« Ils nous exterminent à petit feu »

 

Camp de réfugiés de Bureij, au centre de la bande de Gaza, le 20 mai 2026. Une enfant palestinienne déplacée se tient debout sur les décombres au lendemain d’une frappe israélienne qui a visé une maison.
EYAD BABA / AFP
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il revient sur les raisons de son silence, la mort de proches à Gaza — dont celle de la tante de son épouse Sabah —, la réduction de l’aide humanitaire et une situation qui empire chaque jour, à Gaza comme en Cisjordanie.

Samedi 25 juillet.
Salut les amis. Toujours vivant.

Chers lecteurs, chères lectrices, cela fait longtemps que je n’ai pas donné de nouvelles, et je vous prie de me pardonner. Je sais que vous vous êtes inquiétés et que les informations sur Gaza vous manquent. J’ai eu quelques soucis de santé, mais ensuite, je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas repris l’écriture. Sabah, ma femme, me demandait souvent : « Pourquoi n’écris-tu pas ? » Le problème, c’est que je n’avais pas de réponse. Depuis plus d’un mois, je vivais avec un cerveau qui voulait parler de tout, et un cœur saturé de chagrin et de tristesse qui n’avait pas envie de parler. Peut-être que ce génocide qui ne cesse pas depuis trois ans, ces catastrophes et massacres quotidiens, ce stress permanent pesaient trop lourd.
Il y a beaucoup de choses à raconter et, en même temps, la communauté internationale n’a rien à dire. Rien de ce qu’il se passe à Gaza n’a d’écho dans le silence du monde. Ni dans mon propre silence que je ne comprends pas moi-même. De quoi était-il fait ? Peut-être que j’avais simplement besoin de me reposer. Peut-être que j’étais arrivé à un point où j’avais besoin de ne rien dire, où je n’avais plus rien à dire.

Chaque jour on apprend la mort d’un ami proche, d’un voisin, dans un bombardement ou à cause d’une maladie non soignée.
Pendant le mois écoulé, nous sommes passés par de grands moments de tristesse. Sabah a perdu sa tante, pas à cause d’un bombardement, mais à cause des rats. Oui, à cause des rats. À Gaza, vous le savez, plus de 1,5 million de personnes vivent toujours sous des tentes dans des camps de fortune. Ces gens sont entassés les uns à côté des autres, concentrés dans 30 % de la surface de Gaza, c’est-à-dire à peu près 120 kilomètres carrés. Récemment, et surtout avec la chaleur, la majorité de ces tentes ont été attaquées par les rats, par les souris, par les reptiles, par les rongeurs.
Quand ils installent leurs bâches, les déplacés essaient de trouver un mur auquel adosser leur abri, afin d’économiser les toiles sur un côté, et pour avoir un pan solide où planter des clous, par exemple. C’est ce qu’avait fait la tante de Sabah. Elle n’avait été déplacée qu’une fois, contrairement à la majorité des Gazaouis, qui ont dû errer d’un endroit à un autre sous les attaques israéliennes. Elle était originaire du quartier de Shejaya — dans l’est de la ville de Gaza —, qui a été complètement rasé par l’armée israélienne. Elle avait fini sous une tente dans le centre de la ville. Cette tente, elle l’avait plantée contre le mur resté debout d’une maison détruite. Il a fini par s’effondrer sur la famille : les rats avaient creusé des trous sous ses fondations fragiles. Toute la famille s’est retrouvée à l’hôpital. Huda est morte au bout de quelques jours. Qu’elle repose en paix. Sa fille a été amputée d’une jambe. Elle est diabétique, ce qui va aggraver ses souffrances.
Il y a aussi l’histoire de cet ami que vous connaissez peut-être, le rappeur palestinien Ayman Mghames1 qui travaillait avec moi quand j’étais fixeur. Il m’aidait pour les contacts avec les journalistes et pour les traductions. Il a eu la chance de pouvoir quitter Gaza avec sa femme et ses enfants, et est actuellement en France. Malheureusement, il n’a pas pu faire évacuer sa mère, ainsi que son frère et sa famille. Sa belle-sœur a été transférée avec ses enfants en Égypte, où elle est traitée pour un cancer. Le frère d’Ayman était resté à Gaza avec sa mère. Mais il souffrait d’une insuffisance rénale qui lui a été fatale, faute de soins adéquats. Qu’il repose en paix.
Ce n’est qu’un mort parmi tant d’autres. Chaque jour, on apprend la mort d’un ami proche, d’un voisin, dans un bombardement ou à cause d’une maladie non soignée. Tout cela dans le silence du monde entier. Bien sûr, je ne parle pas des populations. Je sais qu’il y a une forte mobilisation, que ce soit en France ou ailleurs, et je sais que beaucoup de lecteurs et lectrices attendent mon journal parce qu’ils veulent savoir ce qu’il se passe à Gaza. Ils veulent savoir la vérité, connaître la réalité.

