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| Evian (France), le lundi 15 juin 2026. Le président Donald Trump lors du sommet du G7. Photo officielle de la Maison Blanche. Daniel Torok |
Parmi les protagonistes directs de la guerre contre l’Iran, le vainqueur stratégique, à court terme, est certainement Téhéran. Le régime a prouvé sa résilience et sa capacité à supporter la guerre mieux que les États-Unis. Washington avait plus besoin d’une trêve — peut-être d’une paix — que Téhéran. Mais le bilan peut être différent sur le long terme. Cela dépendra de la capacité du régime à faire face à la crise économique extraordinaire qui a été provoquée à la fois par sa gestion et par les sanctions passées, et par une guerre qui, selon les estimations, pourrait coûter mille milliards de dollars de reconstruction, ainsi qu’une baisse de 10 % du PIB du pays.
Sur le plan politique, mon diagnostic provisoire est que le régime est à la fois plus militarisé, plus radical, mais en même temps davantage capable de prendre des décisions pragmatiques. C’est ce que m’inspire par exemple la rencontre entre le vice-président des États-Unis J. D. Vance et le président du parlement iranien Mohammad Ghalibaf, alors que le père de l’actuel guide suprême, Ali Khamenei, avait toujours refusé les négociations directes. Certes, les dirigeants actuels ont mis du temps à accepter le MoU — le mémorandum d’entente entre les États-Unis et l’Iran, signé au château de Versailles le 17 juin. Mais il faut prendre en considération les conditions de négociations, les difficultés à se réunir et à communiquer à cause de la guerre. Malgré ces obstacles, ils ont pris des décisions importantes. Ils se sentent renforcés, et prêts à faire des choses que le guide suprême assassiné ne voulait pas faire, comme le fait d’attaquer Israël.
Pour les nouveaux dirigeants à Téhéran, l’Iran a été trop timoré jusque-là.
La génération des dirigeants actuels n’a pas vécu la révolution islamique. La plupart d’entre eux ont fait leurs armes au moment de la guerre Iran-Irak (1980 – 1988) et ils pensent que la prudence les a jusque-là affaiblis. Cela leur a coûté l’affaiblissement du Hezbollah, et encore plus celui du Hamas, en plus des dommages qu’ils ont eux-mêmes subis. Certains d’entre eux se disent qu’ils auraient dû attaquer plus tôt, et qu’ils n’auraient pas dû arrêter la guerre des 12 jours (juin 2025). C’est la leçon qu’ils ont apprise de toutes ces guerres : l’Iran a été trop timoré. Ils auraient dû répondre beaucoup plus vite, beaucoup plus fortement.
Certaines voix en Iran disent qu’aujourd’hui encore, ils ont arrêté la guerre trop tôt. Or, lorsqu’on entend le président Donald Trump dire : « On était au bord de la récession », « je ne voulais pas être le nouveau Herbert Hoover », ou « encore quelques semaines et on n’avait plus de pétrole », on se demande s’ils n’auraient pas dû, effectivement, attendre encore. Parce qu’à ce moment-là, Trump aurait vraiment capitulé.
Avec cette dernière guerre, les dirigeants iraniens ont démontré un effet dissuasif plus important que les États-Unis. Sans doute, il y aura un prix économique à payer, qui se traduira politiquement. Je ne sais pas comment ils vont pouvoir faire face aux revendications de la population. Mais stratégiquement, c’est un régime plus jusqu’au-boutiste, et en même temps, s’il estime que le prix est bon, il est prêt à passer des accords.
Au final, les seuls qui ont vraiment perdu sur presque tous les fronts, ce sont les États-Unis. Mais c’est un pays qui peut se permettre des pertes économiques et militaires, car il reste une superpuissance. Peut-être pas à court terme, mais à long terme il va souffrir de son manque de légitimité, de la détérioration de son image, d’avoir perdu la guerre stratégique face à l’Iran ainsi que la guerre de légitimité à Gaza.
