Dans un contexte de violences exacerbées par le pouvoir israélien, les résidents de Sinjil veillent jour et nuit pour se défendre des intrusions des colons, installés illégalement dans le voisinage.
A flanc de colline, en face de Sinjil, des volutes de fumée flottent au-dessus d’un champ. Samedi 25 juillet, un groupe de colons violents a incendié ce bout de terrain appartenant à la ville de 8 000 habitants, au centre de la Cisjordanie occupée. « Heureusement, ils ont rapidement pris la fuite, car nous les avons aperçus à temps », raconte Fouad Towafsheh, 44 ans, rencontré le lendemain, sur le vaste balcon du troisième étage de sa maison.
Assis dans un des canapés à motif posés sur du faux gazon, le père de cinq enfants scrute le moindre mouvement des colons installés – illégalement au regard du droit international – de l’autre côté de la vallée. Pour être sûr que rien n’échappe à sa vigilance, l’ancien vendeur de vêtements, qui a vécu quinze ans à la Martinique et presque une décennie entre le Tennessee et la Floride, aux Etats-Unis, avant de retourner dans son village natal, ne dort que deux ou trois heures par nuit, et s’accorde une longue sieste le matin. Le reste du temps, il monte la garde.
En début d’après-midi, dimanche, Fouad Towafsheh, chemise rose et baskets blanches, fixe toujours l’horizon. A 14 h 26, un véhicule fait irruption en haut d’un chemin qui relie la colonie illégale de Maalé Levona à la petite commune, en contrebas, avant de faire marche arrière après quelques secondes. Pas de doute, pour le guetteur, ce sont les colons du voisinage, pour la plupart équipés d’armes de guerre. Ils s’aventurent sur cette voie « trois ou quatre fois » par jour, raconte-t-il. Sur des groupes WhatsApp, qui rassemblent plusieurs milliers d’habitants chacun, le quadragénaire rapporte leur dernière incursion. En quelques minutes à peine, toute la petite ville est au courant.
Face à la violence des colons, Sinjil a décidé de s’organiser. La municipalité fait partie des toutes premières de Cisjordanie occupée à avoir créé un « comité » citoyen pour veiller sur la commune, quelques semaines après les massacres commis par le Hamas, le 7 octobre 2023. A l’époque, les attaques de colons se multiplient, plusieurs nouvelles implantations ont lieu dans les alentours, et cinq des six accès à la ville sont coupés par d’épaisses barrières jaunes en métal, installées par l’armée israélienne.
« Nous ne pouvions pas laisser faire ça sans réagir », précise Moataz Tawafsheh, maire de la ville depuis 2016, dans son bureau d’où est visible la route 60, qui traverse la Cisjordanie occupée du sud au nord. Dentiste de profession, l’édile a d’abord lancé cette boucle WhatsApp servant de système d’alerte pour tous ses administrés, qui se préviennent en cas d’attaque et partagent photographies ou vidéos des incursions de colons.
Grâce à un millier de volontaires, rassemblés en seulement quelques mois, le comité a improvisé un système de rondes. Au nord de la ville, un poste d’observation a été installé. Avec deux canapés gris défraîchis et un feu de camp, il permet de garder un œil sur toute la vallée, de jour comme de nuit. En cas d’intrusion massive, le comité, équipé de bâtons de bois ou de métal, barre la route aux colons. Inspirés par cette méthode inédite, d’autres villages palestiniens des environs ou d’autres parties du territoire, ont organisé des visites à Sinjil pour préparer le lancement de leur propre organisation citoyenne. A ses invités, le leader local aime à répéter : « Sans notre comité, les colons seraient déjà installés devant la mairie. »
Malgré le zèle de ces hommes de tous les âges et de toutes les classes sociales, le harcèlement ne s’est pas arrêté. Ces trois dernières années, d’après les données de la municipalité recensées selon une minutieuse documentation des intrusions, les colons violents ont détérioré ou détruit 85 bâtiments, brûlé 45 voitures, volé des centaines de moutons et blessé 110 personnes, dont plusieurs par balle. Pendant la même période, cinq personnes, dont deux adolescents de 14 et 16 ans, ont été tuées au cours de ces raids, soit par les colons, soit par l’armée israélienne intervenue sur place.
Accès aux villages bloqués
Le 13 juillet, presque un an après la mort de Saif Musallet, un jeune Americano-Palestinien battu à mort par un groupe de colons à Sinjil, des journalistes de la chaîne de télévision américaine CNN et d’autres reporters ont été violemment attaqués par quatre colons, dont l’un était armé d’un couteau. Depuis cette date, le sixième et dernier accès encore ouvert pour Sinjil est resté clos, enfermant le village sans aucune possibilité de rentrer ni de sortir. La dernière option reste alors de passer, à pied, sous la barrière, en prenant le risque d’être arrêté ou d’être visé par des tirs de l’armée israélienne.