L’objectif, c’est la déportation des Palestiniens.
Je parle du silence des dirigeants et des décideurs de la communauté internationale. Nous sommes étranglés par l’occupation, massacrés par les Israéliens, dans une impunité totale, à Gaza comme en Cisjordanie où les colons armés attaquent sans cesse les villages. L’objectif, c’est la déportation des Palestiniens. Le plan est désormais sur la table. En Cisjordanie, il est mis en œuvre par les colons, protégés par l’armée d’occupation. Des agences de presse ont récemment rapporté la version israélienne d’une attaque de colons contre un village proche de Naplouse : des « randonneurs » auraient été « attaqués » par des Palestiniens. De paisibles promeneurs amateurs de nature parcourant les territoires palestiniens pour en admirer les paysages auraient donc été agressés par des terroristes sanguinaires qui détestent les sacs à dos.
Il s’agissait en réalité d’une milice de colons armés de fusils M16 venus, comme à leur habitude, harceler et brutaliser les habitants. Un jeune Palestinien a saisi l’arme du chef de bande et l’a tué sur le coup. Les « randonneurs » ont le droit d’attaquer les villages, de brûler les mosquées et les champs, de tuer qui ils veulent. Les Palestiniens qui veulent simplement vivre sur leurs terres n’ont pas le droit de gâcher leurs promenades.

La majorité de la population dépend de l’aide humanitaire qui diminue de plus en plus.
Comment relier ces deux réalités, celle de la propagande israélienne et celle du terrain ? Là aussi, je ne savais que dire, et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai gardé le silence pendant un moment. La réalité, la voici : à Gaza, la situation est de pire en pire. Le génocide continue. L’eau potable devient rare. Les ONG internationales, même les ONG onusiennes, sont en train de réduire leur activité dans l’enclave. La majorité de la population dépend de l’aide humanitaire qui diminue de plus en plus. Le responsable des situations d’urgence du Programme alimentaire mondial (PAM) vient d’annoncer que « ce mois-ci, l’aide en espèces qui était destinée à 75 000 personnes a été réduite de 25 %, tandis que 220 000 foyers ont vu leurs rations alimentaires divisées par deux », ajoutant que « d’ici le mois d’octobre, le PAM devra procéder à des coupes bien plus importantes à moins que des financements supplémentaires ne soient obtenus »2. Il a averti qu’une nouvelle famine risquait de s’installer à Gaza en décembre prochain. L’ONG World Central Kitchen (WCK), qui livrait jusqu’ici 1 500 000 repas par jour aux cuisines communautaires, a divisé son aide par deux. La diminution de l’aide humanitaire touche aussi l’emploi. Beaucoup d’habitants de la bande de Gaza employés par des ONG internationales ou des associations locales ont été licenciés.

En France, la canicule a quand même fait des milliers de morts malgré un bon système de santé. Imaginez ses effets à Gaza.
Le soutien de la diaspora tend pareillement à diminuer. Depuis le début du génocide, de nombreuses familles gazaouies étaient soutenues par leurs amis, par leurs frères, par leurs familles à l’étranger qui leur envoyaient régulièrement de l’argent, ou à travers des cagnottes en ligne. Trois ans après, beaucoup de ces familles n’ont plus les moyens de financer leurs parents. Ceux qui en ont les moyens, ainsi que les donateurs des cagnottes, peuvent se lasser devant une situation sans issue. Et surtout, les Palestiniens de l’étranger peuvent être trompés par les images renvoyées par des médias occidentaux et israéliens qui prétendent que c’est la belle vie à Gaza. On nous parle d’un « cessez-le-feu » qui n’existe pas. On nous montre des épiceries où l’on trouve du chocolat, du Nutella et du ketchup. Ils ne montrent pas les 1,5 million de personnes qui vivent sous des tentes dans des conditions de vie atroces. Ils ne montrent pas le système de santé quasi anéanti, les enfants qui courent après les camions-citernes pour récupérer un peu d’eau, qui font la queue dans une chaleur torride pour un plat de lentilles. En France, la canicule a quand même fait des milliers de morts malgré un bon système de santé. Imaginez ses effets à Gaza, sur des enfants, et des personnes âgées qui vivent sous des bâches. Sous le soleil, ces bâches et ces toiles de tente se transforment en serres où les gens brûlent.

