Quand la cité de Gaza rayonnait

 

Taysir Batniji ///// Détail de l’installation « Hannoun », 2009
L’enclave aujourd’hui ravagée a été le théâtre de nombreuses interventions militaires depuis la création d’Israël en 1948. Un nouveau chapitre tragique s’ouvrait alors dans l’histoire de cette oasis à la culture plurimillénaire, convoitée depuis l’Antiquité pour sa position stratégique en Méditerranée orientale.

Gaza a connu au fil des âges de multiples invasions, guerres de conquête et occupations étrangères, entrecoupées cependant de périodes d’essor et de prospérité. La géographie et la topographie du territoire permettent de mesurer l’intérêt qu’il a suscité dès les origines : bordé par deux déserts — le Naqab (Néguev) et le Sinaï —, le site littoral, doté d’un sous-sol riche en eau douce, de terres fertiles, et traversé par le fleuve Bésor (Wadi Gaza), constitue une oasis propice à l’agriculture. Les populations cananéennes qui y prennent pied il y a cinq mille ans fondent plusieurs cités fortifiées. Gaza, quant à elle, voit le jour vers le milieu du IIIe millénaire avant Jésus-Christ. Incorporé au XVIIIe siècle avant Jésus-Christ dans le royaume des Hyksôs, le territoire côtier est conquis deux siècles plus tard par l’Égypte. Utilisée notamment comme point d’appui militaire pour sécuriser la région, la cité devient sous le règne de la XVIIIe dynastie égyptienne un important pôle urbain.

À partir de 1200 avant Jésus-Christ, de nouveaux arrivants, les « peuples de la mer », originaires pour beaucoup du monde mycénien, s’installent le long de la côte palestinienne. L’Égypte cède la province gazaouie à l’un de ces groupes, les Philistins. Ceux-ci établissent leur cité-État (Philistia) de Jaffa à Rafah, avec Gaza pour capitale, se mélangeant au fil du temps avec les populations autochtones cananéennes. Les Philistins entrent bientôt en conflit avec les Israélites, des tribus locales (1) réparties dans les terres intérieures, auxquelles ils barrent tout débouché sur le littoral. Passée sous domination assyrienne en — 734, puis babylonienne en — 601, Gaza est annexée à l’Empire perse achéménide en — 539. La cité-forteresse, dotée de deux ports marchands, s’impose comme la plaque tournante régionale du commerce avec l’Égypte, la Phénicie et l’Arabie, mais également avec la Grèce.

Sa prise par Alexandre le Grand, en 332 avant notre ère, représente un tournant, avec son intégration par le glaive dans la sphère d’influence grecque. Au terme d’un siège de plusieurs mois, le territoire côtier âprement défendu est pillé, détruit, et une grande partie de sa population est massacrée (elle sera remplacée par des villageois locaux qui reconstruiront la ville). À l’ère hellénistique (IVe-Ier siècle av. J.-C.), la cité se développe tant sur le plan économique que culturel. Placée dans l’orbite de Rome en 63 av. J.-C., après la conquête de la région par Pompée, elle demeure un pôle marchand et urbain d’envergure, qui voit fleurir des monuments somptueux et des temples de divinités gréco-romaines.

Au cours des siècles suivants, Gaza offre le visage d’une ville cosmopolite où se côtoient Arabes, Phéniciens, Égyptiens, etc. Elle abrite en outre divers groupes confessionnels : des zoroastriens, des samaritains, des juifs (chassés de Jérusalem par l’empereur Hadrien en 135 de notre ère) ainsi qu’une communauté de chrétiens ayant fui les persécutions romaines. Fidèles à leurs traditions polythéistes, les Gazaouis adoptent tardivement le christianisme : ils seront massivement convertis — souvent de force — après l’arrivée de l’évêque Porphyre en 395, année où est créé l’Empire romain d’Orient (Empire byzantin), sous l’autorité duquel passe la cité portuaire. À l’ère byzantine, Gaza connaît un nouvel élan. Sur le plan économique, son territoire se couvre de vignobles et se spécialise, entre autres, dans l’exportation du vin. La vie littéraire et intellectuelle y est particulièrement intense aux Ve – VIe siècles : philosophes, poètes, savants, rhéteurs y dispensent leur enseignement ou leurs œuvres. Le mouvement de pensée qui s’épanouit alors est aujourd’hui appelé « école de Gaza » (2).

