Dans le sud de la Syrie, des villages aux prises avec les incursions de l’armée israélienne

 

Des agriculteurs récoltent le blé dans les champs du village d’Abdine, à la frontière de la zone tampon dans la vallée de Yarmouk, dans la province de Quneitra, en Syrie, le 30 juin 2026. ABDULMONAM EASSA POUR « LE MONDE »
Depuis la chute de Bachar Al-Assad, l’Etat hébreu a installé des bases sur les hauteurs situées à cheval sur les provinces de Quneitra et de Deraa, et ses soldats, qui disent rechercher des combattants du Hezbollah et de groupes liés à l’Iran, sont accusés de nombreuses exactions.
Deux jeunes hommes tuent le temps au sommet d’une moissonneuse-batteuse. Des femmes discutent sur leur pas-de-porte. En ce mardi 30 juin, le village agricole d’Abdine, aux confins du sud-ouest de la Syrie, dans la vallée de Yarmouk, est paisible. Mais, deux jours plus tôt, deux tiers des 4 000 habitants avaient fui, à pied, au milieu de la nuit, terrifiés par les tirs de tanks, de drones et d’hélicoptères de l’armée israélienne. Les soldats avaient peu goûté la rébellion des habitants, qui avaient barré les routes pour protester contre leur installation, la veille, sur la colline d’Al-Moukhour. Forcés à évacuer sous les jets de pierre, ils ont bombardé en représailles les abords du village.
« Les villageois se sont défendus. Car si les Israéliens installent une base sur la colline, ils ne pourront plus accéder à leurs terres dans la vallée de Yarmouk. C’est une pression économique. Ainsi, autour de la base qu’ils ont installée dans le village d’Al-Maariya, 70 hectares de terres sont devenus quasi inaccessibles », justifie Jamal Ibrahim, le moukhtar – l’édile local – d’Abdine, un agriculteur de 53 ans. Des responsables de la province de Deraa sont venus appeler au calme. « Ils ne veulent pas d’escalade, pour ne pas donner aux Israéliens un prétexte pour rester », ajoute-t-il.
« Les Israéliens ont une stratégie d’expansion. Ils veulent occuper nos terres. Ils ont dit à des enfants du village : “C’est la dernière saison pour vous, ici. C’est notre terre. L’année prochaine, nous allons la récupérer” », indique Mohamed Ibrahim, un agriculteur de 51 ans. « Sois raisonnable et précis, le reprend le moukhtar, embarrassé. Les Israéliens font pression sur le gouvernement pour passer un accord qui leur soit favorable. » Le président de transition, Ahmed Al-Charaa, joue la prudence alors que des négociations directes avec Israël sont engagées pour sceller un accord de sécurité – actuellement dans l’impasse.
A la chute du dictateur syrien Bachar Al-Assad, le 8 décembre 2024, les forces israéliennes ont traversé la ligne de cessez-le-feu tracée en 1974 entre le plateau du Golan occupé et la Syrie, pour entrer dans la zone démilitarisée sous surveillance des Nations unies. Elles ont depuis installé neuf bases permanentes sur les hauteurs, à cheval sur les provinces de Quneitra et de Deraa, dont l’une sur le sommet stratégique du Jabal Al-Cheikh (mont Hermon). Elles se sont emparées des principales réserves en eau entre le Jabal Al-Cheikh et la vallée du fleuve Yarmouk. Leurs incursions ne se cantonnent plus à la zone démilitarisée.
« L’expansion israélienne a l’air aléatoire. Elle est, en réalité, très stratégique. Je ne pense pas qu’ils comptent se retirer. Leur prétexte est qu’ils se méfient du gouvernement syrien et qu’ils doivent sécuriser la frontière, alors qu’il n’y a pas 1 % de chance que Damas provoque Israël », estime Navvar Saban, expert syrien au sein du Centre arabe pour les études contemporaines.

