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| Malika Baouya, infirmière de 48 ans, a subi de graves blessures lors de sa détention par les autorités israéliennes. Ici, à Nice, le 5 juin 2026. OLIVIER MONGE/MYOP POUR « LE MONDE » |
Malika Baouya ne dort presque plus. Dès qu’elle ferme les yeux, elle revoit les soldats. Quand elle finit par s’endormir, elle rêve de coups et de traces laser que les armes laissent quand elles visent. L’infirmière intérimaire niçoise de 48 ans, militante de la cause palestinienne et mère de trois enfants, rencontrée par Le Monde vendredi 5 juin, a été interpellée par les autorités israéliennes dans la nuit du 18 au 19 mai et, selon son témoignage, « torturée ». Elle faisait partie des 430 militants – dont 37 Français – qui avaient quitté la Turquie, le 14 mai, avec pour objectif de briser le blocus imposé par Israël à la bande de Gaza.
Gravement blessée aux cervicales, Malika Baouya a d’abord dû être hospitalisée d’urgence en Turquie, le 21 mai, avant de pouvoir être rapatriée à Nice le 26 mai, où elle a atterri en chaise roulante au côté de Scott Moreau, un autre membre de la flottille. Le jeune libraire de 26 ans a eu le tympan perforé et un poumon abîmé par son « tabassage ». L’étendue de leurs blessures a été documentée par le consulat dès leur arrivée à Istanbul, et attestée par des documents médicaux vérifiés par Le Monde.
Le rapport diplomatique établi à Istanbul, faisant état « de violences sexuelles, d’exposition au froid, de coups, mais aussi d’humiliations répétées à l’encontre de ressortissants français », a provoqué un signalement par le ministre des affaires étrangères, le 29 mai. La justice française a annoncé une semaine plus tard, vendredi 5 juin, avoir ouvert une enquête pour « tortures » et « crimes de guerre ». Les investigations ont été confiées à l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité. Contactée, l’ambassade d’Israël a indiqué que le porte-parole de l’administration pénitentiaire israélienne avait démenti ces accusations.
Dès le 20 mai, le traitement réservé à des membres de la flottille avait provoqué un tollé international. Une vidéo publiée par le ministre de la sécurité nationale israélien, Itamar Ben Gvir, montrant les militants agenouillés face contre terre et mains entravées, a suscité de vives réactions de plusieurs pays, jusqu’au sein même du gouvernement israélien. « Bienvenue en Israël, nous sommes chez nous ! », lançait le ministre d’extrême droite sur les réseaux sociaux, en publiant des images d’hommes et de femmes immobilisés, avec en musique de fond l’hymne israélien. « A compter de ce jour, Itamar Ben Gvir est interdit d’accès au territoire français », avait alors réagi Jean-Noël Barrot sur X, dénonçant des « agissements inqualifiables à l’égard de citoyens français et européens passagers de la flottille Global Sumud ».
Malika Baouya figurait parmi ces silhouettes agenouillées. Quelques jours plus tôt, dans la nuit du 18 au 19 mai, l’infirmière était en train de finir son quart de nuit à bord du bateau quand elle a aperçu un navire qui se déplaçait très vite au loin. L’équipage savait qu’il s’apprêtait à être interpellé – une partie de la flottille avait déjà été interceptée début avril. Mais la confusion règne : « On venait tout juste de quitter les eaux turques, on était encore dans les eaux internationales », assure-t-elle.
La « salle de torture »
Ce n’est pas la première fois que cette soignante, fondatrice de l’ONG Infirmiers sans frontières, participe à une flottille. En septembre 2025, déjà, son navire avait été intercepté. « Les humiliations, la peur, ça, je connaissais. Mais cette fois-ci, personne n’était prêt pour ce qui allait se passer. » Comme d’autres navigants, elle dit avoir été victime d’une violence sans commune mesure avec les épisodes antérieurs de détention.
Transportée avec les autres membres de son équipage par Zodiac sur un navire militaire israélien, Malika Baouya raconte avoir reçu un bracelet avec un numéro. A bord, elle doit toujours se déplacer la tête courbée et enlever tous les vêtements qui portent une référence à l’Etat palestinien. « J’avais le bracelet numéro 116, alors je comprends qu’avant moi, il y a déjà eu 115 personnes qui sont passées par là. » Tenue en joue, elle reste des heures couchée sur le sol.
