Maher Al-Charif : « Le sionisme s’inscrit dans le projet colonial européen »

 

1948. Des hommes palestiniens dans la ville de Ramla vus derrière une clôture de barbelés
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Le débat sur le sionisme, qui connaît un vif regain en Occident, pourrait laisser penser à une simple extension de la « question juive » surgie en Europe au XIXe siècle et dont les Palestiniens étaient les grands absents. Dans son essai Fil-fikr Al-Sahyūnī : Al-Sahyūnīya wa mawaqifihā min Al ʿarab Al-falastīnīyyīn ī (« De la pensée sioniste, Le sionisme face aux Arabes palestiniens »), l’historien palestinien Maher Al-Charif fournit une analyse de la dynamique qui a mené la pensée sioniste à sa forme actuelle. Et met les Palestiniens au cœur de la question. Entretien.

Nada Yafi : Ce livre sur le sionisme n’est sans doute pas le premier du genre d’un point de vue palestinien. En quoi se distingue-t-il ?

Maher Al-Charif : Depuis de nombreuses décennies, un historien reconnu, Walid Khalidi, l’un des fondateurs de l’Institut d’études palestiniennes en 1963, décédé le 8 mars 2026, s’est intéressé à l’étude de cette pensée, et a pu réfuter ses postulats fondateurs. Il a ainsi publié en 1958 un article en anglais intitulé « Pourquoi les Palestiniens sont-ils partis ? » dans lequel il déconstruit la rumeur israélienne selon laquelle les Palestiniens auraient quitté leur patrie en réponse à des appels radiophoniques de dirigeants arabes. Je pourrai également évoquer les contributions, dans ce champ de recherches, d’Anis Sayigh (1931-2009), de Sabri Jiriyes (1938-), de Nour Masalha (1957-), d’Edward Saïd (1935-2003) et de Rachid Al-Khalidi (1948-).
J’ai entamé l’écriture de ce livre avec les débuts de cette guerre qu’un large consensus désigne désormais par le « génocide de la bande de Gaza », et qui s’appuyait sur une déshumanisation des Palestiniens, considérés par les dirigeants israéliens comme appartenant à une civilisation inférieure. J’étais mû par la question suivante  :  ces positions israéliennes sont-elles un fait conjoncturel, né de la soif de vengeance due à l’attaque du 7 octobre 2023 par le mouvement Hamas, ou bien plongent-elles leurs racines dans la pensée sioniste telle qu’elle apparaît dans la littérature de la fin du XIXe siècle ?
Mon livre a la particularité de s’inscrire dans le champ de l’histoire des idées et de leur évolution, il ne traite des événements politiques que dans la mesure où ils éclairent la pensée en question et son assimilation. Il se distingue des autres aussi par l’ampleur de la période étudiée : des années 1840 jusqu’à nos jours, de même que par l’examen des différents courants du sionisme et de leur évolution historique jusqu’à nos jours.
 
N. Y. : Votre livre replace la pensée sioniste dans le contexte de la pensée coloniale européenne, dont elle serait issue. Quelle est la nature du lien entre le sionisme et le colonialisme européen ?