La deuxième administration Trump est en train de balayer tout ce qui reste de prétendue légitimité états-unienne
Je pense que le déclin états-unien est inévitable. Tous les empires — ou toutes les puissances de ce type — ont des courbes ascendantes et des courbes descendantes. Les États-Unis sont certainement dans une courbe descendante, surtout si on les compare à la Chine. Dans ce déclin commencé il y a longtemps, il y a régulièrement des coups d’accélérateur.
Le premier a été l’invasion de l’Irak en 2003 — et plus globalement la « guerre contre le terrorisme ». Cette guerre commence à vraiment montrer les limites de la puissance états-unienne, et de tout cet ordre idéologique que les États-Unis ont essayé de construire. Les manquements par rapport au droit international et le « deux poids deux mesures » de cette politique sont clairement apparus.
La première administration de Trump (2016 – 2020) a été un deuxième coup d’accélérateur. Le troisième, c’est la guerre de Gaza. Enfin, il y a la deuxième administration Trump qui est en train de balayer tout ce qui reste de prétendue légitimité états-unienne. Certains pensent que si l’ascendant états-unien sur l’intelligence artificielle se confirme, il peut ralentir ce déclin, mais ce n’est pas mon analyse.
Si l’on veut faire un bilan plus global depuis le 7 octobre 2023, tout le monde a perdu. C’est plus ou moins un désastre collectif. Politiquement, du point de vue de l’importance que revêt la question palestinienne au niveau international — et l’évolution politique en la matière aux États-Unis et dans le Sud global —, il y a une victoire que l’on peut mettre à l’actif des Palestiniens. Maintenant, si l’on regarde leur condition à Gaza et en Cisjordanie, le niveau de destruction, mais également l’absence de toute direction d’un mouvement palestinien digne de ce nom, il est difficile de parler des Palestiniens comme des vainqueurs.
Aujourd’hui, accepter l’argent du lobby pro-israélien aux États-Unis est un fardeau
Israël peut s’estimer militairement vainqueur, car il a prouvé qu’il pouvait faire tout ce qu’il voulait et imposer une « zone tampon » au Liban, à Gaza, en plus de son offensive en Cisjordanie. Mais stratégiquement, si l’on réfléchit à long terme et politiquement, du point de vue de son image à l’international, c’est sans doute là où il a le plus perdu, en particulier aux États-Unis. Je ne sais pas encore si cela aura des répercussions politiques concrètes, mais au vu des sondages et des évolutions, surtout chez les démocrates, mais également chez une frange importante du camp MAGA, nous sommes dans une situation que je n’aurais pas imaginée il y a deux ans.
Désormais, aux États-Unis, accepter de l’argent de l’AIPAC, le lobby pro-israélien aux États-Unis, est mal vu. Une quarantaine de députés démocrates ont déjà annoncé que ce ne sera pas leur cas. Beaucoup d’autres hésitent, alors que, jusque-là, ils mettaient un point d’honneur à obtenir ce financement. Dorénavant, il devient un fardeau, c’est tout de même fascinant. Il y a aussi des appels au conditionnement de l’aide militaire états-unienne à Israël, voire des appels à la mise en place de sanctions, alors que, il y a encore quelques années, personne parmi les démocrates n’osait toucher à cette aide. Ce sera un test pour les primaires du Parti démocrate, où chaque candidat devra se prononcer sur ces questions, comme cela a été le cas pour les élections municipales à New York.
