Des livres pour Août... Karimeh Abbud, Images de Palestine

 

Karimeh Abbud, Images de Palestine,
Éditions Images Plurielles avec Barzakh.
Les images retrouvées et enfin dévoilées au public de la première femme palestinienne photographe redonnent vie à une histoire longtemps ignorée.
Lady photographer, ainsi signait, en arabe et en anglais, Karimeh Abbud, photographe pionnière, la première à avoir exercé à une époque où la photographie est encore le monopole des hommes et l’une des rares à avoir saisi la Palestine dans la première partie du XXe siècle. À Bethléem, Jérusalem, Haïfa, Nazareth, Tibériade ou Baalbek, de 1915 à 1940, année de son décès, elle n’a pas cessé de photographier, portraits, paysages, scènes de la vie quotidienne, sites archéologiques. Près d’un quart de siècle de photos pour quarante-sept années de vie et un rare panorama de la Palestine sous mandat britannique.

Une photographe féministe

Méconnue avant 2006, son œuvre a été révélée grâce aux albums récupérés auprès d’un collectionneur d’antiquités israélien par le chercheur en histoire Ahmed Mrowat. Fondateur et directeur des Archives de Nazareth, le chercheur a créé un fonds mémoriel sur Palestine.
Il a entrepris d’enquêter sur cette lady photographer, intrigué par la singularité de son œuvre et sa touche artistique particulière. « Elle se distinguait de celle des autres photographes de son époque en se concentrant sur les femmes, les enfants et les portraits non destinés aux touristes, documentant ainsi une vie sociale en Palestine totalement négligée par ses pairs », écrit-il dans la première biographie qu’il lui consacre, publiée en 2013, rééditée en 2018. Ahmed Mrowat est donc allé, non sans obstacles, sur les traces de Karimeh Abbud et de sa famille.
Il y a consacré au moins dix années de recherches. À ce jour, des doutes persistent sur des éléments de sa biographie. Aussi choisit-il de parler de « fragments retrouvés », car, estime-t-il, beaucoup de son parcours et de ses photos reste à découvrir. Les clichés mis à jour « constituent un témoignage historique sans équivalent de la Palestine mandataire du point de vue familial. »
Karimeh Abbud entame en effet sa carrière dans une Palestine sous mandat britannique, pendant que l’Empire ottoman vit ses derniers jours au levant et que le nationalisme palestinien est en pleine effervescence. Il n’y a pas encore de frontière entre la Palestine et le Liban. Elle photographie les paysages, les gens, les événements festifs, artistiques, religieux, sportifs. Elle saisit la scène intellectuelle ainsi que la vie ouvrière, témoins de la diversité culturelle et humaine de ce territoire. Elle met aussi en scène ses autoportraits.
Mais sa spécialité, ce sont les femmes. Elle est qualifiée de « photographe féministe » car, à la différence de l’imagerie orientaliste exotique, elle représente des femmes actives, actrices de leur vie, enseignantes, étudiantes ; etc. Elle a sa propre entreprise, possède des ateliers dans plusieurs villes. Ses nombreux déplacements témoignent d’une forme de liberté. « Les voyages qu’elle effectue lui permettront d’être l’observatrice privilégiée de la Palestine », souligne l’historienne franco-palestinienne Sandrine Mansour.

Un témoignage historique
Karimeh Abbud est née à Bethléem en 1893. Elle se marie en 1931 à un marchand venu du sud du Liban, avec qui elle a un fils, Samir. Elle décède prématurément en 1940 et est enterrée au cimetière luthérien de Bethléem. Son père, Saïd Abbud, a été pasteur de l’Église évangélique luthérienne et l’un des premiers pasteurs à défendre les droits nationaux palestiniens et à alerter sur le danger du mouvement sioniste. Sa mère, Barbara Badr, est enseignante, ainsi que ses oncles. Elle grandit dans un milieu cosmopolite et polyglotte.
Elle est diplômée en littérature arabe et parle couramment anglais et allemand. À l’un de ses anniversaires, pour ses 13 ou 17 ans, selon les sources, elle reçoit un appareil photo, objet rare pour l’époque. Elle ne la lâchera plus. Elle ouvre son premier studio photo chez elle, à Nazareth, en 1930.
Outre quelques expositions, deux courts-métrages et un documentaire lui ont été consacrés. En 2016, son nom est donné par l’université de Bethléem à un prix de la photographie décerné à des photographes de Palestine ou de la diaspora. Deux cents clichés de ses photos, réalisés de 1920 à 1940, sont rassemblés dans une monographie trilingue français-anglais-arabe, dont les textes sont d’Ahmed Mrowat et la préface de Sandrine Mansour.
Durant la Nakba (ou catastrophe) et l’exode forcé des Palestiniens, explique-t-elle, de nombreux documents furent perdus, pillés ou détruits. Les librairies, bibliothèques, maisons d’édition, institutions publiques, commerces ne sont pas épargnés. Les Israéliens qui ont occupé les maisons palestiniennes se sont emparés d’un certain nombre de documents personnels, dont des livres et des photos. D’autres ont été stockés dans les archives israéliennes. « Écrire sur l’histoire de Karimeh Abbud, c’est aussi, note Sandrine Mansour, raconter l‘histoire de ce peuple chassé de sa terre et qui doit encore lutter aujourd’hui pour conserver sa base mémorielle. »

Latifa Madani
L'Humanité du 04 août 2026

La photographe palestinienne, Karima Abbud,dirigeait son objectif sur les femmes, les enfants et des portraits qui n'étaient pas destinés aux touristes.


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