M. A.-C. : Le sionisme s’est inscrit dès l’origine dans le cadre du projet colonial européen, avec pour fondement, notamment, un racisme qui faisait fi des droits des autochtones et de leurs aspirations. La pensée de Theodor Herzl ne peut être dissociée de la vision colonialiste de son époque : ainsi, lorsque dans son livre L’État des juifs, paru en 1896, il dresse les avantages comparatifs entre l’Argentine et la Palestine, il indique que le choix d’un État juif en Palestine constituerait pour l’Europe « un fragment du rempart contre l’Asie, et l’avant-poste de la civilisation contre la barbarie ». Cette idée d’un conflit entre la « civilisation » et la « barbarie » est toujours présente dans le discours sioniste, notamment dans les allocutions de Benjamin Nétanyahou ces dernières années.
Bien que Herzl n’ait pas mentionné les habitants originels de la Palestine dans L’État des juifs et qu’il n’ait pas abordé la « question arabe », son adhésion au discours de la « suprématie » européenne apparaît clairement dans son roman utopique Altneuland publié en 1902. Il y affirme que les immigrants juifs européens apporteraient le « progrès » – incarné par « la richesse, la propreté et la santé » – à un pays considéré comme « arriéré ». Il met également en avant les avantages et les bénéfices économiques que les Arabes retireraient du développement rapide résultant de l’immigration juive. « Nous, les juifs, avons apporté la culture et la civilisation », déclare l’un des personnages du roman, tandis que Rachid Bey, qui symbolise les Arabes, affirme : « Les juifs ont été la cause de notre prospérité ; pourquoi donc les haïrions-nous ou leur en voudrions-nous ? Ils vivent avec nous comme des frères ; quelle raison aurions-nous alors de les détester ? »
Par ailleurs, ce qui peut confirmer le fait que le sionisme n’était rien d’autre qu’une expression parmi d’autres du mouvement colonial européen, en quête d’un territoire à coloniser, c’est que Theodor Herzl avait étudié d’autres options que la Palestine pour son projet, telles que l’Argentine, le désert du Sinaï ou encore l’Ouganda. Il avait même accepté cette dernière proposition lorsque le ministre britannique des colonies, Joseph Chamberlain, la lui avait soumise en 1903 pour un potentiel foyer national juif, notamment après la nouvelle vague de pogroms contre les juifs en Russie. L’on sait que Herzl avait convaincu la majorité des participants au sixième congrès sioniste, tenu en 1903, d’envoyer une mission d’experts en Afrique orientale afin d’étudier sur place les conditions d’une future implantation juive. Cependant, sa mort le 3 juillet 1904 devait mettre fin au projet ougandais et consacrer l’option palestinienne.
Si certains pionniers du sionisme, comme le philosophe Martin Buber, ont pu exprimer l’idée d’un lien entre les juifs et l’Orient, avec le souhait que les juifs de Palestine puissent servir de trait d’union entre Orient et Occident, la plupart d’entre eux attribuaient la « supériorité civilisationnelle des juifs » à leur rattachement à l’Occident. Ainsi, pour Vladimir Zeev Jabotinsky, les juifs n’avaient rien de commun avec ce que l’on désigne par le terme « oriental ». Selon lui, l’Orient était resté « soumis au joug du despotisme », et cherchait à « introduire la religion dans tous les domaines de la vie civile ». Les femmes y étaient soumises à « l’instrument de domination le plus puissant et le plus tragique utilisé par l’Orient : la polygamie, le harem et le voile ».

N. Y. : Votre livre révèle aussi des constantes dans la pensée sioniste, non seulement à travers le temps, mais également à travers les divers courants du sionisme.

M. A.-C. : Les recherches que j’ai menées m’ont conduit à constater que les divergences entre les différents courants du sionisme étaient davantage de forme que de fond. Tous ces courants s’accordent sur l’idée que les juifs du monde constituent une nation, contrainte de quitter la « terre d’Israël » il y a plus de deux mille ans. À leurs yeux, le sionisme porte un projet visant à sauver les juifs des dangers de l’antisémitisme et à les ramener de nouveau, en les rassemblant, dans leur « patrie » historique, par l’appropriation de la terre et l’implantation. Ils considèrent en outre la Torah comme un « titre de propriété » de cette terre, dont l’hébreu doit être la langue dominante.
Il existait également une sorte de consensus parmi ces courants sur le fait que les immigrants juifs allaient développer la Palestine sur les plans économique et social, ce qui serait, selon eux, dans l’intérêt de ses habitants arabes.
Lorsque le sionisme s’est trouvé confronté à la « question arabe », des divergences sont apparues quant à la manière d’y faire face. Un premier courant défendait l’idée de transfert des habitants autochtones du pays, de gré ou de force, tandis qu’un deuxième courant proposait aux Arabes palestiniens « vaincus ou résignés » un choix entre deux options : soit devenir une minorité bénéficiant de droits civiques et d’une large autonomie dans la gestion de ses affaires au sein de l’État juif, soit émigrer volontairement pour exercer leurs droits nationaux en dehors de la Palestine. C’est notamment la position exposée par Vladimir Zeev Jabotinsky dans son célèbre essai The Iron Wall publié en 1923 (Le Mur de fer, BoD, 2022). Un troisième courant, marginal, défendait quant à lui l’idée d’une coexistence avec les Arabes palestiniens dans le cadre d’un État binational, sur la base de droits différents pour les deux peuples : des droits nationaux historiques pour les juifs et un simple droit de résidence pour les Palestiniens.

N. Y. : Certains affirment que le sionisme était à l’origine un mouvement laïque, avant de dériver vers un fanatisme religieux qui s’est progressivement infiltré dans l’armée, les services de renseignements et la société.

