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| Voiture prise pour cible par un drone israélien sur l’autoroute côtière reliant Beyrouth au sud du Liban, le 22 mars 2026. © Stringer/DPA/ABACAPRESS.COM |
Il fait lourd à Haret Saïda, ce village posé au nord-est de Sidon. Le ciel est blanc et chaud, sans soleil. Dans le cimetière, Reda, 30 ans, est tout de noir vêtu. Il est assis contre la tombe d’Ahmad, son ami d’enfance, tombé le 28 mai à Nabatiyeh. Paramédical de formation, Reda essuie ses larmes d’un revers de main. Sa colère est physique. Elle sort par les mots. « Je me fiche des drones. Je ne les vois pas. Pareils qu’Israël, ils n’existent pas. » La phrase résume une forme de déni volontaire, une armure. Mais tout le monde ne peut pas s’y réfugier.
À quelques kilomètres au nord, sur les hauteurs de la banlieue sud de Beyrouth, Ali observe et a une théorie. « Avec tout ce qu’Israël peut faire technologiquement, le bourdonnement est maintenu exprès, pour nous agacer. » Une intuition que les analystes en guerre électronique ne rejettent pas : la présence sonore des drones MALE, (Moyenne altitude, longue endurance), capables de tourner en boucle dans le ciel pendant des jours, est largement décrite par chercheurs, ONG et journalistes comme un outil de pression psychologique sur les populations civiles.
Le sommeil est parti le premier
Les habitants du Sud ont donné un prénom à cet ennemi du quotidien. Emm Kamel, « la mère de Kamel » en arabe, est le surnom populaire des drones israéliens de surveillance, associé au terme hébreu Malakh Kesef (« ange d’argent »), appellation d’un modèle de drone de reconnaissance largement utilisé par l’armée israélienne dans le ciel libanais. Avec le temps, la famille s’est agrandie. Amir, 56 ans, originaire de Nabatiyeh, ville du Sud-Liban, et aujourd’hui réfugié à Saïda, en fait l’inventaire avec un sourire amer : « Nous n’entendons pas seulement Emm Kamel, mais aussi le père de Kamel, la fille d’Emm Kamel, le fils du père de Kamel. Des drones différents, tout le temps, dans le même ciel. »
Inaya, mère de trois enfants, du même village, parle de « tension nerveuse » et de « peur viscérale ». « On l’entend presque tous les jours. On limite nos déplacements, on suit les groupes WhatsApp. » Le sommeil est parti le premier. Les enfants ont appris à reconnaître le vrombissement. « Certains ont développé un état d’anxiété dès qu’ils l’entendent. »
La peur ne s’arrête pas à la ligne de démarcation confessionnelle. Jihane habite Mansourieh, dans la montagne au sud-est de Beyrouth. Mère de deux enfants, elle parle sous le tableau de la Cène accroché dans sa salle à manger. La veille, à 20h30, elle a refusé de sortir sur le balcon. « Ces violations quotidiennes de mon espace aérien m’asphyxient. Du temps du président Lahoud, l’ordre était donné à l’armée libanaise de tirer sur n’importe quel drone. Pourquoi Joseph Aoun laisse faire ? »
Sous Émile Lahoud (1998 – 2007), l’Armée avait instruction d’engager tout aéronef non autorisé. Ce mandat a disparu avec les compromis politiques internes. Il reste un précédent : en août 2019, des soldats ouvrent le feu au M16 sur trois drones israéliens franchissant la Ligne bleue, frontière de facto tracée par l’ONU en 2000. Aucun n’est abattu. Ce que Jihane lit comme passivité relève d’une contrainte stratégique : toute interception expose à une escalade. Depuis le cessez-le-feu de novembre 2024, plus de 7 500 violations aériennes israéliennes ont été recensées au nord de la Ligne bleue par la FINUL et les autorités libanaises. L’organisation onusienne observe et transmet, sans capacité d’interception.
L’État régule les drones… de mariage
En mai 2025, le ministre des Travaux publics Fayez Rasamny relance le Centre de sécurité de l’aviation civile, avec des formations aux normes de l’OACI, Organisation de l’aviation civile internationale, et un projet d’Autorité nationale de l’aviation. Une modernisation du ciel civil, qui laisse de côté la question des drones militaires.
