous monter les uns contre les autres.
Je crois sincèrement aux vertus révolutionnaires de l’amitié.
Aurélien Soucheyre
L'Humanité du 27 août 2026
Pour une politique de l’amitié, de Clémence Guetté, La découverte, 160 pages, 14 euros.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire