Vingt-six ans après leur retrait, les soldats de l’Etat hébreu ont investi la forteresse croisée qui surplombe le fleuve Litani, dimanche 31 mai. Un atout de plus dans la négociation avec les Libanais, qui doit reprendre à Washington les 2 et 3 juin.
Les derniers soldats israéliens s’étaient retirés, dans le plus grand secret, du château de Beaufort, dans la nuit du 23 au 24 mai 2000. Après dix-huit ans d’occupation et de nombreuses pertes dans leurs rangs, le premier ministre israélien d’alors, Ehoud Barak, avait ordonné le retrait du sud du Liban. La forteresse médiévale, une position stratégique en surplomb du fleuve Litani, servait de base défensive pour ce que l’Etat hébreu appelait déjà sa « zone de sécurité » au Liban. Construite par les Croisés au XIIe siècle, à 700 mètres de hauteur, elle surplombe tout le sud du pays et une partie du nord d’Israël, distant d’à peine quelques kilomètres. En quittant les lieux, les soldats ont détruit les bunkers à l’explosif pour ne pas offrir au mouvement chiite Hezbollah une image de victoire à revendiquer.
Vingt-six ans plus tard, le ministre de la défense israélien, Israel Katz, a annoncé, dimanche 31 mai, la prise de l’emblématique forteresse et de sa crête, après une semaine de bataille. Comme dans une répétition de l’histoire, sa capture est présentée comme l’achèvement de la « zone de sécurité avancée » que l’Etat hébreu occupe sur 6 % du territoire libanais, au motif de protéger les communautés du nord d’Israël. En dépit du cessez-le-feu décrété le 16 avril, Israël a intensifié ses opérations au sud du Liban pour contrer la menace des drones kamikazes du Hezbollah, responsables de la plupart des 25 morts parmi les soldats. Toute la région sous le fleuve Zahrani, à quarante kilomètres de la frontière, a été désignée « zone active de combat ».
« Vingt-six ans après le retrait de la zone de sécurité au Liban, le drapeau israélien flotte à nouveau sur les sommets qui surplombent les villes de Galilée », a déclaré M. Katz lors d’une cérémonie commémorative en hommage aux soldats israéliens tués lors de la précédente occupation du sud du Liban. Des dizaines d’entre eux avaient perdu la vie pour défendre ce site stratégique. L’unité d’élite Golani l’avait ravie aux combattants de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), dans la nuit du 6 au 7 juin 1982, au prix de six morts dans ses rangs. Les fedayins palestiniens l’utilisaient pour bombarder les localités de Galilée avec des mortiers et des roquettes Katioucha.
Après le retrait partiel de l’armée israélienne du sud du Liban, en 1985, la forteresse et la route qui y mène sont devenues un piège mortel pour les troupes israéliennes, harcelées par le Hezbollah, un mouvement né en réaction à l’occupation. La vacuité de leur mission et les questionnements moraux qu’elle posait sont au cœur du film oscarisé Beaufort (2007), du réalisateur israélien Joseph Cedar, tiré du roman éponyme de Ron Leshem.
Les experts s’interrogent sur la pertinence pour Israël de s’emparer à nouveau de Beaufort, devenu le symbole d’une longue et coûteuse occupation du sud du Liban, qui s’est achevée sans qu’Israël parvienne à ses objectifs. « La forteresse est un point stratégique important et un symbole de notre histoire dans cette région. Cependant, je me demande s’il est judicieux, à ce stade des combats, de la reprendre, sachant que nous pourrions être contraints de l’abandonner à nouveau et que cela pourrait avoir de lourdes conséquences », a souligné au média en ligne israélien de langue anglaise, Ynet News, Orna Mizrahi, chercheuse à l’Institut d’études de sécurité nationale (INSS) et ancienne chef adjointe du Conseil national de sécurité d’Israël.
« Je comprends que les Israéliens tentent d’exploiter leurs récentes conquêtes territoriales au Liban à des fins psychologiques, mais je ne vois pas clairement comment ces avancées se traduisent par un bénéfice concret pour Israël, ni comment elles pourraient mener à une victoire israélienne », souligne, sur X, Sam Heller, spécialiste du Liban au sein du cercle de réflexion Century International. L’efficacité des drones du Hezbollah remet en cause la logique de toute zone tampon au sud du Liban. L’occupation israélienne incite le mouvement chiite à poursuivre ses attaques. « Si Israël ne parvient pas à empêcher le Hezbollah d’attaquer, et que ce dernier est déterminé à poursuivre ses attaques, je ne vois pas comment une nouvelle escalade israélienne pourrait mener à une victoire, quel que soit l’endroit où Israël plante son drapeau. On dirait qu’Israël s’enfonce toujours plus dans le bourbier libanais », conclut-il.
« Tournant décisif »
« La prise de Beaufort est une étape spectaculaire et un tournant décisif dans notre politique », a néanmoins martelé le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, dimanche. « Mes instructions sont d’approfondir et d’étendre notre contrôle des lieux qui étaient sous le contrôle du Hezbollah », a-t-il ajouté, estimant à plus de 3 000 le nombre de militants chiites déjà tués par Israël depuis le déclenchement de la guerre, le 2 mars. L’armée israélienne a, pour sa part, justifié cette conquête par les « nombreuses attaques » que le Hezbollah a menées depuis la crête de Beaufort. Elle dit opérer contre les infrastructures du parti chiite dans le secteur.
La prise du château de Beaufort est une carte supplémentaire entre les mains de l’Etat hébreu pour faire pression sur le gouvernement libanais durant les négociations directes, qui doivent reprendre à Washington les 2 et 3 juin. Les deux parties s’entendent sur la nécessité de désarmer le Hezbollah mais ont des vues diamétralement opposées sur les moyens d’y parvenir. Les autorités de Beyrouth font de la mise en œuvre d’un cessez-le-feu permanent et du retrait israélien un préalable. Le gouvernement israélien s’y oppose tant que le désarmement du Hezbollah n’est pas engagé.
Cette escalade intervient alors que les Etats-Unis sont toujours en négociation avec l’Iran pour mettre un terme à la guerre au Moyen-Orient, Téhéran conditionnant tout accord à l’arrêt des hostilités au Liban. « Rien ne peut justifier la prolongation des opérations militaires israéliennes au Liban et son occupation de plus en plus profonde dans le territoire libanais », a réagi, dimanche, le chef de la diplomatie française, Jean-Noël Barrot. Paris a demandé une réunion d’urgence du Conseil de sécurité des Nations unies.
Par Hélène Sallon
Le Monde du 1er juin 2026

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