En Syrie, dans le Golan, le sort inconnu de dizaines de Syriens arrêtés et emprisonnés en Israël : « On ne sait pas de quoi ils sont accusés »

 

Dans le village de Joubbata Al-Khachab, en Syrie, proche de la frontière de Golan occupé par Israël, le 25 juin 2026. L’armée israélienne y a mené plusieurs arrestations. ABDULMONAM EASSA POUR « LE MONDE »
Depuis la chute de Bachar Al-Assad, l’armée israélienne multiplie les incursions dans les villages de la province de Kuneitra, dans le Sud, et enlève des habitants. Sur 215 Syriens interpellés, 51 restent emprisonnés en Israël, sans procès.
Les soldats israéliens ont encerclé la maison de Kona Sleimani à 3 h 15, le 7 juillet 2025, à Swisa, dans la province de Kuneitra, dans le Sud syrien. Quatorze soldats, munis de lampes frontales et de chiens. « Ils ont fouillé la maison, terrorisé les femmes et les enfants », dit la Syrienne de 70 ans, le visage orné de tatouages bédouins. Deux de ses fils, Ahmed, 30 ans, et Adnane, 25 ans, ont été traînés au sol, les mains ligotées. « Les Israéliens leur ont demandé où étaient les armes. Ils savaient pour l’emprisonnement d’Ahmed à Saydnaya », poursuit-elle.
Ahmed avait été libéré de l’infâme prison syrienne six mois plus tôt, à la chute du dictateur Bachar Al-Assad, le 8 décembre 2024. Déserteur de l’armée, il y était enfermé depuis six ans. « Il a vécu les tortures, les injures et a contracté la gale », dit sa mère. Sa première fille est née lorsqu’il est entré à Saydnaya. La seconde après son arrestation par les Israéliens en 2025.
La même nuit, cinq autres hommes de Swisa ont été arrêtés. « On ne sait pas de quoi ils sont accusés. On n’a aucune nouvelle : ni des Nations unies ni du Comité international de la Croix-Rouge », dit Kona Sleimani. Des détenus palestiniens libérés des prisons d’Ofer et de Sde Teiman disent les avoir vus. « Si mes fils ont fait quelque chose, c’est à la Syrie de les juger, non à Israël. Ils n’étaient ni avec le Hezbollah ni avec Daech [acronyme arabe de l’organisation Etat islamique] », assure la vieille dame. Il n’y a plus d’hommes à la maison pour s’occuper des vaches et des moutons. Son mari, handicapé, est mort de chagrin. Ses deux autres fils se sont réfugiés au Liban pendant la guerre.

« Ils arrêtent des jeunes de 17 ou 18 ans »
Une base israélienne est installée sur la colline Al-Ahmar, à 1 kilomètre du village, hors de la zone démilitarisée placée sous surveillance de l’ONU. A la chute d’Al-Assad, les forces israéliennes ont franchi la ligne de cessez-le-feu tracée en 1974 entre le plateau du Golan occupé et la Syrie. Elles ont installé neuf bases dans la zone démilitarisée, au motif d’assurer la sécurité d’Israël.
Les arrestations se sont multipliées. « Les Israéliens viennent chez les gens, jour et nuit. Ils s’assurent que vous n’avez pas de photos d’eux et de leurs bases. Ils cherchent ceux qui collaborent avec le Hezbollah, le Hamas et l’Iran. Mais ils arrêtent des jeunes de 17 ou 18 ans, trop jeunes pour avoir collaboré avec le Hezbollah. Ils essaient de recruter des informateurs », explique Alaa Al-Hajji, une journaliste de Kuneitra. Le parti chiite libanais et son parrain iranien, alliés du régime Al-Assad, étaient déployés au pied du Golan occupé jusqu’à la chute du dictateur.
Sur les 215 Syriens qui ont été arrêtés, 51 personnes sont toujours emprisonnées en Israël − dont cinq qui avaient été enlevés avant la chute du régime. L’un d’eux s’appelle Saddam. Ce berger de Joubbata Al-Khachab avait 17 ans lorsqu’il a été arrêté, le 25 avril 2024, à 7 h 30 du matin, dans son étable proche de la ligne de cessez-le-feu. « Les arrestations de bergers étaient courantes. Je pensais qu’ils ne le garderaient que deux heures », dit son père, Hassan Ahmed, un agriculteur de 46 ans, tenant dans sa main le laissez-passer de l’ONU établi au nom de son fils.
Hassan Ahmed s’est rendu à l’étable pour chercher Saddam. Les soldats israéliens, encore présents, lui ont proposé à distance de relâcher son fils si lui-même se rendait. Combattant de l’Armée syrienne libre, il avait l’habitude d’évacuer des blessés côté israélien durant la guerre civile. Israël a soutenu et armé les rebelles de Joubbata Al-Khachab. Ce matin-là, il a pris peur. « Ils ont emmené Saddam sous mes yeux. On n’a plus jamais eu aucune nouvelle par les canaux officiels », dit le père de cinq enfants.
Des détenus palestiniens lui ont transmis, à leur sortie, des nouvelles de Saddam jusqu’à ce qu’il soit transféré à la prison pour adultes. « J’ai seulement appris, il y a neuf mois, qu’il avait la gale », dit Hassan Ahmed. Au Comité international de la Croix-Rouge, qui lui a rendu visite à la prison d’Ofer, près de Ramallah, les Israéliens ont dit l’avoir arrêté parce qu’il avait des photos de la ligne de cessez-le-feu dans son téléphone. Il est poursuivi dans le cadre de la loi israélienne sur les « combattants illégaux », qui permet la détention administrative, sans procès, pour une durée de cinq ans. « Il n’est pas autorisé à avoir un avocat. Ses droits lui sont niés », déplore son père.