Les rats attaquent des bébés.
Gaza est aujourd’hui étranglée économiquement, plus que militairement. Pendant la période la plus intense du génocide, les prix de l’alimentation pouvaient être multipliés par 100. Un kilo de pommes atteignait 100 shekels (près de 29 euros), et l’on trouvait quand même des acheteurs. Aujourd’hui, le kilo de pommes est à 10 shekels (près de 3 euros), mais presque plus personne ne peut se l’offrir. Les gens qui avaient un peu d’argent n’en ont plus du tout. Ceux qui avaient un peu d’économies les ont perdues. J’ai dépensé presque toutes mes économies dans ce génocide. Je n’arrive plus à fournir à mes enfants une vie normale.
Tous les jours, il y a des bombardements, tous les jours il y a des morts soit dans les frappes, soit par manque de soins, comme le frère d’Ayman. Ceux qui souffrent de maladies graves — cancer, insuffisance rénale, problèmes respiratoires et dermatologiques —, ceux qui ont été amputés ne peuvent être soignés. Tous ces malades sont en train de mourir silencieusement, mais dans de grandes souffrances. Les Israéliens nous tuent aussi par le manque d’hygiène. Les rats attaquent des bébés. Selon Bassem Zaqout, directeur de l’organisation Palestinian Medical Relief Society (l’Association de secours médical palestinien, PMRS) :
Il y a eu 3 958 fausses couches chez des femmes enceintes au cours du premier semestre 2026, à cause des déplacements sur des routes dégradées et à bord de moyens de transport non sécurisés, de l’état de peur permanent provoqué par les bombardements, ainsi qu’aux conditions de vie extrêmement difficiles : dormir à même le sol, absence d’eau chaude et de produits d’hygiène, et propagation de conditions sanitaires insalubres dans les camps de déplacés.

C’est le plus fort qui reste en vie
Et puis, dans cet océan de misère, il y a les nouvelles fortunes nées des divers trafics, souvent en liaison avec les Israéliens. Ces nouveaux riches aiment se montrer. Ils paradent dans des voitures à 100 000 euros, voire à 200 000 euros. Ils achètent des terrains, des maisons, ou ce qu’il en reste, et les reconstruisent, ce qui coûte une fortune à cause du manque de matériaux, mais les trafiquants trouvent les moyens de s’en procurer au prix fort.
La guerre a déchiré le tissu social de Gaza. Bien sûr, il y a toujours des cas de solidarité entre les familles, mais faute de moyens, faute d’argent, faute de tout, c’est de plus en plus « chacun pour soi ». On est en mode survie, parce qu’il n’y a pas de vie à Gaza. C’est le plus fort qui reste en vie. Le plus fort financièrement, le plus fort physiquement, qui peut chercher du travail, et qui est le premier servi dans les queues pour l’aide humanitaire et pour l’eau. Les moins forts appartiennent à la catégorie de ceux qui vont mourir.

La stratégie israélienne a évolué. Elle utilise maintenant l’effet grenouille.
Tout cela, c’était sans doute la raison de mon silence. L’impression d’avoir le cœur plein de choses à dire, mais en même temps de ne pas arriver à les dire. C’est l’effet de trois ans d’un génocide sans fin. Et surtout de ce sentiment de ne pas être écouté. Cette « communauté internationale », ces gouvernements qui nous voient, qui nous entendent, qui voient tout ce qu’il se passe… Pourquoi nous traitent-ils ainsi ? Pourquoi ne nous considèrent-ils pas comme des êtres humains ? Pourquoi cette impunité d’Israël ? Pourquoi cet État est-il intouchable ? Pourquoi ces massacres, ce terrorisme d’État ? Ils disent clairement qu’ils veulent nous déporter, qu’ils veulent chasser la population de Gaza et y installer des colonies. Et l’Occident ne bouge pas. Peut-être que j’avais besoin de me taire, de réfléchir à ce que nous sommes en train de vivre. Parce que notre société a changé. Nous avons changé. Nous essayons de continuer à vivre, de trouver des moments de joie, mais nous y arrivons de plus en plus rarement.
La stratégie israélienne a évolué. Elle utilise maintenant l’effet grenouille. Au lieu de nous tuer directement et en masse, ils nous exterminent à petit feu, comme une grenouille plongée dans une eau qui se réchauffe graduellement. Elle ne le sent pas, et, quand l’eau bout, il est trop tard. Pour les Israéliens, leur ministre de la défense en 2023 Yoav Gallant (inculpé par la Cour pénale internationale de « crimes de guerre » et de « crimes contre l’humanité ») l’a dit, nous sommes des « animaux humains ». J’écris ces mots avec une grande tristesse. D’habitude, c’est mon cerveau qui parle, mais là, c’est mon cœur. Je sens que la communauté internationale sait très bien qu’à la fin, la grenouille va mourir.

Rami Abou Jamous
Orient XXI du 29 juillet 26

Journal de bord de Gaza
Rami Abou Jamous
Préface de Leïla Shahid
Présentation de Pierre Prier
Éditions Libertalia, collection Orient XXI
29 novembre 2024
272 pages
18 euros


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