Des livres pour Août... « Ceux qui ne sont rien » de Patrícia Melo

 

« Ceux qui ne sont rien » de Patrícia Melo
Traduit du portugais (Brésil) par Élodie Dupau, Buchet Chastel, Paris, 2026, 464 pages, 24,50 euros.
C'est une vitrine exemplaire que la capitale économique du Brésil, une mégapole ripolinée par les pouvoirs financiers, politiques, religieux. Mais São Paulo est aussi la ville de ceux qu’on ne voit jamais, sauf quand ils font l’objet d’un fait divers, ceux des marges. « Seul le diable sait ce que c’est de vivre dans la rue », dit l’un d’entre eux… Sans-abri, sans-travail, drogués, dealers, mendiants, filles mères..., ces anonymes parsèment places, rues et trottoirs. Et tentent de survivre à défaut de vivre. C’est cela qui les soude, en dépit de toutes les difficultés, malgré les crimes impunis d’une police omniprésente, l’indifférence des nantis, la mise à l’écart par un État qui ferme les yeux. Et « le Brésil a de nombreux moyens de tuer ses citoyens ». Alors ils squattent, trouvent un abri temporaire dans les asiles gérés par des sectes évangéliques. Certains rêvent de révolution : parmi eux, Chilves, un jeune Afro-Brésilien qui arpente la ville en poussant un chariot empli de déchets qu’il cherche à vendre ; Glenda, travesti et responsable de l’immeuble Makan, occupé illégalement ; Chacoy, ex-éboueur qu’on avait chargé d’arroser discrètement les maigres affaires de ceux qui habitent la rue — « Le secret, au moment du nettoyage, c’est un petit coup de poignet, vous voyez ? Celui qui vous permet d’éclabousser leurs cartons, leurs sacs ou leurs chariots » ; Douglas, ancien fossoyeur qui, à force d’enterrer des cadavres, a cessé de croire en Dieu puis a fabriqué sa propre religion, celle de la « petite bonté ». Iraquitan, lui, a choisi les mots…

Écrivain dont les litanies forment une cartographie de la mistoufle, il finira par accéder à une fragile renommée, celle d’un paria tiré de la misère par une maison d’édition légèrement racoleuse. En somme, tous vivent, survivent, dans un équilibre précaire jusqu’au jour où Chilves et ses copains découvrent un lieu de rêve, la Swiss Life Residence, une copropriété résidentielle : sept villas luxueuses. Et vides. « Les riches fuient la ville », constate-t-il, sans doute pour s’installer dans d’autres quartiers, à l’abri des gênes qu’occasionnent « ceux qui ne sont rien ». Mais alors, que faire face à ce luxe sans emploi ? Si quelques-uns pensent à un gigantesque cambriolage, ne serait-ce que pour acquérir « toutes ces belles choses interdites », d’autres, comme Chilves, imaginent d’en faire quelque chose. Oui, quelque chose de politique, l’affirmation d’une dignité retrouvée, l’accomplissement d’une mission : celle des « Humbles Professeurs de la Vérité » qu’il a rencontrés lors de son bref passage en prison, également nommés « Nation Cinq pour Cent », l’avant-garde révolutionnaire constituée par les descendants d’esclaves africains. Dont le projet consiste à combattre l’injustice, défier les puissants, changer la société, en remplissant son rôle, éclairer la « Masse des Aveugles ». Dès lors, les choses s’enchaînent : expulsion de l’immeuble Makan, échec du cambriolage de la Swiss, règlements de comptes entre flics, enfermements arbitraires, toute une cascade d’événements annonçant une probable tragédie dont les derniers mots reviendront à Iraquitan.

Œuvre polyphonique nécessaire, sans pathos mais poignante, d’une romancière qui sait rendre leur grandeur aux miséreux, saisir la puissance de leur humanité.

Arnaud de Montjoye
Le Monde diplomatique - Août 2026

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