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| Aux urgences de l’hôpital de Tebnine, dans le sud du Liban, le 16 juin 2026. ABDULMONAM EASSA POUR « LE MONDE » |
Des ambulances de l’Association islamique de la santé (AIS, affiliée au Hezbollah) déboulent en trombe dans l’entrée des urgences de l’hôpital de Tebnine, mardi 16 juin, en milieu d’après-midi. Quatre jeunes hommes ensanglantés, en tee-shirt et bas de treillis, sont amenés sur des brancards. Les urgentistes de cet établissement hospitalier, le seul encore fonctionnel près de la bande frontalière dans le sud du Liban, se précipitent pour les prendre en charge. Les quatre jeunes hommes ont été la cible d’une frappe de drone israélien, à 5 kilomètres de là, sur la route entre Haris et Haddatha, un village occupé par l’armée israélienne.
Ali Sabra, 18 ans, serre les dents de douleur, les larmes aux yeux. Sa jambe saigne abondamment. Il part dans un éclat de rire en réponse à la boutade d’un ami. « Il m’a attrapé et m’a dit : “J’ai perdu ma jambe” », le tance Mohamed Mouzamar, 24 ans. Leurs blessures sont légères. La frappe de drone avait valeur d’avertissement. « Un petit drone quadricoptère a commencé à descendre au-dessus de nos têtes. Puis un gros drone a tiré une roquette à 10 mètres devant nous », raconte Ali Sabra. Les quatre amis s’étaient mis en tête d’aller, à scooter, voir si la maison de l’oncle de Mohamed à Haddatha tenait encore debout, au lendemain du cessez-le-feu décrété entre Israël et le Hezbollah, dans le cadre du protocole d’accord signé entre les Etats-Unis et l’Iran.
« On a lu dans un groupe WhatsApp que les secouristes de l’AIS étaient à Haddatha en train de retirer les corps des martyrs dans les décombres et que l’armée libanaise y était déployée », justifie Mohamed Mouzamar, rentré à Majdal Selem, une ville à moitié détruite située sur une colline qui fait face aux positions israéliennes, près de Kiryat Shmona. Les services de secours ont annoncé, mardi en fin de journée, avoir extrait 18 corps des décombres à Haddatha et 52 dans le village voisin de Kafra. Plusieurs habitants de cette zone ont été la cible d’attaques au drone depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, les soldats israéliens cherchant certainement à les dissuader d’approcher de leurs positions.
Violations du cessez-le-feu
« Ce matin, on a déjà amené une victime d’une frappe de drone à Haris. C’était un avertissement. Les Israéliens ont ensuite frappé à quelques mètres de deux personnes à moto », indique Mohamed Bakr, un secouriste de l’AIS. La veille, un habitant du village qui essayait de rentrer chez lui, aux premières heures du cessez-le-feu, s’est retrouvé nez à nez avec un char israélien et a dû rebrousser chemin. « Je peine à croire que le cessez-le-feu va durer », dit, pessimiste, le secouriste de 33 ans, dont l’unité a perdu deux hommes dans une frappe de drone israélien, il y a vingt-cinq jours.
Plus au nord, dans les villages au sud de Nabatiyé, une ligne de front avec l’armée israélienne, cinq personnes ont été tuées, lundi et mardi, dans des attaques de drones. Plusieurs frappes israéliennes se sont abattues sur cette zone, mercredi matin, tandis que le Hezbollah dit affronter une force israélienne qui tente d’avancer dans la région. L’armée israélienne a, de son côté, affirmé avoir intercepté plusieurs roquettes tirées par la milice chiite contre ses soldats dans le sud du Liban.
L’Iran a menacé Israël d’une « réponse sévère » s’il poursuivait « ses agressions dans le sud du Liban ». Selon son décompte, Israël aurait violé le cessez-le-feu au Liban 84 fois depuis l’annonce du protocole d’accord avec les Etats-Unis, dimanche. La confusion demeure sur les termes de cet accord, qui n’ont pas encore été rendus publics, dans l’attente de sa signature, vendredi, en Suisse, notamment en ce qui concerne le Liban. Mardi, le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghtchi, a insisté sur le fait que « toute attaque militaire du régime sioniste contre le Liban, et la poursuite de l’occupation des territoires libanais seront considérées comme une violation ».
Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, avait répété que ses forces resteraient au Liban « aussi longtemps que nécessaire ». Au sommet du G7, à Evian-les-Bains (Haute-Savoie), le président américain, Donald Trump, l’a invité, mardi, à se montrer « plus responsable » au Liban, critiquant la stratégie militaire qu’Israël y emploie pour viser les militants du Hezbollah. « Trop de personnes ont été tuées », a estimé le président américain, alors que plus de 3 800 personnes, en majorité des civils, sont mortes depuis le 2 mars.
« Besoin de souffler »
A l’hôpital de Tebnine, l’heure n’est pas à la démobilisation. Dans la ville, où vivent 6 000 habitants, chiites et chrétiens, la plupart des familles reviennent voir leur maison et repartent. Certaines ont emporté leurs affaires et se réinstallent dans des immeubles parfois endommagés. Des chiens et des chats errants, et même des chevaux, affamés, fouillent les décombres à la recherche de nourriture. « J’attends la fin de la semaine pour voir si ma famille peut rentrer à Yater, et moi prendre des congés pour être avec eux. J’ai besoin de souffler », confie le docteur Samir Sweidan, le chef des urgences. Son épouse, enceinte de quatre mois, et leurs quatre enfants sont restés à Barja, près de Beyrouth, durant la guerre.
Le médecin de 43 ans et les 70 personnels soignants ont dormi sur place. Samir Sweidan en est déjà à sa deuxième guerre. Celle de 2026 a été bien plus éprouvante que la précédente, à l’automne 2024, surtout après le cessez-le-feu du 17 avril. Les combats se sont rapprochés de Tebnine alors que l’armée israélienne parachevait une « zone de sécurité avancée » sur les 600 kilomètres carrés qu’elle occupe dans le sud du Liban, délimitée par la « ligne jaune ». « Il y a eu 16 bombardements autour de l’hôpital », précise-t-il. Les immeubles qui lui font face ont été détruits. Le souffle des explosions a endommagé des vitres, des plafonds et des panneaux solaires au sein de l’établissement, et fait 30 blessés légers, dont deux médecins. L’approvisionnement en médicaments, en eau et en nourriture n’a pu se faire qu’avec l’aide de l’armée libanaise et du Comité international de la Croix-Rouge (CICR).
L’hôpital de Tebnine, le seul fonctionnel au sud du fleuve Litani avec les trois hôpitaux de la ville côtière de Tyr, à 30 kilomètres de là, s’est transformé en hôpital de campagne, desservant une soixantaine de villages. Les secouristes leur ont amené, au péril de leur vie, 1 450 blessés et 450 corps. « Si nous n’avions pas été ici, de nombreux patients seraient morts », dit le docteur Sweidan. Le personnel de l’hôpital, qui comprend dix médecins, aidés de trois médecins du CICR, a paré à l’urgence. Une fois stabilisés, les patients étaient transférés par la Croix-Rouge libanaise vers des hôpitaux situés en zone sûre.
« Il y a eu des jours pendant le cessez-le-feu où l’on a reçu jusqu’à 45 patients. Au début, la plupart étaient des civils, puis, après un mois, il n’y avait quasiment plus que des combattants, car tous les civils avaient fui », précise Samir Sweidan. Le 3 juin, l’armée israélienne a menacé de bombarder l’établissement, protégé par le droit humanitaire international, accusant le Hezbollah de s’y cacher. « Les Israéliens voulaient nous effrayer. Ils nous ont menacés, car nous soignions des patients dangereux, qu’ils préféraient voir mourir », dit le chef des urgences. L’armée libanaise et les casques bleus onusiens ont fouillé l’hôpital pour attester qu’aucune infrastructure du parti chiite n’y était installée.
Le flot des patients s’est tari à l’hôpital de Tebnine. Des corps retrouvés dans les décombres y sont transportés, ainsi que des patients victimes d’accidents, comme Hassan Hojeij. Cet homme de 38 ans a été percuté par un bulldozer alors qu’il aidait à chercher un corps dans les décombres d’un immeuble de son village de Kfar Dounine. La nuit, des bombardements autour de Majdal Selem ou de Haddatha résonnent encore dans l’enceinte de l’hôpital.
Par Hélène Sallon
Le Monde du 17 juin 2026

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