Au Liban, la vie en sursis de trois villages chrétiens enclavés dans la zone occupée par Israël : « Nous sommes comme emprisonnés, assiégés »

 

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Les quelque 7 000 habitants demeurés dans le sud du Liban occupé dépendent pour leurs déplacements et leur approvisionnement des autorisations de l’armée israélienne. Lundi, un convoi humanitaire de L’Œuvre d’Orient accompagné de journalistes n’a pas pu se rendre à Aïn Ebel, l’une des localités chrétiennes.
Sur la route côtière longeant les falaises de Naqoura, dans le sud du Liban, à 6 kilomètres de la frontière avec Israël, les véhicules blindés blancs de la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul) qui rejoignent leur siège croisent les quelques camions de vivres et voitures civiles se rendant épisodiquement dans les trois villages chrétiens d’Aïn Ebel, Debel et Rmeich.
Ceux-ci sont enclavés à 30 kilomètres plus à l’est, dans la zone tampon qu’occupe l’armée israélienne, et 7 000 personnes y vivent encore malgré la guerre entre Israël et le parti chiite Hezbollah, qui a démarré le 2 mars. Avec une poignée d’autres localités, ces trois villages sont les seuls à ne pas avoir été rasés par l’armée israélienne, et dont la population n’a pas été forcée à évacuer, sur la soixantaine de villages libanais que compte la zone occupée (6 % du territoire libanais).
Pour accéder à leurs villages, les habitants doivent passer un premier barrage israélien, fermé par une barrière jaune flanquée du drapeau bleu et blanc à l’étoile de David, que contrôlent quelques soldats installés dans une maison abandonnée. Puis un second, érigé plus loin, devant l’Hôtel Rêve de la mer, transformé en position militaire. L’autorisation de passage n’est accordée qu’après une coordination avec l’armée israélienne, effectuée par le biais du mécanisme de déconfliction opéré par la Finul, qui nécessite de communiquer quarante-huit heures à l’avance plaques d’immatriculation des voitures, noms des passagers et destination des véhicules.

« On veut rester libanais »
Lundi 20 juillet, le convoi organisé par l’association chrétienne française L’Œuvre d’Orient n’a pas été autorisé à passer les barrages israéliens. La présence de journalistes a motivé le refus israélien, expliquent les responsables de L’Œuvre d’Orient.
Depuis le début de la guerre, l’association française est parvenue à organiser une quinzaine de convois avec des camions de vivres pour ravitailler les trois villages chrétiens. Les humanitaires français, emmenés par le directeur de l’association, Mgr Hugues de Woillemont, devaient cette fois lancer la réhabilitation d’une zone sportive à Aïn Ebel, cofinancée avec le contingent français de la Finul. « On a peur que ces villages, isolés, se vident de leur population. Il faut créer des activités pour les dynamiser », explique Vincent Gelot, le directeur de L’Œuvre d’Orient au Liban.
L’enclavement est une douloureuse réalité pour les habitants d’Aïn Ebel, Debel et Rmeich. L’accès aux villages, qui ont été une ligne de front entre l’armée israélienne et le Hezbollah, a été rétabli après le cessez-le-feu du 17 avril. En mars, trois habitants ont été tués dans une frappe de drone israélienne alors qu’ils tentaient de réparer une antenne sur le toit d’une maison.
« Nous vivons dans une zone fermée sous le contrôle des Israéliens. On ne veut pas quitter notre village malgré les difficultés. On veut vivre et mourir ici, mais les routes seront-elles toujours accessibles ? Y aura-t-il toujours des convois pour amener des vivres ? », interroge le père Hanna Sleiman, le prêtre maronite d’Aïn Ebel, contacté par visioconférence.
« On nous accuse souvent d’être en lien avec Israël, mais ce n’est pas vrai : on est libanais, on veut rester libanais et rester sur notre terre », insiste aussi Sandy Diab, une conseillère municipale d’Aïn Ebel. Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a affirmé, le 5 juillet, sur la chaîne américaine Fox News que des villages chrétiens du sud du Liban avaient demandé leur annexion à Israël pour être protégés du Hezbollah. Une affirmation démentie par les élus locaux.