M. A.-C. : Le projet de Theodor Herzl était celui d’un État laïque fondé sur la séparation de la religion et de l’État, comme il l’a affirmé dans L’État des juifs et dans son roman utopique Altneuland. Toutefois, il évitait toute rupture avec le monde religieux, soulignant que le sionisme « signifie un retour à la religion juive avant même d’être un retour au pays des juifs ».
Le sionisme n’a donc jamais été un mouvement véritablement laïque. Il considérait la religion juive comme une composante essentielle de l’« identité juive » et estimait que la Torah avait préservé l’existence de la nation juive. Cette conception constituait le socle commun de l’alliance entre courants laïques et religieux dès 1902. Ainsi, le rabbin lituanien Yitzchak Yaacov Reines, fondateur du mouvement Mizrachi – noyau du courant du sionisme religieux – était-il un allié fidèle de Herzl. Il cherchait à concilier, d’une part, une aspiration nationale visant à établir un État juif par l’intervention humaine et, d’autre part, une foi interdisant aux hommes d’intervenir dans la volonté divine ou de réaliser eux-mêmes la « rédemption ».
Cette alliance entre laïcs et religieux est apparue clairement après la création de l’État d’Israël. David Ben Gourion décidait ainsi que la première Knesset, au début de janvier 1949, n’adopterait pas de Constitution écrite, répondant en cela au souhait des milieux religieux pour lesquels la Torah constitue l’unique Constitution légitime. Afin d’intégrer les groupes religieux au sein du nouvel État, il accorda plusieurs concessions concernant les rapports entre religion et pouvoir politique.
Cette laïcité ambiguë, adoptée aussi bien par le « sionisme socialiste », dont les origines remontent à Ben Gourion, que par le sionisme de droite nationaliste héritier de Vladimir Zeev Jabotinsky, a constitué le terreau sur lequel se sont développés les courants religieux. Ceux-ci sont aujourd’hui représentés, d’une part, par les partis ultraorthodoxes (Haredim) et, d’autre part, par les partis du sionisme religieux, des forces qui exercent désormais une influence considérable dans la vie politique israélienne.

N. Y. : Dans quelle mesure l’affirmation selon laquelle le sionisme était à l’origine une idéologie socialiste avant de s’en écarter est-elle fondée ?

M. A.-C. : J’ai abordé la question du caractère « socialiste » du sionisme dans mon ouvrage en examinant les positions de quatre de ses premiers représentants : Yitzhak Ben-Zvi, Aharon David Gordon, David Ben Gourion et Berl Katznelson.
Yitzhak Ben-Zvi faisait primer le nationalisme sur le socialisme. Il justifiait la politique du « travail hébreu » exclusif et niait l’existence d’un prolétariat arabe avec lequel une coopération pourrait être établie sur la base du principe de « solidarité prolétarienne internationale ».
Quant à Aharon David Gordon, théoricien de ce que l’on pourrait appeler un « socialisme national », il a été le premier à formuler le principe selon lequel le droit à la possession de la terre découlait du travail accompli sur celle-ci. La terre « appartient au peuple qui supporte pour elle les plus grands sacrifices », disait-il. Elle était acquise à « la sueur du front » mais aussi par la conscience de posséder un « droit » de propriété. Avec le temps, il en était venu à lier les « droits historiques des juifs » en Palestine à la Torah, écrivant : « Nous avons avec la terre d’Israël un contrat que personne ni rien ne peut annuler ; c’est un contrat éternel. Et je parle ici de la Torah. »
Dans la même perspective, David Ben Gourion estimait que les Arabes étaient « incapables de mettre en valeur les terres » de la « terre d’Israël » et que leur présence n’y était pas « productive ». Selon lui, cette terre attendait un peuple développé et enthousiaste, riche de ressources matérielles et spirituelles, armé de science et de techniques modernes, afin de s’y enraciner et d’« arroser le désert, faire fleurir les collines stériles, enrichir une terre épuisée, rendre les sables fertiles et transformer les ruines en jardins ».
Ben Gourion soutenait également que les sionistes « socialistes », contrairement aux méthodes des colonisateurs européens, ne réclamaient pas la Palestine pour opprimer les Arabes ni pour y trouver des débouchés aux produits des industries juives de la diaspora. Ce qu’ils revendiquaient, selon lui, c’était une patrie. Et cette patrie ne pourrait être acquise que lorsque la majorité de ses travailleurs et de ses défenseurs seraient juifs ; « la véritable conquête de la Palestine se fera par le travail ».
C’est toutefois Berl Katznelson qui a exprimé le plus clairement cette forme de sionisme « socialiste ». Il rejetait l’idée qu’il puisse exister en « terre d’Israël » deux mouvements nationaux disposant d’un droit également légitime à revendiquer la terre. Il refusait également de considérer le mouvement arabe comme un mouvement anti-impérialiste et n’excluait pas l’idée d’un transfert de la population arabe de Palestine. Il estimait que, de la même manière qu’un ouvrier agricole arabe pouvait être renvoyé d’une exploitation juive, même après y avoir travaillé de longues années, à condition qu’il reçoive une indemnisation, il était également possible de déplacer les populations arabes « dès lors que leurs droits individuels étaient compensés », ces droits n’incluant pas, selon lui, de droits nationaux. Une telle migration pouvait être envisagée à condition qu’elle s’effectue « avec leur consentement ».

