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| Emilio Lussu et Joyce Lussu, Feux croisés, L’Atinoir, Marseille, 2025, 404 pages, 18 euros. |
Avec la fuite des Lipari commence un exil qui durera près de quinze ans. Via Marseille, Lussu et ses amis rejoignent Paris, où ils fondent Giustizia e Libertà, « mouvement révolutionnaire », démocrate et socialisant, et pivot de la résistance italienne, invitant les ennemis du Duce à « mettre de côté pour l’instant leurs cartes » de parti et à opter pour l’« unité d’action ». La France des années 1930 offre un refuge, et Paris, un port d’attache, à une nébuleuse d’antifascistes transalpins (2), où se croisent vétérans et chevau-légers, parlementaires proscrits et intellectuels réfractaires (3). On s’organise, on écrit, on alerte ; on s’engage pour l’Espagne républicaine ; on espère un « second Risorgimento ». La lutte n’est pas sans danger : dans l’Hexagone, le régime de Mussolini a aussi ses partisans, ses relais politiques et médiatiques, ses hommes de main prêts à tuer (Carlo Rosselli sera assassiné avec son frère, en juin 1937, par la Cagoule).
C’est dans l’exil que Lussu rédige ses principaux ouvrages : La Marche sur Rome et autres lieux (4), récit et analyse du basculement de l’Italie dans le fascisme, et Les Hommes contre (5), chronique d’une année de campagne militaire contre l’Autriche-Hongrie, qui refuse l’idéalisation fasciste de la guerre et dénonce la folie des états-majors. S’y ajoute une Théorie de l’insurrection (1936), dont le titre manifeste le goût du Sarde pour l’action.
À partir de 1938, Lussu est épaulé par sa jeune compagne, Joyce. Elle plonge avec lui dans la vie clandestine — jamais en retrait, toujours en première ligne. Ensemble, ils sillonnent les routes, passent les frontières : Marseille, Barcelone, Lisbonne, Gibraltar, Malte, Londres, New York, puis Lyon, avant Rome… Ils assurent l’évacuation des camarades menacés, fabriquent des faux papiers, pratiquent la diplomatie parallèle. Et, tandis que Lussu tente (vainement) d’intéresser le gouvernement anglais à son projet de soulèvement armé en Sardaigne, Joyce se forme à la télégraphie secrète et à la guérilla. Après la guerre, l’un et l’autre relateront ces années de nomadisme combattant. Réunis en volume (6), leurs deux récits — l’un d’une sobriété attique, l’autre plus délié, plus sensible — témoignent d’une même aventure, et d’une ambition partagée : non pas seulement abattre le fascisme, mais aussi détruire les « causes économiques et sociales qui ont rendu le fascisme possible ».
Antony Burlaud
Le Monde diplomatique de juillet 2026
(1) Emilio Lussu, L’Americano, Héros-Limite, Genève, 2026, 108 pages, 18 euros.
(2) Diego Dilettoso, Itinéraires d’un antifasciste. Carlo Rosselli dans le Paris des années 1930, Rue d’Ulm, Paris, 2026, 248 pages, 24 euros.
(3) Filippo Turati, Gaetano Salvemini, Silvio Trentin, Pietro Nenni, Angelo Tasca, Carlo Levi, Leone Ginzburg, Sandro Pertini…
(4) Emilio Lussu, La Marche sur Rome et autres lieux, Le Félin, Paris, 2023 (1re édition : 1933).
(5) Emilio Lussu, Les Hommes contre, Arléa, Paris, 2015 (1re édition : 1938). Adapté au cinéma par Francesco Rosi (1970).
(6) Emilio Lussu et Joyce Lussu, Feux croisés, L’Atinoir, Marseille, 2025, 404 pages, 18 euros.

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