Cette carte est tirée d’un atlas national publié par Charles-Louis-Fleury Panckoucke en 1826. Elle est l’œuvre du cartographe Pierre Jacotin, qui accompagna l’armée de Napoléon pendant la campagne française en Égypte et en Syrie en 1799. Elle offre une représentation précise de la région de Gaza, soulignant son importance stratégique

Conversion à l’islam
La victoire des armées arabo-musulmanes du calife Omar Ibn Al-Khattab face aux troupes de l’empereur Héraclius, en 636, sonne le glas de la domination byzantine. En raison de sa position stratégique, Gaza est conquise dès l’année suivante par les Arabes. Peu à peu, les Gazaouis se convertissent à l’islam tandis que subsistent des communautés juives, samaritaines et chrétiennes. Intégrée en 661 au califat omeyyade, la cité passe dans le giron abbasside en 750 puis fatimide en 969, avant d’être soumise un siècle plus tard par les Turcs seldjoukides et d’entamer son déclin. Après s’être emparés de Jérusalem en 1099, les croisés y entrent l’année suivante. Le chef militaire kurde Saladin reprend la ville en 1170. Au siècle suivant, elle change de maîtres au gré des conquêtes et reconquêtes croisées et musulmanes. En 1260, elle passe sous l’autorité des Mamelouks, une lignée d’esclaves-soldats affranchis. S’ouvre alors un véritable âge d’or dans de multiples domaines : économique, urbain, architectural, culturel, intellectuel, droit islamique, etc. La dynastie laissera en héritage de nombreux édifices emblématiques : mosquées, mausolées, palais, bains publics, caravansérails, marché de l’or… dans ce qui est devenu l’une des villes marchandes les plus prospères du Proche-Orient, où cohabitent musulmans, minorités confessionnelles et communautés d’origine étrangère (Maghrébins, Kurdes, Persans, etc.). Cependant, après la découverte de la route des Indes par le navigateur portugais Vasco de Gama en 1498, Gaza perd progressivement son exclusivité de carrefour pour le commerce des épices.

Transformations majeures
En octobre 1516, la cité tombe dans l’escarcelle du sultan ottoman Sélim Ier, vainqueur des Mamelouks à Khan Younès. La région est rattachée à l’empire de la Sublime Porte et restera sous domination turque pendant quatre siècles. Des transformations majeures s’opèrent sur les plans géographique, législatif, foncier et social. La cité côtière voit ses délimitations évoluer au gré des réorganisations territoriales. Sa superficie administrative augmente considérablement, la région passant du statut de caza (sous-district) à celui de liwa’ (district) englobant plus de 40 % de la Palestine historique (3). En 1858, les Ottomans modifient également le code foncier : une partie des terres sont attribuées à de hauts responsables turcs tandis que d’autres sont octroyées à plusieurs familles de notables locaux aux dépens d’anciens grands propriétaires, favorisant l’ascension d’une nouvelle classe possédante.

À partir de la seconde moitié du XIXe siècle, elle devient le théâtre d’une contestation grandissante contre l’empire turc : d’une part, la politique foncière ottomane suscite le mécontentement de la petite paysannerie mais aussi d’une partie des élites, acquises au nationalisme arabe et désireuses de s’émanciper du joug étranger ; d’autre part, l’activité commerciale de la ville recule au profit d’autres pôles urbains, comme Jaffa et Haïfa. La première guerre mondiale, à laquelle les Ottomans prennent part aux côtés de l’Allemagne, éprouve durement le territoire côtier : le conflit fait des centaines de morts parmi les Gazaouis (enrôlés de force dans l’armée turque comme beaucoup de Palestiniens), auxquels s’ajoutent les nombreuses victimes de l’épidémie de choléra de 1911-1912 et celles dues à la grande famine qui sévit en 1915.