Anciens soldats d’Al-Assad
Jawad Al-Bassar, un barbier de 25 ans, est quant à lui poursuivi pour trafic d’armes, avec deux autres Druzes du village syrien de Hadar, et quatre Druzes israéliens. Cinquante soldats israéliens ont encerclé sa maison, le 8 octobre 2025, à 2 h 20, avec un drone muni d’un microphone qui lui intimait de se rendre. « C’était terrifiant. Ils ont mis la maison sens dessus dessous. Ils ont fouillé tout le quartier. Mon fils a cru qu’ils allaient le tuer. Quand je vois les patrouilles israéliennes dans le village, je repense à cette nuit et j’ai peur », dit son père, Najim Al-Bassar, un restaurateur de 57 ans, désemparé.
Les soldats ont trouvé deux kalachnikovs et des munitions. « Il a essayé de résister. Il leur a dit que ces armes étaient là pour protéger sa famille des terroristes, non pour se battre », poursuit le père. Les Druzes de Hadar, dont beaucoup étaient soldats dans l’armée d’Al-Assad, comme Jawad, craignent les nouvelles autorités syriennes, dont des éléments sont accusés d’avoir perpétré un massacre contre cette communauté dans la province voisine de Souweïda, en juillet 2025. « Mon fils a acheté une kalachnikov pour 100 dollars [87 euros] à la chute du régime. C’est devenu un business », dit le père de quatre enfants.
Jawad a été identifié sur des photos prises par des Druzes du Golan occupé. Durant les massacres de Souweïda, 300 d’entre eux ont traversé illégalement la ligne de cessez-le-feu pour venir à Hadar. « Ils sont repartis avec des armes, dont des kalachnikovs », dit Najim Al-Bassar. Les Israéliens ont retrouvé, sur le téléphone de son fils, des conversations entre ce dernier et certains de ces Druzes israéliens. « Ils l’ont emmené », dit le père, fondant en larmes. Deux mois plus tard, il a appris que Jawad se trouvait dans une prison civile près de Tibériade, en Galilée. Il lui parle chaque jour, dix minutes, grâce à une carte SIM israélienne qu’il s’est procurée.
« Il est bien traité. Mais il n’a pas encore été jugé. Son avocat, un juif israélien, a dit au juge ne pas comprendre pourquoi il avait été arrêté chez lui, en Syrie, sans aucune preuve de son implication dans une affaire de trafic d’armes. J’espère qu’il sera bientôt relâché », poursuit son père.
Cinq autres Druzes de Hadar, un village qui entretient pourtant des relations cordiales avec l’armée israélienne, sont détenus dans les geôles de l’Etat hébreu. Leurs familles n’ont aucune nouvelle d’eux. Leur détention pourrait être liée à des accusations de collaboration avec le Hezbollah. « Il n’y a plus d’agents du Hezbollah dans le village, mais durant la guerre civile, des habitants ont traité avec lui pour obtenir des armes et de l’argent afin de se protéger de la rébellion, non par idéologie », explique le maire de Hadar, Imad Hassoun.

Des détenus libanais et palestiniens
Mohamed Saïd a, lui, passé deux mois dans la prison israélienne de Sde Teiman, sur la base de simples soupçons. Cet agent immobilier de 45 ans, ancien maire de Khan Arnabeh, a été arrêté le 15 novembre 2025, avec son fils, son frère et son neveu. Ils ont été détenus deux jours sur la base israélienne d’Hamidiyé, dans la zone démilitarisée, avant d’être emmenés à Sde Teiman, dans le désert du Néguev. Les mêmes questions revenaient sans cesse, durant l’enquête. « Ils m’ont donné une vingtaine de noms de Syriens de la région et m’ont demandé : “Qui travaille pour le Hezbollah ? Qui a des armes ?” Leurs questions étaient précises. Ils avaient déjà les réponses », dit ce père de cinq enfants.
Le capitaine du renseignement militaire qui l’a interrogé à Sde Teiman lui a assuré qu’il avait été dénoncé. « Il m’a dit : “On a beaucoup d’yeux, plus de 1 500 personnes, du djebel Al-Cheikh [ou mont Hermon pour les Israéliens] à la vallée du Yarmouk” », poursuit Mohamed Saïd. L’homme s’est défendu de toute appartenance à un groupe armé. Il affirme que le renseignement militaire israélien a essayé, une seule fois, de le recruter comme informateur en lui promettant beaucoup d’argent.
Dans la prison centrale, 30 Syriens se trouvaient dans deux cellules, des Libanais dans une troisième, et les sept autres cellules étaient réservées aux Palestiniens de la bande de Gaza. « On a été traités normalement, même les Palestiniens n’étaient pas battus quand j’y étais. Mais certains nous ont raconté avoir été torturés avant notre arrivée, durant la guerre avec l’Iran, en juin 2025. Des prisonniers syriens ont eux été torturés pendant les événements de Souweïda par des gardes druzes », affirme Mohamed Saïd. « Ils les ont torturés à l’électricité, les ont frappés et leur ont attaché les pieds et les mains pendant un mois », précise-t-il. Lorsqu’il a été libéré et transféré à Kuneitra, le 19 janvier 2026, Mohamed Saïd avait perdu 15 kilos. Il n’est jamais passé devant un juge.

Par Hélène Sallon
Le Monde du 09 juillet 2026

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