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| Un bâtiment de l’UNRWA dans le camp de réfugiés palestiniens d’Askar, à l’est de Naplouse, en Cisjordanie, le 31 décembre 2025. ZAIN JAAFAR/AFP |
Au bord de l’effondrement financier, jamais l’agence de l’ONU chargée des réfugiés palestiniens (UNRWA) n’a semblé dans une situation aussi précaire depuis 1949, l’année de sa création. Avec des conséquences dramatiques pour les 5,9 millions de réfugiés palestiniens auxquels elle fournit assistance et protection à Gaza, en Cisjordanie occupée, au Liban, en Syrie et en Jordanie. L’agence fait aujourd’hui face à un déficit de trésorerie de 100 millions de dollars (87,5 millions d’euros).
Le 30 juin, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a lancé un appel pressant aux Etats membres pour maintenir à flot cette agence « indispensable » pour des millions de réfugiés palestiniens. Aux blocages auxquels l’UNRWA est confrontée de la part d’Israël, depuis janvier 2025 – camions d’aide interdits d’entrer à Gaza ; QG et école fermés à Jérusalem-Est –, s’ajoutent de « fortes pressions politiques » et des « campagnes de désinformation », a dénoncé M. Guterres.
Parmi les pays où les critiques, voire les attaques, à l’égard de l’UNRWA se sont récemment multipliées figurent les Etats-Unis, qui ont cessé de la financer, mais aussi l’Allemagne, pourtant devenue le principal donateur bilatéral de l’agence. Berlin a pris, en décembre 2025, une décision sans précédent en s’abstenant lors du renouvellement du mandat de l’UNRWA par l’Assemblée générale de l’ONU.
Discours critiques outre-Rhin
Dans un rapport, publié le 7 juillet par la Fondation Rosa-Luxemburg, l’analyste germano-israélien Alon Sahar décrit comment un discours critique envers l’UNRWA s’est progressivement installé depuis une dizaine d’années outre-Rhin. Il y voit l’œuvre d’organisations alignées sur les positions de la droite israélienne, autant internationales, comme UN Watch ou NGO Monitor, qu’allemandes, comme le Forum pour la paix au Proche-Orient, le Naffo. Financées par des réseaux philanthropiques privés américains, et parfois aussi par des fonds publics allemands, par le biais de projets de lutte contre l’antisémitisme ou d’éducation civique, ces organisations ont « exercé une influence considérable sur les débats et orientations politiques allemands concernant l’UNRWA et sur la question des réfugiés palestiniens », écrit l’auteur du rapport.
Par le biais de réunions informelles avec des élus, ce « réseau transnational de plaidoyer » diffuse un discours critique peignant l’agence onusienne comme « structurellement illégitime, politiquement compromise et indissociable de la perpétuation du statut de réfugié palestinien et du droit au retour ». Des accusations reprises ensuite dans la sphère politico-médiatique allemande.
En janvier 2024, l’Etat hébreu avait accusé 12 employés de l’agence d’avoir participé à l’attaque terroriste du 7 octobre 2023 – sur un total de 13 000 employés à Gaza. Une enquête de l’ONU, élargie à 19 employés, a conclu, en août 2024, que 9 d’entre eux « pourraient avoir été impliqués » dans le massacre. Mais les enquêteurs n’ont pas pu accéder aux preuves que l’Etat d’Israël affirme posséder. Les juges de la Cour internationale de justice ont souligné, en octobre 2025, que, « selon les éléments versés au dossier, il n’exist[ait] aucune preuve que l’UNRWA ait manqué au principe d’impartialité ».
Entre 2014 et janvier 2026, le parti d’extrême droite Alternative für Deutschland a ainsi posé, à 19 reprises, des questions écrites sur le sujet et proposé des motions au Bundestag ; les conservateurs de la CDU-CSU en ont formulé 11 ; les libéraux du FDP 8 et les Verts une seule. Certaines reprenaient explicitement les arguments des organisations listées dans le rapport.
L’auteur relève aussi le fait que ce récit critique « ne fait face à aucun contre-réseau disposant de ressources comparables, ancré institutionnellement ou cohérent sur le plan narratif. Les groupes juifs libéraux alignés sur la cause palestinienne et les acteurs de défense des droits en Allemagne restent fragmentés et disposent de ressources insuffisantes, ce qui signifie que les discours retracés dans ce rapport ne rencontrent guère de résistance organisée à mesure qu’ils passent de la production en amont à l’institutionnalisation en aval », écrit-il.
