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| Kurt Tucholsky, On n’engueule pas un océan, traduit de l’allemand par Elisabeth Willenz, photomontages de Philippe Delangle, La Dernière Goutte, Strasbourg, 2025, 278 pages, 19 euros. |
L’une de ses fables est particulièrement éloquente. M. Chanel, originaire des États-Unis, a littéralement jeté l’argent par les fenêtres : celles de sa chambre d’hôtel, à Cannes, pour le plus grand bonheur des passants. Mais à New York, personne n’osa toucher aux dollars qu’il distribuait en déambulant dans les rues, avec un panier contenant 1 million en billets. « Car l’argent (…) doit rester là où Dieu et le droit ont déterminé sa place : là où il est déjà, dans les caisses de l’État et chez ceux dont le mérite consiste à en gagner sans l’avoir mérité. » Bref, l’humanité, d’une façon générale, ou plutôt peut-être la société de son temps, le désespère : « L’être humain est une créature utile, car il sert, en mourant en soldat, à faire grimper le cours des actions pétrolières, en mourant en mineur, à majorer les profits des propriétaires des mines. » Même le chien, « capitaliste monomaniaque » dans lequel s’est incarné l’« instinct de propriété paysan », l’insupporte. Quant aux maîtres de ces canidés, il les soupçonne d’être « souvent des gens absolument sans pitié ; de l’espèce de ceux qui laissent un communiste se vider de son sang devant leur porte ». Et la Familia domestiqua communis, autrement dit la « famille domestique commune », en prend pour son grade — car, comme le disait le sociologue Georg Simmel, « nul n’est capable de faire davantage de mal à autrui qu’un membre de la même caste ». Pour ce qui est des femmes, il n’est pas sans un penchant certain pour la misogynie. Mais Tucholsky sait trouver les mots pour rendre hommage à la « magie de la lecture », au bref passage de l’été à l’automne, qu’il apprécie au point de le considérer comme une cinquième saison (2), aux forêts d’antan et aux chats (à celui qui répond au nom de Mingo, tout du moins).
En 1929, il s’exile en Suède ; en 1933, il est déchu par les nazis de sa nationalité ; en 1935, il se suicide à Göteborg.
Ernest London
Le Monde diplomatique - Février 2026
(1) Kurt Tucholsky, On n’engueule pas un océan, traduit de l’allemand par Elisabeth Willenz, photomontages de Philippe Delangle, La Dernière Goutte, Strasbourg, 2025, 278 pages, 19 euros.
(2) Lire aussi Gabriel Weissberg, La Cinquième Saison. Aux Pyrénées avec Kurt Tucholsky (18 août - 18 octobre 1925), Le Pas d’oiseau, Aulus-les-Bains, 2025, 190 pages, 15 euros, à propos du livre de Tucholsky, Un livre des Pyrénées, Héros-Limite, Genève, 2020.

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