Contournant, sans difficultés, les législations occidentales, les responsables des colonies israéliennes se voient accorder de nombreuses aides, qui bénéficient de déductions fiscales. Un documentaire d’Al-Jazeera English fait la lumière sur ces pratiques illégales mais tolérées.
Les images du documentaire d’Al-Jazeera English, Complicit : How the West is Helping Israel Seize the West Bank (« Complices : Comment l’Occident aide Israël à s’emparer de la Cisjordanie ») sont difficiles à regarder. Des bandes de colons israéliens s’approchent d’un groupe de villageois palestiniens assis sur des chaises devant leur maison et commencent à les frapper à coups de bâtons, femmes et enfants compris. Un soldat qui semble avoir accompagné les attaquants pointe son fusil d’assaut sur les Palestiniens qui tentent de se défendre. Les séquences suivantes montrent des enfants abattus à distance dans la rue, qui s’effondrent sur le sol en appelant leur mère. Puis encore des hommes ivres de violence qui frappent à coups de gourdin des femmes tentant de cueillir leurs olives. Des colons sur des quads qui dispersent un troupeau de moutons, d’autres qui les volent. L’un d’eux résume la situation, en anglais : « Je gagne, tu perds encore ! »
Le bras armé d’Israël
Tel est le quotidien de la plupart des Palestiniens en Cisjordanie : harcelés, humiliés, torturés, assassinés. Ces vidéos tournées par les caméras de surveillance des militants, mais aussi par les perpétrateurs eux-mêmes, traduisent la réalité du terrain. Il ne s’agit pas, comme on l’entend et le lit souvent, de regrettables « violences de colons extrémistes ». Ces gens sont le bras armé de l’État d’Israël dans son projet de nettoyage ethnique de ce qu’il reste des territoires palestiniens. Ils sont installés, entretenus et armés par l’État, qui leur fournit armes et uniformes, à tel point que l’on ne peut plus les distinguer de l’armée régulière, dans laquelle ils servent par ailleurs.
Mais pas seulement. Ces bandes criminelles bénéficient également de dons privés substantiels venus de l’Occident. Le documentaire commence par rappeler l’existence de l’Organisation sioniste mondiale, qui fédère de nombreuses institutions dans le monde, et qui à travers une « Division des colonies », financée par l’État d’Israël, gère les terres confisquées aux Palestiniens et les attribue à des colons. Le film s’attache ensuite à mettre en lumière les aides occidentales directes au nettoyage ethnique de la Cisjordanie occupée et de Jérusalem-Est, annexée illégalement.
Contourner, facilement, la législation européenne
Les évictions d’habitants de leurs maisons, les interdictions d’en construire de nouvelles, les 4x4, les gilets pare-balles, les casques, et parfois même les armes, tout est souvent financé par l’argent de donateurs occidentaux, récolté par des associations militantes, au nez et à la barbe des législations des pays d’origine qui interdisent l’aide militaire à des belligérants. Le processus est simple : les dons vont à des plateformes caritatives et atterrissent ensuite, grâce à quelques manipulations, dans les caisses d’organisations israéliennes soutenant l’occupation. Les journalistes ont utilisé de fausses identités pour approcher les acteurs israéliens de ces montages, se faisant passer pour des personnes souhaitant financer le nettoyage ethnique, anonymement et, si possible, en bénéficiant de crédits d’impôt liés aux dons à des causes humanitaires.
Le film montre aussi qu’il est facile de contourner les réglementations, les États ne paraissant pas toujours empressés à les faire respecter. Leur enquête s’est déroulée en 2025 dans plusieurs pays anglophones, principalement le Royaume-Uni, les États-Unis et le Canada — on aimerait voir le même travail en France. Dans l’une des séquences les plus frappantes, le président de l’association Ateret Cohanim, engagée dans la « judaïsation » de Jérusalem-Est, affirme très directement que l’on peut lui envoyer de l’argent pour acheter des armes : « Un fusil peut coûter 4 000 shekels [1 200 euros] et cela peut être la moitié d’un salaire pour nos adhérents, qui ne sont pas la crème de la société. » Certes, financer l’achat d’armes est interdit, mais il y a un moyen facile d’ignorer la loi et, en plus, de recevoir un crédit d’impôt : faire un don à travers une plateforme qui gère toutes sortes de contributions caritatives, UK Toremet, en précisant le destinataire. « L’association bénévole que nous avons créée, et qui semble plus OK, si vous voyez ce que je veux dire, fait-il avec force mimiques amusées, en mimant des guillemets, elle s’occupe d’éducation, de tourisme, ce genre de choses, mais c’est nous qui recevons l’argent. »
« Votre nom n’apparaîtra pas »
La Charity Commission du Royaume-Uni, chargée de superviser le domaine du caritatif, semble ne pas y trouver à redire. Une autre association, Regavim, qui monte des dossiers judiciaires pour interdire aux Palestiniens d’obtenir des permis de construire, utilise la même plateforme pour brouiller les pistes. « Votre nom n’apparaîtra pas. Il n’y a aucune trace », assure la présidente au journaliste qui se présente en donateur potentiel. Le film expose ainsi une kyrielle de groupes à travers le monde anglophone. Comme Israel Magen Fund, qui affirme livrer des « équipements non létaux » aux milices des colonies Yehuda et Shomron. « Nous ne fournissons pas d’armes, mais tout ce qu’il y a autour, dit son représentant. De meilleures lunettes de visée, de meilleurs casques… Les fusils viennent de l’armée. » L’association fournit également des drones et des 4x4 utilisés par les colons locaux pour harceler leurs voisins palestiniens, terroriser les enfants et disperser les troupeaux de moutons, comme le montre une vidéo. La distinction n’est pas pertinente : la Charity Law britannique ne fait pas de différence entre les armes et les autres matériels militaires. La branche britannique de l’association n’en recueille pas moins des dizaines de milliers de livres, se contentant de prétendre que les achats vont à des civils.