En 1917, un an avant la défaite de l’Empire ottoman, le pouvoir change à nouveau de main à Gaza. Au terme d’une campagne lancée six mois plus tôt contre les troupes ottomanes, les forces britanniques du général Edmund Allenby s’en emparent le 9 novembre 1917. La cité est ravagée : sa vieille ville et un large pan du patrimoine architectural ont été lourdement endommagés par les bombardements. Elle est placée sous administration militaire puis sous mandat britannique en 1920. Ce protectorat colonial qui ne dit pas son nom est le fruit d’un accord de partage des possessions ottomanes au Proche-Orient conclu entre Paris et Londres en mai 1916 (accords Sykes-Picot), et amendé en 1918 après la capitulation turque.

Le contrôle de la Palestine revêt une haute importance pour la Grande-Bretagne, qui entend sécuriser la partie orientale du canal de Suez, ligne vitale entre l’Angleterre et les Indes. C’est pourquoi les Britanniques voient d’un œil favorable les revendications sur la Terre sainte du mouvement sioniste, né en Europe à la fin du XIXe siècle. En novembre 1917, Londres promet ainsi à ses dirigeants l’établissement en Palestine d’un « foyer national pour le peuple juif » : la création de ce « foyer politique » occidental doit permettre à la Couronne de se prémunir des velléités étrangères en Terre sainte et d’y consolider sa mainmise. Après une première vague d’immigration juive entamée dès 1882, la Palestine voit affluer des milliers de Juifs européens à partir des années 1920 : le nombre de colonies s’accroît, entraînant des tensions avec les « autochtones » palestiniens. En mai 1921, à Jaffa, puis en août 1929, à Jérusalem et Hébron, les affrontements entre Arabes et Juifs font des centaines de morts de part et d’autre.

Le pays voit affluer des milliers de Juifs européens à partir des années 1920 : le nombre de colonies s’accroît, entraînant des tensions avec les « autochtones » palestiniens
La ville même de Gaza (qui compte encore en 1930 une petite communauté juive palestinienne) n’est pas directement menacée par la multiplication des colonies, réparties principalement sur la côte centrale et ses abords ainsi que dans le nord de la Palestine. Pour autant son district voit apparaître plusieurs implantations sionistes. Dès les années 1920, les habitants organisent des manifestations et des colonies sont attaquées. Lors de la grande révolte palestinienne de 1936-1939 contre le colonialisme et la présence anglaise, qui bascule à partir de 1937 dans la lutte armée entre les combattants palestiniens, d’un côté, et les milices juives associées à l’armée britannique, de l’autre, Gaza prend une part active à l’insurrection. Les autorités coloniales répondent par une répression systématique et des arrestations de masse. Maté en mars 1939, le soulèvement se soldera par au moins cinq mille morts du côté palestinien.

Plan de partage inégal
Au cours des années 1940, la situation empire et devient intenable pour la Grande-Bretagne. Au début de 1947, Londres annonce son intention d’abandonner son mandat sur la Palestine. Moins d’un an plus tard, le 29 novembre 1947, l’Organisation des Nations unies (ONU) adopte un plan de partage inégal en deux États — juif et arabe —, rejeté par les Palestiniens. Le 14 mai 1948, les Britanniques se retirent et David Ben Gourion proclame la naissance de l’État d’Israël. Entre décembre 1947 et la fin de la première guerre israélo-arabe de 1948-1949, quelque 800 000 Palestiniens sont expulsés de leurs foyers par les forces sionistes puis israéliennes. Le territoire côtier, qui compte alors 80 000 habitants, accueille à lui seul 200 000 personnes issues pour la plupart des villages environnants. Le district de Gaza, déjà amputé d’une partie de sa superficie à l’ère du mandat, sera réduit à une « bande » d’environ 365 kilomètres carrés, peuplée aux trois quarts de réfugiés. Un nouveau chapitre de la tragédie palestinienne commence.

Olivier Pironet
Manière de voir - Février et Mars 2026

(1) Sur les origines cananéennes des Israélites, cf. Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé. De la Bible au sionisme, Flammarion, Paris, 2010. (1re éd. : Fayard, 2008).
(2) Cf. Abaher El-Sakka, Gaza sous l’occupation britannique, Éditions de l’Atelier - Institut du monde arabe, Paris, 2025, et Maurice Sartre, « La splendeur oubliée de Gaza », L’Histoire, n° 340, mars 2009, Paris.
(3) Cf. Abaher El-Sakka, op. cit.

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