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| Pierre-Marie Morel, L’Atomisme antique et ses ennemis. Sur Démocrite, Épicure, Lucrèce, Vrin, Paris, 2025, 220 pages, 12 euros. |
La physique atomiste s’accompagne chez Épicure d’une éthique destinée à délivrer l’homme du fatalisme et de la peur de la mort, mais aussi du poids des croyances et des superstitions. La Grèce de son temps est marquée par les guerres, le déclin politique, la misère et les inégalités, qui favorisent le désespoir et le recours illusoire aux divinités. « L’époque d’Épicure est celle de l’oppression », écrivait Paul Nizan (1905-1940) : « une terrible incertitude domine la vie » (4). L’éthique est alors une réponse concrète à cette situation. Elle ne propose pas un modèle de vertu fondé sur la connaissance du bien en soi, comme chez Platon, mais se veut une sagesse pratique, tournée vers le bonheur et l’émancipation individuelle dont le plaisir mesuré, circonscrit aux simples besoins, est la clé. Loin de prôner la débauche et l’excès, l’hédonisme épicurien vise, comme le dit avec clarté le philosophe dans sa Lettre à Ménécée, à l’« absence de douleur dans le corps et de trouble de l’âme », à travers une conduite réglée sur la tempérance, la prudence et la frugalité. L’amitié et la solidarité, cultivées au sein de communautés vivant en autarcie à l’écart de la cité, tiennent une place centrale dans cette pensée qui se veut accessible au plus grand nombre. L’école qu’Épicure crée à la lisière d’Athènes est ainsi ouverte à tous, femmes et esclaves compris (une exception, à l’époque). Sa doctrine représente une menace d’autant plus grande pour les écoles rivales — et pour l’aristocratie — « que ce fut d’abord parmi les petites gens qu’elle se répandit », précise Nizan.
Si l’épicurisme comme mouvement s’est éteint progressivement avec l’essor du christianisme, la pensée atomiste lui a survécu. Dans un ouvrage collectif consacré à la construction du concept de matérialisme (5), Mario Cosenza rappelle ainsi l’importance que revêt l’héritage épicurien pour Karl Marx, qui, en 1841, dans sa thèse de philosophie portant sur Démocrite et Épicure, affirmait : « Le fait d’avoir absolutisé la liberté de la conscience individuelle de soi est le principe qui a permis à l’humanité de se libérer de la terreur du Transcendant. »
Olivier Pironet
Le Monde diplomatique - Février 2026
(1) Pierre-Marie Morel, L’Atomisme antique et ses ennemis. Sur Démocrite, Épicure, Lucrèce, Vrin, Paris, 2025, 220 pages, 12 euros.
(2) Cf. Lucrèce, De la nature des choses, Le Livre de poche, Paris, 2002.
(3) Ibid.
(4) Paul Nizan, Les Matérialistes de l’Antiquité. Démocrite, Épicure, Lucrèce, La République des lettres, Paris, 2023 (1re éd. : 1936).
(5) Guillaume Coissard (sous la dir. de), Histoires matérialistes du matérialisme. Généalogie et usages d’une catégorie, Classiques Garnier, Paris, 2025, 308 pages, 35 euros.

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