« Sa prothèse lui fait mal, mais il supporte pour ne pas montrer qu’il est différent » : à Gaza, le traumatisme des enfants mutilés de guerre

 

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En raison des bombardements menés par Israël depuis le 7 octobre 2023, la bande de Gaza détient le record du plus grand nombre d’enfants amputés par habitant au monde, selon l’Organisation mondiale de la santé. Ces derniers tentent de se reconstruire malgré les déplacements forcés et la pénurie de soins dans un territoire en ruines.
Akram Al-Fayoumi ne dort plus la nuit. Tourmenté, le garçon de 13 ans fixe les moignons de son bras et de sa jambe. Alors il réveille ses parents ou l’un de ses frères et sœurs et les supplie de rester éveillés avec lui. Chaque nuit, le même rituel angoissant se répète. « Nous essayons de le rassurer, de lui dire de se rendormir, mais il n’y a rien à faire », témoigne Charif, son père, joint par téléphone et rencontré par le collaborateur du Monde sur place, Ahmad Al-Baba, comme tous les autres témoins de cet article, la presse étrangère étant interdite d’accès à la bande de Gaza par Israël depuis le 7 octobre 2023, soit plus de mille jours.
Le 4 août 2024, Akram, féru de rollers, s’apprête à laver ses patins avant une course avec ses amis lorsque deux missiles s’abattent sur l’un des bâtiments de l’école où sa famille avait trouvé refuge dans la ville de Gaza. « La dernière image que j’ai en tête, ce sont mes rollers. Quand j’ai repris connaissance, j’ai vu des cadavres et des blessés tout autour de moi », se souvient le garçon à la voix cassée. « C’était un cauchemar, raconte son oncle Ahmad Al-Fayoumi, présent sur les lieux. Au lieu de courir les sauver, je suis resté sidéré quelques minutes, persuadé que j’allais retrouver tous mes enfants morts. Puis j’ai aperçu un de mes neveux portant Akram, qui avait déjà perdu un bras, la jambe déchiquetée et des éclats d’obus dans la tête. »
A cette période de bombardements israéliens incessants, les établissements de santé gazaouis, à moitié détruits et privés de ravitaillement, sont saturés. Les chirurgiens opèrent à la chaîne, avec des moyens rudimentaires. « A l’hôpital Al-Ahli, ils n’ont pas pu sauver sa jambe. Elle a été amputée quelques jours plus tard, avec très peu d’anesthésiant », affirme le père d’Akram.
L’adolescent traverse des souffrances terribles et de nombreuses complications médicales avant de pouvoir bénéficier, en février 2025, d’une évacuation sanitaire vers l’Egypte avec sa grand-mère. A la grande déception de sa famille, les soins qui lui sont prodigués y sont bâclés. Revenu près d’un an et demi plus tard dans la bande de Gaza, il retrouve sa famille dans l’insalubrité des tentes, les maladies et la chaleur, avec une prothèse mal adaptée. Des décharges électriques parcourent son bras amputé. Dans sa jambe, l’os du genou continue de grandir et perce la peau.
Mais pour Akram, le plus difficile est ailleurs : la mort de nombreux amis, la difficulté de jouer et de courir avec ceux qui lui restent, et surtout, de ne plus pouvoir monter à cheval et d’avoir vu sa jument et celle de son père tuées dans un bombardement israélien. « Il faisait de l’équitation depuis l’âge de 6 ans. Il rêvait de devenir cavalier. Nous galopions ensemble dans les rues. Notre enfant n’a pas eu le temps de connaître la beauté de la vie. J’aurais préféré que ce soit moi plutôt que lui », se désole ce père de six enfants, qui survit grâce à de petits boulots lui rapportant, au mieux, l’équivalent de 200 euros par mois.