N. Y. : Ne considérez-vous pas que si Yitzhak Rabin n’avait pas été assassiné, la situation serait aujourd’hui différente ?

M. A.-C. : Il ne fait pas de doute que Yitzhak Rabin souhaitait, lorsqu’il a accepté les accords d’Oslo, conclure une paix avec les Palestiniens. Mais de quelle paix s’agissait-il ? D’une paix qui perpétuerait l’occupation, priverait les Palestiniens de leur souveraineté sur leur terre et de la possibilité d’établir leur propre État indépendant.
Rabin a certes reconnu l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et accepté de négocier avec elle, mais sans reconnaître pour autant les droits nationaux du peuple palestinien. C’est ce que révèle la lettre, dérisoire quant à son contenu, qu’il avait adressée à Yasser Arafat le 10 septembre 1993 en réponse à celle que ce dernier lui avait envoyée la veille.
Ce qui avait incité Rabin à reconnaître l’OLP et à conclure un accord avec elle tenait notamment à sa volonté de décharger Israël de ses responsabilités directes envers la population palestinienne dans les territoires occupés, de réduire le coût de l’occupation et d’éviter l’annexion des territoires palestiniens afin de préserver le caractère « juif et démocratique » de l’État d’Israël. Il était encouragé en cela par le fait que l’OLP, affaiblie à la suite de la crise du Golfe (1990-1991), conservait une légitimité en Cisjordanie et dans la bande de Gaza et disposait d’un appareil militaire et administratif capable de gérer les affaires de la population palestinienne et de contribuer au maintien de la sécurité, sans toutefois exercer une véritable souveraineté sur le territoire.
Par ailleurs, contrairement à l’idée largement répandue selon laquelle les accords d’Oslo traduisaient la volonté commune de l’OLP et du gouvernement israélien d’aboutir à une solution fondée sur « deux États pour deux peuples » selon le principe de « la terre contre la paix », Rabin n’a jamais parlé d’un État palestinien. Un mois avant son assassinat, il évoquait plutôt un accord transitoire permettant aux Palestiniens d’administrer eux-mêmes leurs affaires, tandis que le gouvernement israélien conserverait la responsabilité de la sécurité des colonies et des colons et maintiendrait son contrôle sur tous les postes-frontière ainsi que son emprise sur « Jérusalem unifiée ».
Lorsque le militant kahaniste Baruch Goldstein a ouvert le feu à l’arme automatique contre des fidèles palestiniens dans le tombeau des Patriarches à Hébron le 25 février 1994, tuant 29 personnes et en blessant 125, de nombreuses voix en Israël avaient demandé à Rabin d’interdire aux colons de porter des armes et de les faire quitter la ville d’Hébron. Rabin avait refusé d’y répondre favorablement, révélant ainsi sa véritable position sur la colonisation de la Cisjordanie occupée.
Pour toutes ces raisons, il n’est pas crédible d’affirmer que si Yitzhak Rabin n’avait pas été assassiné, les relations entre Palestiniens et Israéliens seraient aujourd’hui fondamentalement différentes.