Le gouvernement israélien voit bien cette évolution. Des responsables disent qu’ils n’ont pas besoin d’aide militaire. Le soutien de Washington à Tel-Aviv devra être revu, peut-être d’une manière qui finalement aidera Israël. Mais le fait que ce débat ait lieu reflète un changement dans la politique états-unienne, intensifié par la nature du gouvernement israélien actuel. Le trio Benyamin Nétanyahou, Bezalel Smotrich et Itamar Ben Gvir est l’incarnation du mal aux yeux de beaucoup d’Américains. S’ils ne sont plus au pouvoir, qu’adviendra-t-il de cette relation ? C’est facile de se positionner contre Israël lorsque c’est Nétanyahou qui est premier ministre. Cela l’est moins lorsque ce sont des gens jugés plus fréquentables. Et je pense que c’est un peu la même chose en Europe.
Imaginons que les démocrates gagnent l’élection présidentielle en 2028, et qu’à ce moment-là, on ait un gouvernement israélien dirigé par quelqu’un comme Naftali Bennett. Est-ce que la direction démocrate va pousser un « ouf » de soulagement car elle pourra revenir à sa politique traditionnelle envers Israël, même si elle continue à le critiquer plus que d’habitude ? L’évolution profonde de l’opinion publique vis-à-vis d’Israël ne se reflète pas encore complètement chez les élus démocrates qui doivent également répondre à certains lobbys et aux donateurs financiers. Est-ce que tout ce qu’on voit maintenant sera mis de côté sous prétexte que le prochain gouvernement israélien ne comptera pas des extrémistes comme Ben Gvir et Smotrich ? J’ai vécu cela en 2022, l’année où Naftali Bennett et Yair Lapid se sont succédé à la tête du gouvernement. À chaque fois qu’on a voulu avancer sur le dossier iranien, on nous disait : « Attention, vous allez faire le lit de Nétanyahou ! Il ne faut pas lui permettre de dire que lorsque Bennett est premier ministre, les États-Unis se permettent de faire des concessions aux Iraniens ! »
Je ne sais pas si ce sera la même chose demain, parce que le climat politique est différent. Mais tout en constatant une certaine évolution, je ne parierai pas pour autant sur un réel changement. Beaucoup de démocrates centristes ne rêvent que du jour où il y aura un gouvernement plus « présentable » en Israël, mais qui ne changera pas fondamentalement de politique vis-à-vis des Palestiniens.
Le dossier libanais va être un test pour Israël, les États-Unis et l’Iran
Le dossier libanais permet de voir les conséquences de ce changement d’opinion vis-à-vis d’Israël même au sein des Républicains MAGA. Le président Trump a dicté ses règles à Benyamin Nétanyahou et a demandé l’arrêt total des opérations israéliennes. Évidemment, il peut toujours y avoir des exceptions, des bombardements ponctuels, mais c’est un coup d’arrêt que ne voulait ni le gouvernement israélien, ni d’ailleurs l’opposition.
Cela nous amène à constater un paradoxe qui n’en est pas vraiment un : Donald Trump est un président qui a jeté par la fenêtre tous les principes qui ont régi jusque-là la politique étrangère états-unienne. Il soutient Israël comme peu de présidents l’ont fait, jusqu’à entamer une opération militaire conjointe avec lui, et ceci est un précédent — jusque-là, les États-Unis y étaient réticents par crainte pour leur image dans le monde arabe. Lors de cette dernière guerre contre l’Iran, Israël et les États-Unis étaient en tandem, bien que des Républicains, surtout chez les MAGA, aiment à dire que tout cela n’est pas de la faute de Trump, et qu’il a été berné par les Israéliens. Je ne pense pas que cela soit le cas car cela fait des années que Nétanyahou veut cette guerre, mais tous les présidents états-uniens — y compris pendant la première administration Trump — lui ont dit non et il ne pouvait rien faire. Là, dès le premier jour, Israël et les États-Unis sont main dans la main dans cette guerre, avec une division des tâches.
Donald Trump était tout à fait convaincu à la fois par Israël — Nétanyahou lui a dit que ce serait une guerre rapide — mais aussi par ce qui s’est passé au Venezuela. Il était persuadé de pouvoir faire la même chose en Iran. Certains dans son entourage avaient des réserves, comme le vice-président J. D. Vance ou la cheffe de cabinet de la Maison Blanche Susie Wiles, mais ils les ont exprimées de façon extrêmement feutrée. Personne n’a osé lui dire qu’il faisait une erreur.
