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| « Le Loup de la famille » de Souhaib Ayoub Traduit de l’arabe (Liban) par Stéphanie Dujols, Sindbad - Actes Sud, Paris-Arles, 2025, 192 pages, 21,80 euros. |
Vies empêchées, vies émancipées : en une grande galerie de portraits, à la première ou à la troisième personne, les personnages se racontent, comme Dolce Vita, la femme trans, qui défie les miliciens lors de la guerre civile. Mais c’est Hassan qui domine la narration. « Les enfants du quartier se moquaient de moi, ils m’appelaient la “canne à sucre”. Je détestais mon corps et cette maigreur qui faisait de moi une guenille exposée à toutes les menaces. Cependant, je n’avais peur de rien, même pas de leurs coups cuisants. » Trop différent, trop particulier, mis à l’écart par tous, celui qui est considéré comme « le loup de la famille » s’éloigne des hauteurs de la ville. « J’allais vers la mer pour fuir ce relent morbide qui infestait notre immeuble, la dureté des pierres, la puanteur des égouts qui se déversaient dans nos quartiers miséreux. » Depuis les « îles du palmier », il va considérer, avec une ironie ravageuse, le délabrement de son quotidien et, en compagnie de Hamzé, son unique ami, il se promène, il découvre, il parcourt les distances d’un pas léger, erre près du port et tisse des liens avec les pêcheurs aux « gros doigts entaillés par leurs filets ». Dans le dépouillement de cette existence, il perçoit, et c’est affolant, les voix des ancêtres qui ont déferlé depuis les steppes, ainsi que les paroles du démon de son aïeul syrien…
Meurtres, noyades. Mais aussi éclats de rire et appétit d’ogre pour la cuisine levantine : malgré tout, on ne perd jamais espoir avec les personnages du Loup de la famille — d’ailleurs, il en est qui ressuscitent après une mort atroce. Souhaib Ayoub réussit dans cette évocation hallucinatoire où passent esprits et monstres à faire vivre en clair-obscur la grande histoire de sa ville et sa marginalisation actuelle, en une fantasmagorie absorbante, sans jamais verser dans l’essentialisme ni le misérabilisme.
Faris Lounis
Le Monde diplomatique - Février 2026

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