Situation sécuritaire précaire
A la différence du village voisin de Debel, où l’armée israélienne a installé un centre de commandement, il n’y a pas de présence israélienne à Aïn Ebel. « Mais nous sommes comme emprisonnés, assiégés, décrit le maire, Ayoub Khreich, également joint par visioconférence. Pour sortir du village, il faut se coordonner en passant par le mécanisme, et la réponse peut être positive ou négative. » La situation sécuritaire reste précaire. « Le cessez-le-feu n’a rien changé chez nous. Chaque jour, il y a des bombardements, des explosions, des tirs autour du village. Les Israéliens font ce qu’ils veulent », poursuit l’édile.
« Les habitants veulent continuer à vivre dans leurs villages et sont embêtés, car les liens avec le nord du Liban sont compliqués », rapporte le colonel Laudet, commandant de la Force Commander Reserve, la force de réaction rapide de la Finul, de retour de la zone. Les habitants enclavés n’ont de contacts réguliers qu’avec les casques bleus. L’armée et l’Etat libanais sont absents. Pour les 10 000 soldats de la Finul, répartis sur des dizaines de bases au sud du fleuve Litani, et pris pour cible à de nombreuses reprises durant la guerre – au prix de sept morts, dont deux Français –, les déplacements dans la zone tampon ne sont pas acquis. « On travaille à garantir notre liberté de mouvement », commente sobrement le colonel Laudet.
Chaque semaine, deux convois de ravitaillement atteignent Aïn Ebel, l’un assuré par l’organisation chrétienne Caritas, le second par la municipalité avec l’armée libanaise. Le village reçoit aussi du mazout du ministère de l’énergie libanais pour les générateurs qui produisent de l’électricité.

Evacuations de patients compliquées
Cet enclavement pose particulièrement problème dans l’accès aux soins de santé. Caritas a ouvert un dispensaire pour les premiers soins. L’hôpital le plus proche, à Tibnine, au nord de la zone occupée, ne leur est pas accessible. « On a eu des cas un peu difficiles qui nécessitaient une évacuation des patients vers Beyrouth. Pour cela, il faut que la Croix-Rouge libanaise puisse obtenir une permission, ce qui n’est pas toujours garanti », souligne le maire, Ayoub Khreich.
« La situation actuelle est difficile, car on donne aux gens de quoi manger mais ils n’ont plus de travail. De plus en plus d’habitants sont tentés de partir, bien que tous restent très attachés à leur terre, au village », dit Sandy Diab, la conseillère municipale. Seules 80 familles dont un des membres est employé par la Finul et les professeurs touchent encore un revenu.
Les agriculteurs n’ont pas pu récolter leurs olives. « Les terrains agricoles, éloignés du village, ne sont pas accessibles. Il y a aussi la pollution des bombardements au phosphore », précise l’édile. Il demande des aides pour développer l’emploi à distance des villageois.
La rentrée scolaire, en septembre, s’annonce d’ores et déjà difficile dans l’établissement scolaire des Sœurs des Saints-Cœurs. L’école chrétienne, soutenue par le Fonds des écoles d’Orient, cofinancé par L’Œuvre d’Orient et le ministère des affaires étrangères français, va assurer l’enseignement en présentiel pour les élèves chrétiens restés sur place. Elle entend offrir la possibilité à près de 50 % des élèves venant des villages chiites de la région, évacués avant d’être détruits par l’armée israélienne, d’étudier à distance.
« On est admiratifs du courage des habitants. Ce qui leur arrive est une injustice, comme ce qui arrive à toute la population libanaise, qui est otage de ce conflit », estime Vincent Gelot, de L’Œuvre d’Orient. « Il est important pour les habitants que l’on puisse continuer à leur rendre visite. Mais beaucoup des convois sont permis par la sécurisation assurée par la Finul, et nous nous inquiétons de la fin de sa mission, qui doit intervenir fin décembre », dit Mgr Hugues de Woillemont. Faute d’avancée diplomatique, le départ prévu des casques bleus sera un défi à la fois pour l’accès à l’emploi des personnes travaillant pour la Finul et pour la survie des trois villages chrétiens.

Par Hélène Sallon
Le Monde du 21 juillet 2026

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