Pourtant, ce même président est également capable d’une critique sans précédent et d’une virulence rare à l’encontre du premier ministre israélien. Or, pour ce dernier, son avenir dépend des Républicains, plus exactement des évangéliques et, depuis peu, de Trump. Le Likoud commence également à perdre une frange du Parti républicain — celle des MAGA —, non pas parce qu’elle désapprouve la politique israélienne, mais parce que leur principe c’est America first (L’Amérique d’abord) : pourquoi donneraient-ils de l’argent aux Israéliens qui, non seulement, en ont suffisamment, mais en plus les entraînent dans des guerres dont ils ne veulent pas ? Si même Trump lâche Nétanyahou, celui-ci se retrouve vraiment tout seul.
Or, Donald Trump ne comprend ni les méthodes ni la stratégie israélienne au Liban, et sa priorité en ce moment semble être la survie du MoU. Le fait que l’Iran et les États-Unis discutent d’affaires régionales est, dans un sens, une concession iranienne. Du temps de Barack Obama, Téhéran estimait que cela ne faisait pas partie des négociations. Toutefois, ils le font sur le dossier libanais et à propos du Hezbollah, ce qui leur donne une certaine aura régionale. Ils s’affichent dans le rôle du sauveur du Liban, ce qui sape évidemment la crédibilité du gouvernement libanais qui cherche depuis des semaines à être le seul interlocuteur légitime sur le sujet. Même si les rencontres trilatérales entre Israël, le Liban et les États-Unis continuent, il a été démontré qu’elles sont totalement vaines, puisque les vraies négociations ont lieu via un canal qui ne plaît ni à Israël ni au gouvernement libanais.
Le dossier libanais va être un test pour les priorités et les marges de manœuvre de trois acteurs. À quel point les États-Unis sont-ils prêts à mettre la pression sur Israël ? À quel point le premier ministre israélien est-il prêt à écouter le président états-unien et non sa base électorale et politique, voire le sentiment général des Israéliens ? Sachant que cela arrive durant une année électorale en Israël, où Nétanyahou aimerait se présenter à la fois comme un partenaire fiable, indispensable, avec les meilleurs rapports possibles avec les États-Unis, en particulier avec le président Trump, mais en même temps comme un premier ministre israélien qui ne pense qu’aux intérêts nationaux. Il va lui falloir faire un choix. Peut-être que, l’échéance électorale approchant, il affirmera son indépendance vis-à-vis des États-Unis pour ne pas avoir l’air d’un pantin.
Le troisième acteur concerné, c’est l’Iran. À quel point Téhéran s’en tiendra à sa décision de faire dépendre le MoU d’un cessez-le-feu réel, et à terme d’un retrait israélien du Liban ? Ou bien les avantages économiques de l’accord le pousseront-ils à fermer les yeux sur des violations ponctuelles ?
Les pays médiateurs de la région peuvent jouer un rôle plus important que celui des Européens, qui font juste acte de présence.
Au-delà du Liban, la dernière guerre a aussi un impact important sur les pays de la région, dont certains ont œuvré à la signature de cet accord entre Téhéran et Washington, notamment sur les pays du Golfe. Je me suis récemment rendu aux Émirats arabes unis et en Arabie Saoudite. Contrairement à ce que des analystes affirment depuis un moment, les personnes que j’ai rencontrées là-bas nient l’existence d’une division entre, d’un côté, les pays qui ont joué le rôle de médiateurs pour la signature du MoU — l’Égypte, le Qatar, l’Arabie saoudite, Oman, la Turquie et le Pakistan —, et de l’autre, Israël, les Émirats, l’Inde et la Grèce. Elles ne veulent pas penser en termes d’axes. Même les Saoudiens ne veulent pas trop miser sur le groupe R4. Ils disent que, pour l’instant, cela n’a rien d’une structure institutionnalisée.]]