Une lueur d’espoir
« L’armée israélienne n’a aucune humanité. Si elle visait une cible, pourquoi l’avoir frappée au milieu des enfants ? Les enfants de Gaza n’oublieront jamais les crimes de l’occupation. Jusqu’à quand devront-ils voir leur avenir leur être arraché ? Si le monde veut continuer à nous abandonner, qu’il le fasse, mais qu’il épargne au moins les enfants », s’indigne Ahmad, l’oncle, désormais sans ressources.
Des histoires comme celle d’Akram, il en existe dans toute la bande de Gaza, qui détient le triste record du plus grand nombre d’enfants amputés par habitant au monde, selon l’Organisation mondiale de la santé. Les mineurs représentent près d’un quart des 5 300 personnes ayant perdu un ou plusieurs membres durant la guerre d’anéantissement menée par Israël après l’attaque terroriste du 7-Octobre perpétrée par le Hamas.
Au Centre des membres artificiels et de la polio de Gaza, quelques victoires offrent pourtant une lueur d’espoir à ces petits mutilés de guerre. Soutenu par le Comité international de la Croix-Rouge, l’établissement est aujourd’hui l’un des rares encore en activité dans le territoire à proposer rééducation, soutien psychosocial et fabrication de prothèses.
La vie de Rajab Al-Baba, 8 ans, a changé depuis qu’il a reçu la sienne, il y a deux mois. « Regarde, maman, quand je baisse mon pantalon, on dirait une vraie jambe », s’est exclamé le petit garçon, le jour où il a été appareillé. Rajab se rend régulièrement au centre pour apprivoiser son membre artificiel et renforcer sa musculature. « Il va mieux. Il est heureux et il est retourné à l’école. Sa prothèse lui fait mal lorsqu’il joue avec ses amis, mais il supporte pour ne pas montrer qu’il est différent. Avec mon mari, nous lui confions aussi des tâches pour lui redonner confiance en lui », témoigne sa mère, Sajida Al-Baba, 24 ans.
Rajab revient de loin. Le 3 décembre 2024, il est lui aussi victime d’une frappe israélienne, menée sans avertissement, contre l’école où il s’était réfugié avec sa famille. Sa grand-mère et plusieurs de ses proches sont tués. Touché grièvement aux deux jambes, l’enfant est amputé de la droite à l’hôpital. « Sa jambe aurait pu être sauvée, elle était encore entière. Mais les médecins, débordés, privilégiaient l’arrêt des hémorragies pour sauver le plus de vies possible. Alors, ils coupaient », poursuit Sajida Al-Baba.
S’ensuit un parcours de deux années de souffrances pour le petit garçon, alors âgé de 6 ans. La famille est déplacée une dizaine de fois, fuyant de lieu en lieu sous les bombes, souvent obligée d’avancer lentement, malgré le danger, à cause du corps blessé de Rajab.
« Un jour, nous avons dû quitter une école rapidement à cause des bombardements. Les routes étaient couvertes de gravats. Il faisait nuit, nous ne voyions presque rien. Le fauteuil roulant s’est coincé dans les pierres et Rajab est tombé. Son moignon a été blessé et son autre jambe, qui venait d’être opérée, s’est fracturée. Il a fallu l’hospitaliser une nouvelle fois, relate la mère de deux enfants. Ensuite, il a eu beaucoup de mal à accepter son corps. Il était colérique, il voulait rester seul et refusait toutes les visites. “Couvre ma jambe, ce n’est pas beau à voir”, me disait-il. Lorsqu’il a commencé la rééducation et rencontré d’autres personnes dans la même situation, il s’est peu à peu réconcilié avec son apparence. »
Confrontée à des enfants profondément traumatisés, souvent réticents à coopérer dans un premier temps, l’équipe de kinésithérapeutes, psychologues et prothésistes consacre une grande partie de son travail à gagner leur confiance. Le jeu constitue l’un des principaux outils thérapeutiques.

Une opération tous les six mois
Seule survivante d’une attaque qui lui a coûté sa jambe droite et a tué sa mère, son père et ses trois frères et sœurs, le 10 mai 2025, Malak Khader, 10 ans, a eu besoin d’un important suivi psychologique avant la rééducation préalable à la pose d’une prothèse. « Les premiers mois ont été insurmontables, pour elle comme pour nous. Elle hurlait et pleurait dès qu’elle voyait une photo de sa famille. Elle ne cessait de parler de cette fête organisée dans l’école où ils étaient réfugiés. Les familles célébraient l’annonce d’un possible cessez-le-feu. Une heure plus tard, des missiles leur sont tombés dessus », témoigne son oncle paternel Saïd Khader, 53 ans, devenu son tuteur.
« J’ai décidé de consacrer ma vie à son bien-être. J’essaie de lui donner du courage. Je lui montre des vidéos de personnes amputées qui vivent pleinement et pratiquent un sport. Cela la rassure beaucoup. Mais le plus dur, c’est que nous vivons dans une tente sans aménagement adapté, sans rampe pour l’aider à se lever. Les toilettes sont communes et éloignées. Des associations nous ont promis de remédier à cela, mais elles n’ont jamais rien fait. »
Dans le bureau de Taghrid Qassem, que cette psychologue de 27 ans montre par appel vidéo, les murs sont couverts des dessins des enfants qu’elle accompagne. Elle s’arrête devant une colombe confectionnée à l’aide de fils à broder par une fillette de 6 ans, amputée de la jambe gauche. « Cette enfant avait développé une phobie des soignants. Au centre, elle criait dès qu’elle voyait une personne en blouse blanche. Petit à petit, grâce au suivi que j’ai mis en place, son état s’est amélioré. Un jour, elle m’a dit : “Je suis prête à recevoir ma prothèse” », confie la thérapeute, fière et émue.
Son plus jeune patient a 3 ans. « Feu, feu, feu… », répète-t-il sans arrêt. Il y a sept mois, le garçon a vu sa mère mourir brûlée lors d’une attaque israélienne, alors que la famille dormait dans la même pièce. Lui-même a perdu sa jambe droite. « Pour nous, le personnel, c’est aussi très difficile, tous ces cas nous rappellent les deuils que nous portons », souligne la psychologue, déplacée sous une tente avec son mari et leur fille de 22 mois.
La croissance rend le parcours des jeunes amputés particulièrement éprouvant. Tous les six mois, beaucoup doivent subir une nouvelle opération pour retirer les excroissances osseuses qui se forment au niveau du moignon et créent un contact douloureux avec la prothèse. Le développement de leur corps impose aussi de réajuster, voire de remplacer les prothèses à mesure qu’ils grandissent. Chaque intervention suspend la rééducation.
Mais surtout, les moyens manquent cruellement par rapport aux besoins. Le blocus imposé par Israël provoque une pénurie de composants indispensables à la fabrication des prothèses, notamment de plâtre. A ce jour, 1 500 personnes ont bénéficié de services de rééducation dans le cadre des programmes soutenus par le Comité international de la Croix-Rouge. Seules 300 ont été appareillées, dont moins d’une quarantaine d’enfants, et uniquement pour des amputations des membres inférieurs. Le manque de personnel aggrave encore la situation : Gaza ne compte plus aujourd’hui que huit prothésistes-orthésistes en activité pour l’ensemble du territoire.

Par Marie Jo Sader
Le Monde du 08 juillet 2026

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