Ces derniers jours, la violence des colons contre les Palestiniens de Cisjordanie s’est encore aggravée. Après des affrontements dans le village de Tell, où des colons armés se sont introduits et au cours lesquels deux Israéliens – un colon et un soldat – et quatre Palestiniens ont été tués, vendredi 24 juillet, les attaques d’extrémistes juifs contre des Palestiniens se sont multipliées. Samedi, des bandes armées ont incendié deux mosquées, une à Qusra, au sud de Naplouse, et l’autre à Kur, au sud-est de Tulkarem, dans le nord de la Cisjodanie. Dans les deux cas, des slogans comme « le sang juif se paiera cher » ont été tagués sur les bâtiments religieux. Du nord du territoire jusqu’aux environs de Ramallah, la capitale de l’Autorité palestinienne, plusieurs terrains agricoles ont été incendiés. Lundi matin, aucun auteur de ces attaques n’avait été arrêté.
Pendant le week-end des 25 et 26 juillet, Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, a demandé l’intervention de la communauté internationale pour stopper « l’agression israélienne et le terrorisme des colons ». Lors d’un de ses meetings de campagne en vue des élections législatives du 27 octobre en Israël, Yaïr Golan, candidat du parti Les Démocrates, a accusé le premier ministre, Benyamin Nétanyahou, de vouloir transformer la Cisjordanie en un « espace violent qui met en danger les vies humaines ». Israel Katz, le ministre de la défense, a balayé la mise en garde, la qualifiant de « calomnie » qui pourrait mettre en danger la vie des colons.
Le gouvernement israélien, qui avait annoncé, dès vendredi, le lancement d’une « opération antiterroriste de grande ampleur », a décidé, dimanche 26 juillet, de l’élargir à « toute l’activité terroriste » des Palestiniens de Cisjordanie occupée. En trois jours, une centaine de Palestiniens ont été arrêtés par l’armée israélienne, dont plus de 20 personnes dans le seul village de Tell.
La crainte d’être arrêté
Moussa Tarwasha et Muhammad Karakrah, 21 ans tous les deux, membres du comité de Sinjil depuis deux ans, craignent eux aussi d’être arrêtés. « Comme tout le monde », précisent-ils. Dans le village, l’utilisation de jumelles ou d’une puissante lampe torche pour éclairer la colline en face pourrait suffire à être interpellé par l’armée israélienne. En trois ans, 10 bénévoles de l’organisation citoyenne ont été détenus par les militaires israéliens, parfois plusieurs jours. Moussa Tarwasha, dont le père et l’oncle ont été tués par balle, par des colons, en 2005, considère qu’il n’avait « pas le choix » de se porter volontaire pour le comité, vu la situation.
A ses côtés, Muhammad Karakrah approuve. En 2025, il a été violemment battu par un groupe de colons armés, qui lui ont brisé la jambe. A peine remis, le jeune homme a repris son rôle au sein du comité. En ce moment, les deux ouvriers du bâtiment, carreleurs de profession, commencent leurs rondes dès le réveil, avant leur journée de travail. En bas de la route qui monte vers la colonie illégale, les deux garçons sourient, l’air fier : « Si on ne le fait pas, personne ne viendra sauver notre village pour nous. »
Dans la maison la plus proche des implantations illégales de colons juifs, à l’entrée de Sinjil, les Fouhaqa savent qu’ils peuvent compter sur la réactivité des jeunes membres du comité. En 2024, la famille avait été attaquée par des hommes armés qui avaient lancé plusieurs cocktails molotov à travers les fenêtres de leur maison. Aujourd’hui, au moindre doute sur une possible intrusion de colons violents, ils peuvent envoyer un message d’alerte sur un des groupes WhatsApp. « Et ils viennent tout de suite », souligne Sondoss Fouqaha, 39 ans, professeure d’arabe et de religion, installée dans son salon dont toutes les vitres sont désormais recouvertes d’une épaisse grille de protection.
A ses côtés, Amal, sa fille de 13 ans, tient à préciser qu’elle a, elle aussi, rejoint les groupes WhatsApp du comité. Ce dimanche, en fin d’après-midi, Youssef, son petit frère, vêtu d’un maillot de foot, ajoute que, le soir même, il compte se rendre sur le toit de leur maison. Agé de 10 ans, le garçon a prévu de participer aux rondes contre les colons armés.
Par Lucas Minisini
Le Monde du 27 juillet 2026

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