Il est vrai que la relation vis-à-vis d’Israël est différente de chaque côté. Mais je ne sais pas si cette division va perdurer, et si elle va avoir des répercussions plus larges. Ce qui est intéressant, c’est que ces médiateurs sont présents dans la région, et qu’ils peuvent jouer un rôle différent, mais non moins important que celui joué par le P 5+1, à l’époque de l’accord nucléaire de Vienne, dit aussi JCPOA (Joint Comprehensive Plan of Action). Ces pays avaient beaucoup critiqué le JCPOA, parce qu’ils en avaient été écartés. Mais ils sont capables d’investir en Iran, beaucoup plus que ne l’ont fait les Européens à l’époque, alors que ces derniers font juste acte de présence.
Ceux qui jouent un rôle aujourd’hui sont ceux qui sont les premiers concernés par ce qui se passe dans la région, et cette tournure est intéressante. Ces États mettent la pression sur les États-Unis, ils disent clairement au président Trump : nous ne voulons plus de cette guerre, il faut l’arrêter ; tout en disant à l’Iran d’arrêter les bombardements. Ils ont joué un rôle parce que la guerre les déstabilisait économiquement, politiquement, stratégiquement, et ils n’en voyaient pas le bout. Un pays comme le Qatar, qui est pourtant assez bien doté en ressources économiques, commençait à en souffrir. Si la guerre avait continué jusqu’en septembre, la situation aurait été bien pire pour lui.
Les pays du Golfe ont, à des moments différents et à des degrés divers, fait deux paris stratégiques, l’un depuis très longtemps, l’autre depuis peu. Le plus ancien concerne le parapluie sécuritaire états-unien. Le plus récent, c’est la normalisation ou le début de normalisation avec l’Iran. Or, les deux paris ont échoué. Cette guerre a démontré de façon éclatante que le pari sur le parapluie états-unien n’a pas porté ses fruits, puisque les bases militaires ont servi de cible plutôt que de remparts. Et le pari avec l’Iran, évidemment, n’a pas fonctionné non plus, puisque même le Qatar, qui entretenait de bonnes relations avec son voisin d’en face, a été attaqué.
Pourtant, au sortir de cette guerre, ils vont devoir reconduire les deux paris. Le message que j’ai entendu dans certains pays du Golfe est clair : ils ne peuvent pas se priver de l’appui sécuritaire des bases militaires états-uniennes pour l’instant, parce qu’ils n’ont pas d’alternative ; et la géographie prime, donc ils vont également devoir dialoguer avec l’Iran. Cela s’applique même à Abou Dhabi, qu’on a vu récemment reprendre langue avec Téhéran.
Les Émirats veulent aller encore plus loin dans leur coopération avec les États-Unis, peut-être également avec Israël. Le Qatar se pose plus de questions. Mais à terme, la véritable interrogation est de savoir si ces pays ont des alternatives : est-ce qu’ils peuvent développer leur propre défense régionale ? On dit que les Iraniens ont été avertis que s’ils attaquaient encore une fois l’Arabie saoudite, la réplique viendrait du Pakistan. Finalement, cette menace n’a jamais été mise à exécution parce qu’il y a eu le cessez-le-feu, on ne sait donc pas si le Pakistan se serait vraiment impliqué dans la guerre, comme le prévoit normalement le traité de défense mutuelle avec l’Arabie saoudite.
En tout cas, les États du Golfe ont bien compris qu’ils ne pouvaient pas compter sur Washington. Pour l’instant, ils n’ont personne d’autre pour les protéger. Mais à terme, ils devront avoir une politique de défense indépendante des aléas de la politique états-unienne, bien qu’elle soit pour l’instant difficile à mettre en œuvre. C’est la même chose d’ailleurs pour l’Europe qui parle d’une défense autonome, même si elle a plus de moyens pour le faire.
