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| Des membres du personnel médical se reposent dans un couloir de l’hôpital Al-Najda Al-Chaabia (« secours populaire »), à Nabatiyé, au Liban, le 30 mai 2026. RAFAEL YAGHOBZADEH POUR « LE MONDE » |
A 29 ans, Issa Darwiche, chef infirmier du service de soins intensifs de l’hôpital du Secours populaire de Nabatiyé, dans le sud du Liban, a vécu deux guerres en première ligne, en 2024 et en 2026. Celle commencée le 2 mars, entre Israël et le Hezbollah, est en partie gelée depuis le 20 juin. Elle a été très éprouvante pour les soignants. Le jeune homme évoque la vue constante du sang, le son des bombardements, « des gens de [son] village » qu’il a vus morts, ou encore un patient au corps mutilé, qui ne survivra pas malgré les soins prodigués.
L’infirmier, resté à son poste pendant le conflit – « parce que le Sud, c’est [s]a vie » –, n’a pas hésité lorsqu’une équipe de Médecins sans frontières (MSF) a proposé des consultations avec un psychologue. « J’ai besoin de parler de ce que je ressens, des chocs encaissés. Pendant la guerre, on est pris par son devoir, on travaille sans cesse. C’est après qu’on risque de s’effondrer », estime Issa Darwiche. Il tente aussi d’exorciser la douleur de ne pas pouvoir retourner chez lui, à proximité du centre historique de Nabatiyé : l’armée israélienne y poursuit frappes et tirs malgré la trêve.
Dès le cessez-le-feu du 17 avril, le projet d’un soutien psychologique a été évoqué entre MSF et l’hôpital. La directrice, Mona Abou Zeid, une femme engagée aux convictions communistes, faisait déjà le constat de « l’épuisement » de l’équipe. Mais la trêve a dérapé quelques jours plus tard dans la région, et les combats ont perduré pendant deux mois entre Israël et le Hezbollah soutenu par l’Iran. C’est durant cette période qu’Israël a infligé les plus grandes destructions à Nabatiyé. Les deux derniers jours de guerre dans la zone, les 19 et 20 juin, alors qu’une nouvelle trêve était censée être en vigueur, l’hôpital a enregistré la mort de 35 personnes et soigné plus de 60 blessés. Aucune précision sur la distinction entre le nombre de civils et de combattants touchés n’a été donnée.
Les activités de soutien psychologique de MSF ont débuté le 1er juillet. « On ne va pas tout résoudre, mais offrir un espace sécurisé pour que les soignants puissent se confier et se sentir soutenus », explique Amani Al-Mashaqba, chargé des activités de santé mentale à Nabatiyé pour MSF. Pendant les deux premières semaines, les groupes de sensibilisation ont réuni environ 150 soignants et secouristes dont les équipes ont essuyé des pertes sous le feu israélien, lors d’opérations d’évacuation des blessés.
Stress et gestion de la colère
Ces discussions ont permis d’« expliquer ce qu’est la santé mentale. Certains ont des réticences, ils assimilent le soutien psychologique à de la faiblesse. La sensibilisation a facilité les séances individuelles », dit Zahra El-Ghoul, psychologue. Elle accompagne une trentaine de personnes en consultation individuelle, dont un grand nombre d’infirmiers. MSF propose aussi un suivi par téléphone, « pour ceux qui n’aiment pas se retrouver en face-à-face », détaille Amani Al-Mashaqba ; un moyen aussi de poursuivre l’écoute, en cas de dégradation sécuritaire.
Des groupes de suivi collectif ont également été mis sur pied. Dans la salle de réunion de l’hôpital, Tharwat Saraeb, psychologue, propose à la quinzaine de soignants présents divers thèmes pour les prochaines sessions. Chacun vote sur un petit papier. Le stress et la gestion de la colère l’emportent. Quelques blagues fusent.
« Certains sont sceptiques, ils se demandent comment ces activités vont les aider. Les sessions en groupe permettent de constater que les autres éprouvent des sentiments similaires, même si l’expression peut être différente », dit la thérapeute. Originaire de Nabatiyé El-Faouqa, zone proche, interdite d’accès par les Israéliens, elle est elle-même déplacée. « C’est troublant d’être si près de ma maison et de ne pouvoir y accéder », témoigne-t-elle.
Le soutien psychologique n’a pas mis fin aux discussions informelles. « Pendant la guerre, nous passions les soirées ensemble, nous discutions de la guerre et de nos émotions. Nous continuons de le faire », rapporte Sara Salloum, directrice du corps infirmier de l’hôpital. Dans son bureau, comme un peu partout dans l’hôpital, se trouve un portrait de Hikmat Al-Amine, médecin communiste et fondateur de l’établissement, assassiné par l’armée israélienne en 1989. Sara Salloum est demeurée sur place avec son mari, lui aussi soignant, et leurs deux filles, pendant les quatre mois de conflit. Environ 75 médecins et infirmiers ont vécu à l’hôpital pendant cette période, et la plupart y dorment encore, parce que leur maison a été détruite, est inaccessible, ou en raison d’un sentiment persistant d’insécurité.
« La guerre n’est pas finie »
Mais l’entraide ne suffit pas au regard des traumatismes accumulés. « Les soignants ont besoin de parler à quelqu’un d’extérieur. Nous avons vécu le travail jour et nuit, la fatigue physique, la peur pour les nôtres… Nous avons reçu des blessés sans jambes ou sans bras, des enfants qui étaient les seuls survivants de leur famille », poursuit Sara Salloum. « Et la situation reste instable », ajoute-t-elle. La zone sous occupation israélienne est proche.
Des membres de l’équipe déplacés pendant la guerre éprouvent également le besoin d’être écoutés. Sage-femme et chef infirmière du service d’obstétrique et de maternité, Amina Ghamloush, 33 ans, avait débuté un suivi psychologique avant de consulter auprès de MSF. « Si je ne vais pas bien, mes deux enfants n’iront pas bien non plus », dit-elle. Outre la peur éprouvée durant la guerre, elle a vécu le décès de son père. Puis, elle a été aux premières loges d’un bombardement, alors qu’elle était chez elle avec sa fille de 11 ans : elle était de retour dans son village de Roumine, dans la région de Nabatiyé, « qui ne faisait pas alors l’objet de menaces », lorsque le jardin et une maison voisine ont été bombardés par l’armée israélienne, en mai. « Cela a été traumatisme sur traumatisme », souligne-t-elle. Se confier est un apaisement.
« La guerre n’est pas finie », estime toutefois Mona Abou Zeid, la directrice, qui a elle aussi vécu à l’hôpital durant le conflit. Elle a demandé à MSF que le soutien psychologique puisse être étendu à d’autres employés, comme les agents de sécurité. La responsable confesse qu’elle aurait besoin de vacances. Mais la précarité de la trêve la pousse à temporiser. « Avec Israël, on ne sait jamais quand reprendra l’explosion de violence », lance-t-elle. Elle a réintégré la maison familiale de Kfar Remmane, localité voisine de Nabatiyé, sans savoir si ce retour sera durable.
Par Laure Stephan
Le Monde du 20 juillet 2026

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