En Cisjordanie, une « annexion de facto à un rythme sans précédent » : le rapport alarmant de deux ONG israéliennes

 

Israël contrôle désormais 18 % des territoires occupés, contre 7 % avant la guerre à Gaza. Un rapport des ONG Peace Now et Kerem Navot documente l’accélération, depuis trois ans et demi, de l’accaparement des terres, de la construction de routes réservées aux colons et des expulsions de communautés locales.
Dans son 4 x 4 qui bringuebale, dimanche 5 juillet, sur les routes et les chemins défoncés de Cisjordanie, d’un village à un autre, Dror Etkes montre deux énormes tractopelles qui creusent dans la rocaille une nouvelle route vers le sommet d’une petite colline.
« Là, bientôt, sera installé un avant-poste de colons avec deux ou trois mobil-homes. Jusque-là, c’était une zone plutôt préservée de leur violence. On connaît la suite : ils vont terroriser les Bédouins aux alentours pour les faire partir et ils vont réussir », se désole le fondateur de Kerem Navot, l’une des ONG israéliennes qui tentent de rendre compte de la colonisation en Cisjordanie.
Le mouvement est inédit, à cette échelle, depuis trois ans et demi, constate l’activiste, qui rend public, mardi 7 juillet, un rapport conjoint réalisé après plusieurs mois d’enquête avec Peace Now, une autre association indépendante spécialisée sur cette question. Leur constat, alarmant, révèle l’ampleur des moyens utilisés par la coalition de droite et d’extrême droite dirigée par Benyamin Nétanyahou depuis fin 2022 pour parvenir à annexer progressivement la Cisjordanie.
Car la violence des colons, aggravée cette dernière année, n’est que la partie émergée d’une politique systématique d’accaparement des terres, de développement de colonies, d’expulsion de communautés locales et de construction de routes réservées aux colons. « Le gouvernement a fait progresser l’annexion de facto à un rythme sans précédent », soulignent les deux ONG.

En 2025, 30 000 hectares accaparés
La méthode utilisée par les colons radicaux s’apparente à celle employée dans les zones de sécurité instaurées à Gaza ou au Liban par l’armée pour interdire tout accès aux populations locales. Chacune des 130 nouvelles « fermes » avant-postes installées depuis 2023 ne conquiert ainsi pas seulement une colline, mais étend à chaque fois sa zone de contrôle sur 500 hectares en moyenne, selon les calculs des ONG, empêchant, sous peine de violences, l’accès à ces territoires. Y compris à des centaines de maisons et des milliers d’hectares d’espaces agricoles exploités depuis des décennies, parfois des siècles.
En Cisjordanie, les terres désormais contrôlées par les colons des « fermes », soutenus par l’armée, représentent plus de 100 000 hectares, soit près de 18 % des territoires occupés, contre 7 % environ avant le déclenchement de la guerre à Gaza. Rien que pour l’année 2025, 30 000 hectares ont été accaparés, colline par colline. « Le rythme des implantations s’est accéléré d’année en année, révélant un mécanisme de plus en plus professionnalisé de mainmise sur les terres. Celui-ci exploite la guerre ainsi que l’absence totale, dans les faits, de mesures de répression contre les constructions israéliennes, afin de créer de nouveaux faits accomplis sur le terrain », signalent les ONG.
La colonisation est illégale selon le droit international, comme l’a encore rappelé la Cour internationale de justice en 2024. Une partie de ces colonies sont aussi dans l’illégalité devant la loi israélienne. Mais le gouvernement a multiplié les outils juridiques pour les légaliser le plus rapidement possible. Dans certains cas, ces zones sont déclarées « terres d’Etat ». Ailleurs, elles sont, plus ou moins fictivement, rattachées à des terrains d’entraînement de l’armée. L’administration multiplie également les expropriations ou les ordres militaires en interdisant l’accès aux seuls Palestiniens.

Les expulsions de communautés bédouines
Depuis 2023, plus de 120 communautés bédouines, de tailles différentes, ont été déplacées par la force. Les expulsions sont régulières. Jeudi 2 juillet, une autre ONG, l’Association pour les droits civiques en Israël (ACRI) a ainsi déposé une requête devant la Cour suprême pour tenter de venir en protection des sept dernières communautés restantes dans la vallée du Jourdain. « Ce que l’Etat et l’armée font dans le nord de la vallée du Jourdain est l’expulsion délibérée et méthodique de sa terre de toute une population », alerte Noa Sattath, directrice exécutive d’ACRI, en parlant de « nettoyage ethnique ».
Le gouvernement a aussi fortement augmenté les démolitions de maisons palestiniennes construites sans autorisation, celle-ci n’étant presque jamais accordée par Israël. Les ressources de l’administration chargée des contrôles ont été significativement renforcées. « La division de protection des terres utilise des outils d’IA [intelligence artificielle] avancés pour surveiller les constructions. Nous prévoyons que leur déploiement en Cisjordanie augmentera l’ampleur des démolitions », indiquent les ONG.