Il y a énormément de colère chez les populations de la région, de désir de vengeance, ainsi que le sentiment de n’avoir plus rien à perdre.
De manière globale, je pense que c’est trop tôt pour faire le bilan des trois dernières années dans la région. On ne voit pas encore quelles vont être les évolutions à long terme, que ce soit au niveau des populations ou des organisations militaires. Mais une chose est sûre : des actions militaires de ce type entraînent toujours une réaction. C’est ainsi que nous avons eu la naissance du Hezbollah ou celle du Hamas, l’apparition d’Al-Qaïda ou encore de l’Organisation de l’État islamique (OEI). La guerre en Irak par exemple a eu d’importantes ondes de choc, à la fois géographiquement — et ce jusqu’en Europe —, mais aussi sur la durée, puisqu’on a eu l’OEI onze ans après l’invasion états-unienne de 2003.
Il y a énormément de colère parmi les populations de la région, de désir de vengeance, ainsi que le sentiment de n’avoir plus rien à perdre. Beaucoup de Palestiniens et de Libanais disent n’avoir gardé de ces dernières années que le souvenir des destructions infligées par Israël — et parfois par les États-Unis. Tout cela a un impact populaire d’autant plus important que non seulement il s’agit de la question palestinienne qui a une dimension émotionnelle très forte, mais que la guerre à Gaza a coïncidé avec celle en Ukraine, donnant lieu à un « deux poids, deux mesures » flagrant et honteux entre les deux situations. Dans les deux cas, on avait des bombardements d’hôpitaux, des civils tués, une invasion, mais le discours occidental a été différent.
Cela fait très longtemps que le droit international est bafoué dans la région, mais là on atteint un paroxysme. À quel moment et de quelle manière s’exprimera cette colère ? C’est toute la question. Beaucoup en Occident n’en sont pas conscients et voient tout cela d’un œil plutôt positif. Certains responsables qui étaient en poste au moment de l’administration Biden expriment certes des réserves sur la manière dont les choses ont été menées, mais estiment qu’au fond, le bilan n’est pas si mauvais. Après tout, le Hamas et le Hezbollah ont été très affaiblis, même chose pour le programme nucléaire et les capacités militaires de l’Iran, et la Syrie a été débarrassée de Bachar Al-Assad. Dans l’ensemble, à leurs yeux, les conséquences sont davantage positives que négatives. Pour ma part, je suis beaucoup plus réservé. Et de toute façon, rien n’est terminé, ni à Gaza, ni au Liban, ni même en Iran.
Quand on est pyromane, on met le feu à la région sans réfléchir à ce qui va en ressortir. Et la stratégie d’Israël, qui est un peu le pyromane en chef, c’est d’obtenir des victoires à très court terme. La région lui est intrinsèquement hostile, les populations de la région ne l’acceptent pas, que ce soit à court ou à long terme. C’est donc une bataille permanente que les Israéliens doivent gagner tous les jours. Mais leur point de vue est très court-termiste. Du côté états-unien — et c’est quelque chose que j’ai vécu durant trois administrations —, l’horizon maximal de réflexion, c’est quatre ans, c’est-à-dire jusqu’à la prochaine échéance électorale. Il n’y a pas beaucoup de présidents, surtout en ce moment, qui réfléchissent à l’impact de leur politique dans dix, vingt ou trente ans. Dans une région qui a la mémoire longue, où les conséquences des actes se font sentir à très long terme, avoir deux acteurs majeurs qui ne pensent qu’à demain ou après-demain, cela ne peut que mal se terminer.
Orient XXI du 25 juin 2026
Robert Malley
Président de l’ONG International Crisis Group. Il était auparavant conseiller du président Barack Obama pour le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et le Golfe et négociateur de l’accord nucléaire iranien.

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