Une fois le passeport de l’infirmière confisqué et son bracelet donné, elle est escortée vers trois grands conteneurs posés sur le pont du navire, transformés en prison. L’un d’eux sert, selon elle, de « salle de torture ». « Quand j’arrive à l’intérieur, je vois un collègue en train de se faire tabasser. C’est terrible, un gémissement d’homme. Là, trois hommes cagoulés arrivent, ils me donnent des coups dans la tête. Je dis : “I can’t breathe !” [je ne peux pas respirer], et l’un d’eux répond : “Look at me, look at me, I’m a doctor” [regarde-moi, regarde-moi, je suis un médecin], et il me redonne des coups de poing. Dans le cou, dans le visage, dans les yeux, dans le nez, je sens les coups qui explosent de partout. » L’un d’eux tente de lui arracher sa culotte, en vain, raconte-t-elle.
Les militants sont alors jetés dans une cour formée par les bâtiments en tôle en plein soleil. « Pendant deux jours, on va entendre ceux qui passent dans le conteneur de torture hurler », dit-elle. Le groupe se met à guetter la porte qui s’entrouvre régulièrement pour laisser sortir des corps violentés. « Ceux qui sortaient très abîmés, on tentait de venir les aider. On a reçu deux petites bouteilles d’eau et du pain jeté sur le sol. On a dû faire un bandage sur une plaie qui saignait avec du pain. »
La nuit, les soldats frappent sur la tôle pour empêcher les militants de dormir. Le jour, ils leur tirent dans les jambes avec des balles en caoutchouc, raconte-t-elle. Avant de pénétrer dans la cour, ils ont pris l’habitude de lancer une grenade assourdissante sur le groupe. Les conversations sont surveillées. « Dès qu’on se mettait à parler de ce qui nous était arrivé, ils nous aspergeaient au jet d’eau », assure l’infirmière.
Traumatisme crânien
Mercredi 20 mai, vers midi, deux jours après l’arrivée de Malika Baouya à bord, les militants reçoivent une dernière grenade assourdissante. « Ils nous regroupent, nous mettent à genoux, les mains tenues avec des Serflex. On doit se mettre accroupis, la tête au sol, ils nous mettent une chanson en hébreu en boucle. Ils continuent de nous viser avec leurs armes, l’un d’eux nous dit : “S’il y en a un qui lève la tête, on le shoote.” »
Une fois arrivés à Ketziot, dans le sud du pays, les militants doivent traverser ce qu’ils ont appelé « la salle de torture » afin de quitter le navire. « Là, je vois des lunettes cassées, une chaussure, les restes de ces moments », raconte Malika Baouya, la voix qui tremble. Un par un, les militants débarquent. « Les soldats regardent notre numéro, nous rendent notre passeport, et puis nous font des bruits de chèvre », raconte-t-elle. Sur le ponton, d’autres hommes en uniforme attendent, puis lancent : « Welcome to Israël ! »
Au port, les formalités administratives donnent de nouveau lieu à des scènes de violence et d’humiliation. L’infirmière a de plus en plus de mal à baisser la tête et craint d’avoir un bras cassé. Chaque individu est pris en photo. « Ils nous criaient : “Say I love Israel” [dis que tu adores Israël], ils nous faisaient avancer à genoux, en rigolant : “Good dog, good dog” [bon chien]. » Le groupe est finalement renvoyé en Turquie par avion, où Malika Baouya est hospitalisée d’urgence. On lui découvre un traumatisme crânien, des ecchymoses et une cervicale cassée.
« Nous n’avons fait qu’amener de l’aide humanitaire », dit Malika Baouya. Immobilisée, elle va devoir vivre de longs mois sans revenus, du fait de son statut d’intérimaire. Assis à côté d’elle, Scott Moreau, avec qui elle tente de se réparer, hoche doucement la tête : « Cette fois-ci, le monde entier réagit parce qu’on est blancs et qu’on a le bon passeport. Alors, même s’il fallait perdre un deuxième tympan, je referais la même chose sans hésiter. »
Propos recueillis par Sofia Fischer
Le Monde du 06 juin 26

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