Sur le terrain, le cadre reste incomplet. La DGCA, Direction générale de l’aviation civile, n’a jamais publié de réglementation civile globale sur les drones. Dans les faits, ce sont surtout des procédures militaires qui s’appliquent : demandes écrites, numéros de série, plans de vol, autorisations au cas par cas. Un système hybride, plus administratif que normatif.
Selon une enquête d’un média local spécialisé, des drones américains MQ-9 Reaper auraient multiplié les survols non autorisés entre janvier et septembre 2025, provoquant trois quasi-collisions avec des avions civils près de l’aéroport de Beyrouth. Aucune réaction officielle n’a été rendue publique à ce stade.
Elie, ingénieur de 35 ans de Hadath, en banlieue sud de Beyrouth, a tranché : « Je ne vais pas attendre que les drones disparaissent pour sortir. » Mais l’insomnie reste. Ce qui le hante, c’est le glissement silencieux : « Nous nous habituons, et c’est une grave erreur. » Myriam, 19 ans, est étudiante en journalisme, elle a choisi les écouteurs comme armure. « On les entend tous les jours. Certains disent : « On s’est habitués. » Non, on ne s’y habitue pas. » Et elle ajoute : « Si d’autres vivaient ne serait-ce qu’un fragment de cette réalité, ils verraient les choses très différemment. »
Vingt ans d’escalade ont installé le drone au centre du conflit, jusqu’à en faire une présence presque ordinaire dans un ciel pourtant tout sauf paisible. En 2006 déjà, un drone kamikaze frappe la corvette israélienne Hanit au large des côtes libanaises, pendant que les flottes Heron, Searcher et Hermes accumulent près de 15 000 heures de vol en un mois de guerre.
Ces engins cristallisent une asymétrie
En 2012, le drone Ayoub du Hezbollah traverse l’espace aérien israélien pendant plusieurs heures, survolant des sites sensibles, dont possiblement le réacteur de Dimona. En 2024, une frappe tue Saleh al-Arouri dans la banlieue sud de Beyrouth. Un drone Ababil abat aussi le ballon-radar Sky Dew, élément clé du système antimissile israélien dans le nord du pays.
En 2026, apparaît une nouvelle génération : les drones FPV à fibre optique, déjà testés sur le front russo-ukrainien. Reliés à leur opérateur par un câble, ils échappent au brouillage électronique et volent au ras du sol, difficiles à neutraliser. Pour le général Mounir Chehade, ancien officier de l’armée libanaise et membre de la délégation chargée des négociations sur la frontière maritime avec Israël, ces engins cristallisent une asymétrie nette : des drones à 200 ou 300 dollars face à des systèmes anti-FPV dépassant souvent 11 000 dollars, sans compter les missiles d’interception. « On est dans un rapport de coût totalement déséquilibré », résume-t-il.
Les chiffres confirment l’intensification : 35 attaques documentées par BBC Verify depuis fin mars, et jusqu’à 399 incidents de tirs en vingt-quatre heures selon la FINUL.
Sur le papier, la résolution 1701 de l’ONU interdit les survols non autorisés dans le sud du Liban. Mais dans les faits, son application reste limitée. Les justifications juridiques des frappes ne sont pas toujours rendues publiques, et les notifications prévues au titre de l’article 51 de la Charte de l’ONU ne sont pas systématiques. Ces absences laissent des zones d’interprétation ouvertes.
Les drones FPV à fibre optique évoluent précisément dans ces interstices : technologies récentes, sans encadrement international spécifique. En avril 2024, le Liban a accepté la compétence de la Cour pénale internationale pour les faits commis depuis le 7 octobre 2023. Mais sur le terrain, cette démarche reste lointaine. Pour Me Melhem Khalaf, ancien bâtonnier de Beyrouth, ce décalage a une conséquence concrète : « En droit international, le silence peut valoir acquiescement, et l’absence de protestation affaiblit toute action future ».
« L’État, il est où ? » La question revient sans cesse. Elie la formule simplement : « 90 % du temps, les drones survolent nos têtes. Alors l’État, il est où ? » Amir n’attend plus de réponse institutionnelle. Myriam non plus. Dans le cimetière de Haret Saïda, Reda s’est levé. Au-dessus, dans le ciel blanc, Emm Kamel et toute sa famille tournent encore.
Mirna Bassil
L'Humanité du 03 juin 2026

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