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| Laurent Lasne, Pier Paolo Pasolini, le geste d’un rebelle, Le Tiers Livre, Montpellier, 2025, 240 pages, 10 euros. |
Plutôt que de simplement dénoncer la société de consommation, il l’a analysée et renommée « fascisme de consommation », en soulignant ce qu’elle détruisait : des langues, des gestes, des corps, des mondes périphériques, une idiosyncrasie populaire qu’il savait déjà menacée. Le livre de Laurent Lasne, réédité en poche, contextualise dans sa continuité biographique une pensée qu’on ne saurait réduire à quelques formules (1). Pour ce portrait vigoureux, plus incarné que monumental, il suit le cinéaste-poète dans ses déplacements, ses colères, ses films, son amour du football, et surtout dans son diagnostic des années 1960-1970, quand l’Italie bascule du miracle économique à l’« homologation » (c’est ainsi qu’il désigne la standardisation socioculturelle) consumériste. Pasolini y voit moins une libération qu’une discipline nouvelle : « la fièvre de la consommation est une fièvre d’obéissance à un ordre non énoncé ». Ce n’est déjà plus la vieille domination, mais une emprise plus douce, donc plus profonde.
C’est précisément ce moment que rend sensible Transhumaner et organiser (2). Florence Pazzottu, qui le présente également, traduit le dernier recueil poétique publié du vivant de Pasolini. L’écrivain y réagit à la violence politique de 1968-1970, à ses propres secousses personnelles, à l’« homologation » et à un consumérisme qu’il estime devenu totalitaire. On a parfois voulu faire du dernier Pasolini un prophète funèbre. Or ce qui s’affirme ici est tout autre : volonté d’écrire contre l’aphasie générale, au risque de l’« impoétique », dans une langue heurtée, échos de l’actualité, figures de Richard Nixon ou Pie XII, réminiscences de Dante et d’Antonio Gramsci. Le plus beau est peut-être bien dans l’obstination même d’une poésie que Pasolini dit « difficilement consommable ».
Autre cliché à éviter : celui d’un Pasolini purement transalpin, et parlant seul dans le désert. Ce que contredit Pasolini. Dialogues avec la France (3), qui montre que l’Hexagone fut pour lui bien plus qu’un pays d’accueil critique ou de consécration cinéphile : un adversaire, un miroir, une réserve de formes et de concepts. La préface le souligne avec justesse, « son rapport à la France fut, spécifiquement, celui d’une interlocution ». De Stendhal à Michel Foucault, de Jean-Paul Sartre à Jean-Luc Godard, autant de noms, autant de points de tension. Pasolini admire, caricature, prélève, contredit. Il aime assez la France pour lui demander des comptes. Ce livre a l’intelligence de ne pas réduire ce lien à une simple francophilie : il en restitue les malentendus, les crispations, la fécondité polémique.
De ces lectures croisées se dégage une belle évidence : l’héritage de Pasolini demeure dérangeant. On voudrait en faire un nostalgique ; il est d’abord un diagnosticien. On voudrait en faire un moraliste du déclin ; il demeure un analyste de la mutation. On voudrait le ranger parmi les hétérodoxes convenables ; contempteur de la fausse tolérance et de la standardisation des désirs, il est avant tout un empêcheur de penser en rond. Mieux : il est très précieusement gênant.
Nidal Taibi
Le Monde diplomatique de juin 2026
(1) Laurent Lasne, Pier Paolo Pasolini, le geste d’un rebelle, Le Tiers Livre, Montpellier, 2025, 240 pages, 10 euros.
(2) Pier Paolo Pasolini, Transhumaner et organiser, traduit de l’italien, annoté et présenté par Florence Pazzottu, postface d’Hervé Joubert-Laurencin, LansKine, Hyères, 2025, 248 pages, 20 euros.
(3) Marco Antonio Bazzocchi, Paolo Desogus, Manuele Gragnolati, Anne-Violaine Houcke, Hervé Joubert-Laurencin et Davide Luglio (sous la dir. de), Pasolini. Dialogues avec la France, ICI Berlin Press, Berlin, 2025, 326 pages, 18,50 euros.

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