Pourtant, le Conseil du district de Shomron, une colonie du nord de la Cisjordanie, affirme lui-même, dans une vidéo, recevoir des armes de pays occidentaux. Un groupe de miliciens, habillés et armés comme des militaires, fait face à la caméra. Un homme barbu à lunettes désigne tour à tour les différentes parties de son équipement : « Merci beaucoup aux amis du Shomron en Amérique et dans le monde entier pour ces gilets pare-balles, ces casques et ces fusils. » Des chiffres apparaissent à l’écran, accompagnant des croquis représentant des armes : 430 fusils d’assaut, 640 pistolets-mitrailleurs, 400 pistolets automatiques, entre autres. « Leur sentiment d’impunité est tel qu’ils se sentent autorisés à publier ces vidéos bien montées et à rendre publique pour le monde entier leur volonté de violer les lois internationales », commente l’experte en droits humains Mira Naseer. « Aujourd’hui, déclare le président du district de Shomron, posant arme en bandoulière devant un mur où sont accrochés des dizaines de fusils, nous avons pu acquérir des centaines de fusils Arad, celui qu’utilisent les unités d’élite de l’armée, grâce aux Amis de Shomron aux USA, au Canada et en France ». Le film ne précise pas comment ces fonds ont été transférés.
Il n’y a pas que les armes ; une séquence montre les représentants d’une agence immobilière israélienne vantant au journaliste, qui se présente comme un Occidental intéressé par un achat, l’investissement dans l’une des colonies créant une ceinture de constructions séparant Bethléem de Jérusalem : « Regardez la carte. Sur le chemin, vous ne passerez devant aucun village arabe. On a presque l’impression que c’est une partie d’Israël. » « Le site officiel du gouvernement du Royaume-Uni déconseille d’investir en Judée-Samarie, dit le reporter en utilisant les noms bibliques de la Cisjordanie. Vous avez beaucoup d’acheteurs britanniques ? — Oui, personne ne s’en soucie », répond l’agent immobilier. Un autre renchérit : « Si vous êtes étranger, vous n’aurez aucune taxe à payer, puisque, officiellement, ce n’est pas l’État d’Israël. »
Du fleuve à la mer
Pourtant, « il est absolument illégal de vendre des biens en territoire occupé », précise Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires occupés. « De Jérusalem à Bethléem, ces nouveaux lotissements seront peuplés de colons soi-disant “modérés” et “libéraux”, venant de pays anglophones — Américains, Britanniques, Sud-Africains, Australiens… », ironise le journaliste israélien de gauche Gideon Levy. « Ils se sentiront à l’aise avec eux-mêmes, car ils n’ont rien à voir avec les colons violents. Eux, ils sont des libéraux, des démocrates. Le fait qu’ils vivront sur des terres volées est complètement passé sous silence. »
Les organisations concernées ont répondu à Al Jazeera English par les dénégations d’usage. Ateret Cohanim assure que Jérusalem a été annexée légalement et que les juifs sont « le seul peuple indigène sur la terre d’Israël, du fleuve à la mer » [c’est-à-dire du Jourdain à la Méditerranée]. La Charity Commission du Royaume-Uni fait état de « nouvelles règles dictées par le ministère des affaires étrangères » et « invite » les auteurs du documentaire à « soumettre leurs preuves ». Pourtant, les lignes bougent et cette même commission vient d’annoncer l’ouverture d’une enquête sur le financement illégal des colonies.
Pierre Prier
Orient XXI du 28 août 26

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