N. Y. : Quels sont les tournants historiques qui ont conduit le sionisme à son actuelle expression ?

M. A.-C. : Le sionisme a connu de nombreux tournants au cours de sa longue histoire. Je m’arrêterai brièvement sur quatre d’entre eux.
Le premier intervient après l’adoption du plan de partage de la Palestine par l’assemblée générale des Nations unies le 29 novembre 1947. Lorsque la direction sioniste, menée par David Ben Gourion, a compris que cette résolution signifiait que l’État juif proposé comprendrait une importante minorité arabe représentant plus de 40 % de la population, elle est alors passée du stade de la réflexion sur des projets de transfert de population à celui de leur mise en œuvre. Elle a ainsi réussi à transférer entre 750 000 et 800 000 Palestiniennes et Palestiniens.
Le deuxième tournant fut la guerre de juin 1967. Après la claire victoire militaire israélienne, le gouvernement d’« union nationale » composé par le travailliste Levi Eshkol a imposé une politique de fait accompli dans les territoires arabes occupés. Il a entrepris d’y établir des colonies juives au nom des droits historiques du peuple juif sur l’ensemble de la « terre d’Israël ».
Le troisième tournant fut la victoire électorale de la droite nationaliste dirigée par Menahem Begin aux élections législatives du 17 mai 1977. Pour la première fois de son histoire, ce courant accédait au pouvoir. Cette victoire a renforcé les tendances à l’agression et l’expansionnisme de l’État d’Israël, à travers l’extension de la colonisation dans les territoires palestiniens, l’annexion du plateau du Golan et le lancement de la guerre du Liban en 1982.
Enfin, le quatrième tournant se situe au début du XXIᵉ siècle, avec la domination du pouvoir par un « nouveau sionisme », qui cherchait à imposer au peuple palestinien une capitulation totale, à partir de la conviction que la guerre de 1948 n’était pas achevée et devait être menée à son terme, dans un conflit considéré comme existentiel avec les Palestiniens, et sans solution possible. Dans cette perspective, Israël a mené une vaste opération militaire en Cisjordanie en 2002, puis plusieurs guerres majeures contre la bande de Gaza en 2008-2009, 2012, 2014 et 2021. Cette orientation a trouvé son expression la plus aboutie dans le gouvernement formé par Benjamin Nétanyahou à la fin de l’année 2022, fondé sur une alliance entre la droite nationaliste et le courant du sionisme religieux. Depuis le 7 octobre 2023, ce gouvernement mène une guerre multiforme contre le peuple palestinien dans l’ensemble de la Palestine historique, avec l’ambition, à travers son entreprise annexionniste, d’établir le « Grand Israël ».

N. Y. : Comment les Palestiniens peuvent-ils faire face à cette situation ? Par ailleurs, considérez-vous que les débats actuels autour de l’antisionisme ainsi que les critiques croissantes à l’égard du gouvernement israélien peuvent modifier le rapport de forces ?

M. A.-C. : À mon sens, la victoire totale du sionisme ne peut être obtenue que s’il parvient à vider la Palestine historique de sa population arabe palestinienne, ou du moins de sa majeure partie. Empêcher une telle victoire suppose donc de garantir la détermination des Palestiniennes et des Palestiniens à rester sur leur terre et de renforcer les conditions de cette ténacité sur les plans politique, économique et social. C’est aujourd’hui l’objectif au cœur du projet national palestinien. À condition qu’un tel objectif s’accompagne de la poursuite de l’action militante visant à l’internationalisation continue de la question palestinienne, l’accroissement de l’isolement diplomatique d’Israël et l’élargissement des campagnes de boycott et de sanctions.
La création d’un État palestinien souverain paraît actuellement difficile à atteindre, car elle exigerait un profond changement du contexte politique et du rapport de forces. Pour autant, il ne faut pas renoncer aux acquis, parmi lesquels l’avancée de la reconnaissance internationale de l’État palestinien – malgré sa portée essentiellement symbolique tant qu’elle ne s’accompagne pas de véritables sanctions contre les dirigeants israéliens…
Les formes de lutte doivent être cohérentes avec l’objectif prioritaire du maintien des Palestiniens sur leur terre, notamment la résistance populaire non armée, forme d’action la plus appropriée aujourd’hui. S’il paraît difficile de reproduire exactement les formes de mobilisation de la première Intifada en raison des transformations politiques engendrées par les accords d’Oslo et la création de l’Autorité palestinienne, la seconde Intifada et les années qui l’ont suivie ont vu émerger plusieurs expériences de résistance populaire, dont il serait utile de s’inspirer, comme celle des comités populaires, dont un «  comité de coordination de la résistance populaire ».
L’évolution des objectifs et des méthodes du mouvement national palestinien, combinée à l’essor de la solidarité internationale, pourrait à terme contribuer à des changements au sein de la société israélienne elle-même. Ce qui pourrait élargir le cercle des juifs israéliens convaincus que la Palestine historique peut accueillir deux peuples vivant sur la même terre, en sécurité, en paix et avec des droits égaux.

Nada Yafi
Maher Al-Charif
Orient XXI du 20 juillet 2026

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