Le développement immobilier des colonies
L’extrême droite voudrait parvenir à faire passer la population de juifs israéliens en Cisjordanie à plus de 1 million d’habitants, contre près de 750 000 aujourd’hui (y compris à Jérusalem-Est). Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement a approuvé la construction ou la légalisation de 102 colonies, un chiffre record. Conséquence concrète : en trois ans, le gouvernement a programmé 40 000 nouveaux logements dans ces communes, soit entre 160 000 et 200 000 futurs habitants, selon leur décompte.
Le principal penseur de l’annexion progressive est Bezalel Smotrich, ministre des finances, également chargé des colonies au sein du ministère de la défense. Le militant d’extrême droite n’a jamais dissimulé sa méthode au nom d’une vision religieuse messianique. « [Nous] sommes en train de changer l’infrastructure et l’ADN du système. Nous le faisons lentement. Nous le faisons de manière professionnelle. Nous le faisons dans le cadre d’un processus continu », avait-il expliqué en 2024. Aux principaux postes de son administration, il a nommé des fidèles, eux-mêmes engagés dans les mouvements les plus durs. Tous défendent l’idée que leur politique vise à éliminer définitivement l’hypothèse d’une solution à deux Etats et à mettre à mal le processus de paix des accords d’Oslo (1993), rejeté depuis trente ans par l’extrême droite.

Des leviers administratifs multiples
En application du droit international, l’armée israélienne est longtemps restée le principal acteur officiel en Cisjordanie, contribuant à freiner les revendications des colons. La situation a aussi changé en profondeur. M. Smotrich a, par exemple, obtenu, dans le cadre de l’accord de coalition de décembre 2022, la nomination d’une de ses proches, Orit Strock, comme ministre des colonies. « Dans la pratique, le ministère des implantations fonctionne comme un mécanisme gouvernemental qui distribue des centaines de millions de shekels chaque année à des organismes non gouvernementaux engagés dans l’éducation, l’“identité juive” et, bien sûr, l’activité de colonisation et l’accaparement des terres », notent Peace Now et Kerem Navot.
Qu’il s’agisse de la protection de l’environnement, de l’eau ou de l’archéologie, les administrations israéliennes interviennent de plus en plus souvent au nom de l’intérêt des colons, soumis de facto à la loi civile de l’Etat hébreu, là où les Palestiniens relèvent de la loi militaire ; une asymétrie héritée du découpage d’Oslo en zones A, B et C, chacune régie par un statut différent. L’Autorité palestinienne s’est, elle, vu priver de la possibilité d’intervenir dans des secteurs de plus en plus nombreux. Ainsi, à Hébron, un des foyers de l’extrême droite, l’Etat hébreu s’est octroyé, début 2026, le pouvoir d’intervenir et de réaliser des travaux dans la zone du caveau des Patriarches, un lieu saint musulman et juif pourtant régi par des accords de statu quo depuis près de trente ans.

L’enjeu central des routes
La circulation est une question-clé. D’un côté, l’armée multiplie les blocages et les fermetures des villes et des villages palestiniens, obligeant leurs habitants à effectuer des détours considérables. De l’autre, le gouvernement a fortement accru les investissements pour construire de nouvelles routes, voire des autoroutes, afin de simplifier la circulation des colons. Près d’un tiers du budget de l’Etat d’Israël consacré à la construction d’axes routiers a été fléché vers les colonies. A ces axes principaux, révèle le rapport, s’ajoutent plus de 230 kilomètres de nouvelles routes secondaires qui servent de liaisons ou de pistes de sécurité.
Cette politique est assumée au nom d’un projet nationaliste et religieux. Pour l’inauguration des travaux gigantesques réalisés sur la route 60, officiellement renommée « route de la Bible », Benyamin Nétanyahou a tenu un discours quasi messianique le 18 juin : « Ce n’est pas simplement une route pavée d’asphalte – c’est une route pavée de mémoire, de foi et de promesse. L’autoroute 60 mène du Néguev à la Galilée. Mais, en réalité, elle s’étend bien plus loin. Elle mène de notre patriarche Abraham aux soldats de Tsahal, des générations de la Bible aux générations de l’avenir. »

Le nord de la région, nouvelle cible des colons
Dans sa volonté d’annexion, le mouvement colon a d’abord ciblé les parties de Cisjordanie sous contrôle de l’Etat hébreu (zones C), en vertu des accords d’Oslo, puis il s’est attaqué aux zones B et A, sous contrôle théorique de l’Autorité palestinienne. Le nord de la région, où le gouvernement d’Ariel Sharon (2001-2006) avait ordonné le désengagement de quatre anciennes colonies en 2005, était resté relativement épargné. L’actuelle coalition en a fait une priorité. Les anciens sites ont été à nouveau autorisés. Surtout, le gouvernement a commencé la construction de bases militaires durables dans le Nord. « Toutes ces mesures visent à faire progresser le contrôle israélien sur le nord de la Cisjordanie, dans le cadre d’efforts d’annexion plus larges », relèvent les auteurs du rapport.

L’appel à l’aide de la communauté internationale
La campagne électorale en cours pour les législatives d’octobre en Israël laisse peu d’espoir d’inflexion, l’enjeu de la colonisation restant absent du débat public. « Il est plus clair que jamais qu’une intervention internationale déterminée est nécessaire. Cette intervention doit retirer à l’Etat d’Israël le contrôle de la Cisjordanie et le contraindre à démanteler les mécanismes de contrôle militaire et d’apartheid dont il est devenu dépendant », insistent les ONG.
Depuis son 4 x 4, avec lequel il parcourt la Cisjordanie depuis vingt-cinq ans, Dror Etkes, de l’ONG Kerem Navot, s’interroge sur le caractère irréversible de ce que la coalition a réalisé. « Même s’il y avait un nouveau gouvernement, qui va venir déloger les colons qui se sont installés et ont été armés par le gouvernement ? L’armée ? La police ? Le Shin Bet [le renseignement israélien] ? Tout est sous contrôle des partisans des colons. »

Par Luc Bronner
Le Monde du 07 juillet 26

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