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| C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, Grasset, 272 pages, 21,50 euros |
Dans son premier roman, C’était ça ou mourir, l’écrivain québécois d’origine haïtienne Thélyson Orélien met en scène l’exil. Pour lui, la migration n’est pas un thème littéraire mais une expérience vécue. Il a dû fuir son île natale après le séisme du 12 janvier 2010 (plus de 250 000 morts, 1,5 million de sans-abri).
Jonas Dorléon, le personnage central de C’était ça ou mourir, 29 ans, est prof d’histoire-géo à Carrefour-Feuilles, que cernent les gangs. « Il n’est pas parti pour partir. Il est parti pour sauver sa vie ». Tel l’auteur, il avoue une « contradiction au ventre : vouloir fuir et vouloir rester ».
Thélyson Orélien trace la trajectoire de son héros déchiré, ainsi que celles d’autres corps sans passeport jetés sur les routes, que « l’Histoire contraint à marcher », ce qui s’apparente à une « lente dépossession ». Le récit escorte jusqu’à destination l’épreuve de l’exil, en invitant dans la langue, sans sa permission, les « uppercuts » du créole, ses « boutades », ses « fulgurances » ; une langue qui peut porter plusieurs mondes en une seule phrase.
De la parenté avec Jacques Stephen Alexis
Thélyson Orélien a 38 ans. Il est né aux Gonaïves (département de l’Artibonite, en Haïti) comme l’écrivain Jacques Stephen Alexis. « Nous avons des liens de parenté du côté maternel, nous confie-t-il en visio depuis le Québec. Je suis issu de la classe moyenne sans être bourgeoise. » Mère couturière et institutrice, père professeur, comptable et théologien. Thélyson a été à l’école des Frères de l’instruction chrétienne : discipline stricte, place centrale accordée à la littérature française.
Il grandit dans les livres, le père en rapportant de ses virées, en plus de ceux de la bibliothèque de la ville (« détruite par le cyclone Jeanne »). Il écrit très tôt. « Après le séisme, tout s’est fissuré en moi comme à Port-au-Prince. » Le Canada, où vit sa grand-mère, s’impose. Il passe par la République dominicaine, « antichambre d’Haïti », où tant d’exilés espèrent encore un retour avant de saisir qu’il n’aura pas lieu.
« Ce livre n’est pas autobiographique, même si Jonas me ressemble à 50 %. » Des dizaines d’autres personnages se déplacent dans C’était ça ou mourir. Il a su recueillir leur parole, loin des statistiques qui les réduisent à des flux migratoires. En République dominicaine, au Mexique, aux États-Unis, au Canada, il a écouté, pris des notes. Ils viennent d’Haïti et de Cuba, du Venezuela, de RDC, d’Érythrée, du Soudan…
Il avait d’abord en tête un reportage (« Je pige parfois pour le Washington Post Québec, le blog de l’Atelier des médias de Radio France… »). « Cela n’aurait vécu que 36 heures dans l’actualité. (…) Certaines vies ne se racontent pas parce qu’elles sont extraordinaires, mais parce qu’elles sont la vérité nue de notre époque. (…) Je voulais les amener devant le grand tribunal de la littérature. »
Jonas vend ses chaussettes pour une boîte de sardines
Avec lui, les migrants conservent leurs prénoms, des désirs, de l’humour et des souvenirs. Il s’appesantit sur le peu qui leur reste : la photo d’une mère, un short gris usé à l’entrejambe (qui « a connu trois pays, trois gardes à vue, un orage tropical »), un slip propre « au cas où », un recueil de l’Haïtien René Depestre, serré contre soi comme une relique. « J’aborde toujours la mémoire des petites choses », dit-il, car elles disent mieux la dignité de ceux qui ont tout perdu. Il y a Jonas, qui vend ses chaussettes pour une boîte de sardines.
Le souffle narratif épouse le combat au quotidien, semé d’arnaques : « Les mouches volent autour des migrants : passeurs, racketteurs, faussaires. » « Il n’y a pas de business plus rentable que celui de la fuite. » On suit les épreuves des exilés d’Haïti à la République dominicaine et au Brésil ( « C’est comme l’Amérique mais avec plus de culs et moins de fusils »), au Panama via le Pérou et l’Équateur, sans omettre la jungle tropicale où ils tombent comme des mouches.
Tout est cru, précis. La promiscuité du bitume est « moins une fraternité révolutionnaire » qu’une « tension chronique ». Est exposée l’arrivée au plus près des États-Unis, à Tapachula, « cimetière des à-peu-près » ; lieu d’une vraie mondialisation de la misère, où l’on fait la queue pour avoir le droit de faire la queue ! On doit y télécharger CBP One, car la frontière n’est plus un mur mais une application ! C’est « la loterie numérique de l’exil ».
Thélyson Orélien observe au plus près ces êtres invisibles soumis à une lente érosion. Il leur redonne leur entière dignité humaine, signant ainsi intensément son entrée en littérature.
Muriel Steinmetz
L'Humanité du 18 août 26
C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, Grasset, 272 pages, 21,50 euros

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