La suspension, pendant quelques mois, du financement de l’UNRWA par Berlin en janvier 2024 est lue comme l’aboutissement de ce travail d’influence, de même que l’abstention lors du vote pour le renouvellement du mandat de l’agence. Le ministre des affaires étrangères allemand, Johann Wadephul (CDU), avait alors justifié cette abstention en affirmant attendre des « réformes cohérentes et vérifiables au sein de l’UNRWA », comme le prévoit le contrat de coalition conclu en avril 2025 entre le SPD et la CDU-CSU, les partis alliés au pouvoir en Allemagne, et en reprenant les accusations portées contre l’agence. Lors du congrès de février, la CDU, le parti du chancelier, Friedrich Merz, a en outre adopté une motion en faveur de la suspension complète du soutien allemand à l’agence.
Soixante-dix employés licenciés en juin
L’UNRWA continue également d’être attaquée aux Etats-Unis. Le service d’inspection de l’Usaid (l’organisme de coopération américaine que Donald Trump a largement démantelé) enquête sur les liens entre le Hamas et l’agence onusienne. Il a annoncé, le 5 juin, avoir transmis au département d’Etat les noms de 101 employés, actuels ou anciens, qui, selon lui, auraient participé aux massacres du 7-Octobre, ou sont affiliés à la branche militaire du mouvement islamiste palestinien. Le but affiché est d’empêcher que ces individus puissent faire partie d’un futur cadre d’aide humanitaire à Gaza chapeauté par les Etats-Unis. Mais le fait que l’Usaid, qui n’a jamais financé l’UNRWA, se lance dans une telle entreprise, pourrait servir des desseins politiques : appuyer des pressions ultérieures de l’administration Trump contre l’agence pour les réfugiés palestiniens.
Sans établir de corrélation, le commissaire général par intérim de l’UNRWA, le Britannique Christian Saunders, a annoncé dans la foulée, le 11 juin, le licenciement de 70 employés à Gaza, sans enquête préalable. Le communiqué, au ton vague, mentionne qu’il s’agit d’une mesure prise à la suite d’une « évaluation de la sécurité des opérations de l’UNRWA à Gaza » et qu’elle ne signifie pas une « validation des accusations portées contre ces employés ». Selon les informations du Monde, sur la liste américaine de 101 noms, une trentaine ont été tués ou sont portés disparus. Ceux écartés l’ont été pour des considérations de sécurité et pour apaiser les donateurs. Le licenciement de ces derniers n’a pas fait consensus au sein de l’agence. Depuis les premières accusations portées en janvier 2024, les autorités israéliennes n’ont pas fourni de preuves à l’UNRWA.
Nouveau coup dur lors de la prise de parole du représentant américain à l’ONU, Jeff Bartos, au cours d’une réunion des donateurs, à la fin du mois de juin, qui a appelé les participants à cesser de financer l’UNRWA et à rediriger les fonds vers le Conseil de la paix, l’organe chargé d’appliquer le plan de sortie du conflit à Gaza, établi par Donald Trump. M. Bartos qualifiant le financement de l’UNRWA de soutien à la « stagnation » et au « terrorisme ».
Ces propos, comme les campagnes de lobbyistes pro-israéliens pour que l’agence soit classée par le Congrès américain « organisation terroriste étrangère », suscitent l’inquiétude de la direction. Le groupe d’influence UN Watch fait campagne pour que soit levée l’immunité de Philippe Lazzarini, l’ancien commissaire général dont le mandat vient officiellement de s’achever.
« L’UNRWA doit redoubler d’efforts pour faire des réformes demandées par les donateurs, mais elle n’a plus d’argent, note Jalal Al-Husseini, chercheur à l’antenne d’Amman de l’Institut français du Proche-Orient. « Pourtant Israël a tiré profit de l’assistance apportée par l’UNRWA aux Palestiniens [dans les territoires occupés] », rappelle-t-il.
Sous la première administration Trump, des responsables israéliens avaient ainsi exprimé leurs inquiétudes quant aux conséquences de la suppression des financements américains, selon le rapport d’Alon Sahar. Israël a même encouragé l’Allemagne à augmenter ses contributions à la suite du retrait des Etats-Unis.
« Mais des idéologues sont aujourd’hui au pouvoir en Israël, et ils ne veulent plus de l’UNRWA, car son existence même rappelle celle du problème des réfugiés », explique M. Al-Husseini, faisant référence à l’exode forcé de plus de la moitié de la population palestinienne lors de la création de l’Etat d’Israël en 1948.
Depuis que M. Lazzarini a quitté ses fonctions, en mars, la communication de l’UNRWA s’est faite discrète. Il n’est plus question de dénoncer les agissements de l’armée israélienne à Gaza. L’accent est mis sur les efforts humanitaires menés dans l’enclave. Un choix stratégique, censé apaiser la crise. Il témoigne aussi que l’UNRWA est à bout de souffle.
Par Laure Stephan et Elsa Conesa
Le Monde du 08 juillet 2026

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