Vide sécuritaire
« Le gouvernement syrien et ses parrains du Golfe ne veulent pas que les habitants montent une résistance, mais Israël ne quittera notre région que si nous les combattons », est convaincu un habitant de la région qui a requis l’anonymat. Sans illusion. Le gouvernement a mis au pas les anciennes factions rebelles en les intégrant aux forces de sécurité. Et, après quatorze années de guerre civile, les jeunes de la région rêvent d’études et d’emploi.
Des responsables israéliens invoquent des menaces du Hezbollah libanais et de mouvements liés à l’Iran. Ces groupes, autrefois soutiens de Bachar Al-Assad, n’y ont plus de présence officielle depuis sa chute. Mais « ils conservent une capacité d’agir », note Navvar Saban. D’autant qu’Israël empêche, sous la menace de bombardements, le déploiement des forces de sécurité syriennes, créant un vide sécuritaire. L’Etat hébreu considère le Sud syrien comme une extension de la zone tampon qu’il occupe au sud du Liban depuis la guerre lancée par le Hezbollah en mars. « Nous avons créé une zone tampon de sécurité étendue le long de la frontière nord. Pas seulement au pays du Cèdre ; le long de la frontière libanaise jusqu’au mont Hermon, en passant par le plateau du Golan, et jusqu’au Yarmouk », a déclaré le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, le 17 avril.
Les organisations de défense des droits de l’homme font état de nombreuses violations perpétrées par l’armée israélienne. L’ONG Amnesty International a documenté la destruction illégale de biens civils dans la province de Quneitra – « de graves violations du droit humanitaire international ». « Les patrouilles israéliennes deviennent de plus en plus nombreuses. Il y a 50 à 60 survols d’avions et de drones par mois, et plus d’une vingtaine de barrages. Depuis 2024, ils ont arrêté 214 personnes dont 51 sont toujours en prison. Trente-six personnes ont été tuées », énumère l’expert Navvar Saban.
Les pressions sur le village d’Abdine se sont intensifiées depuis un mois. D’abord nocturnes, les raids chez les habitants se déroulent désormais en plein jour. « Ils cherchent des armes et des informations sur ceux qui sont proches du Hezbollah, du Hamas, du Djihad islamique, mais c’est juste une excuse », dit le moukhtar Jamal Ibrahim. Plusieurs habitants ont été arrêtés et détenus pendant plusieurs jours, à l’exception de Khalil Aref, qu’ils n’ont plus revu depuis un an et demi. Les soldats israéliens se renseignent sur les familles durant les raids. « A la deuxième visite, ils proposent de l’eau potable, des graines… Ils gèrent la région en alternant entre le rôle du bon et du mauvais gendarme », poursuit l’expert.

Patrouilles israéliennes quasi quotidiennes
Cette politique de la carotte et du bâton est déjà bien connue d’autres localités de la région. A Jubatha Al-Khachab, où les groupes rebelles ont reçu le soutien d’Israël durant la guerre civile, les habitants assurent avoir rejeté les propositions d’aide de l’Etat hébreu après la chute de l’ancien régime. « On préférerait qu’ils réparent les routes, les infrastructures d’eau et d’électricité, qu’ils ont détruites », explique Hassan Ahmed, un agriculteur de 46 ans. Cent cinquante familles n’ont plus accès à leurs terres autour de la base que les soldats israéliens ont installée dans les bois qui bordent le village. « Ils ont détruit plus de 30 hectares de terres près de la forêt, déplore cet ancien combattant de l’Armée syrienne libre, qui a perdu son terrain. J’ai loué une terre pour planter du blé cet hiver, mais leurs avions ont épandu des pesticides pour tout brûler. Ils l’ont fait trois fois le long de la ligne de cessez-le-feu. »
Les patrouilles israéliennes sont quasi quotidiennes dans le village. Onze habitants sont détenus par l’Etat hébreu, dont le fils de Hassan Ahmed, Saddam, 19 ans. « Les Israéliens n’ont aucune parole. Pendant la révolution, c’est moi qui leur amenais les blessés au point médical qu’ils avaient installé sur leur territoire », poursuit-il. Il s’est rendu une fois à l’hôpital de campagne que les Israéliens ont désormais près de leur base, à Al-Hamidiyyé. Un ami à lui y travaille. « L’ONG américaine Friendships opère dans la clinique avec des médecins et des infirmières américains, philippins, européens. Ils entrent et sortent de Syrie par la barrière de sécurité israélienne », dit l’homme au téléphone.
Une autre clinique a été installée près d’Hader. Nombreux dans la région sont ceux qui présentent le village druze, surplombé par les deux bases israéliennes de Qesr Al-Nafl et Bab Al-Haddad, comme « loyal à Israël ». Le maire de Hader, Imad Hassoun, s’insurge. « Ce n’est pas vrai. Les dons que l’on reçoit viennent des Druzes du Golan et de Palestine, via les soldats israéliens », assure l’édile de 39 ans. Des dons ont permis de financer l’équipement médical de la clinique que la communauté a réhabilitée dans le village. « Les Israéliens ont, eux, installé un point médical géré par une ONG internationale près de leur base d’Al-Haddad, où ils soignaient des blessés druzes de Sehnaya et de Soueïda jusqu’au début de la guerre entre l’Iran et Israël », affirme Imad Hassoun.
Non seulement les promesses d’aides et d’emplois d’Israël ne se sont jamais matérialisées, mais les habitants de Hader subissent les mesures arbitraires des soldats. « Les Israéliens sont devenus plus stricts sur l’accès aux terres près de la base d’Al-Haddad. Celles qui se situent autour de la base de Qers Al-Nafl sont inaccessibles », énumère Imad Hassoun. Par ailleurs, l’Etat hébreu détient huit habitants, accusés de liens avec le Hezbollah et le Hamas, de trafic d’armes et de drogues.
Les relations avec le gouvernement de Damas se sont, elles, améliorées. Ce dernier paie à nouveau les salaires des employés municipaux et a alloué un budget à la municipalité pour réparer les routes et les canalisations. « Les habitants de Hader comme des autres localités sont coincés entre le gouvernement, qui ne contrôle plus la zone, et les Israéliens, dont le seul souci est la sécurité, déplore Imad Hassoun. Ils se fichent pas mal de savoir s’ils ont en face d’eux des Druzes, des sunnites ou des chiites ».

Par Hélène Sallon et Abdulmonam Eassa
Le Monde du 04 juillet 2026

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