Ivar Ekeland, mathématicien : « Les professeurs et les étudiants ne sont pas des victimes collatérales de l’anéantissement de Gaza, ce sont des cibles »

 

« La guerre contre les universités est une nouvelle norme », estime Ivar Ekeland.
© Didier GOUPY / SIGNATURES
Les facultés, sanctuaires de liberté et de savoir, sont de plus en plus ciblées et menacées. Quand elles sont détruites à Gaza, elles sont censurées et sous pression ailleurs. Le mathématicien et économiste français Ivar Ekeland tire la sonnette d’alarme.

À la destruction des vies humaines et du territoire à Gaza, s’ajoute une politique d’anéantissement de sa culture et d’effacement de son histoire. Depuis le début de la guerre, comme l’ont été les journalistes et le personnel de santé, les intellectuels, chercheurs et artistes ont été ciblés délibérément.
Dans le même temps, les mobilisations pour dénoncer ce génocide en cours et soutenir les Palestiniens ont été et sont toujours durement réprimées, notamment en France et aux États-Unis. Ivar Ekeland, président de l’Association des universités pour le respect du droit international et pour la paix (Aurdip), l’a expliqué et dénoncé dans sa communication « Libertés académiques de Gaza à Paris » lors du colloque « Faire face à l’anéantissement de Gaza », organisé à l’initiative du collectif MAAN for Gaza Artists, en mai, au Mucem à Marseille. Nous avons rencontré le mathématicien et économiste, président honoraire de l’université Paris-Dauphine, à cette occasion.

À Gaza, l’armée israélienne a détruit le système scolaire et universitaire, comme l’ont documenté de nombreuses organisations. Peut-on parler de destructions volontaires et systématiques ?
Oui, l’anéantissement de Gaza a aussi été l’anéantissement des universités de Gaza. Avant le 7 octobre 2023, il y avait 12 universités en activité dans la bande de Gaza. Dès le 11 octobre 2023, l’université islamique de Gaza était détruite par un bombardement aérien et, deux mois après, son président, Sufyan Tayeh, physicien de renom, était assassiné ainsi que sa famille par une frappe israélienne.
Le 17 janvier 2024, l’armée israélienne, qui occupait l’université Al-Israa depuis deux mois et en avait miné les bâtiments, la faisait sauter, sous les applaudissements et les rires des troupes d’occupation, images encore visibles sur la Toile, détruisant ainsi la dernière université encore debout à Gaza-ville. L’ampleur de la destruction n’est pas moindre que son caractère systématique, documenté, par exemple, sur le site rememberinggazascholars.org.
Les professeurs et les étudiants ne sont pas des victimes collatérales, ce sont des cibles, tout autant que les bâtiments. Dès le 18 avril 2024, six mois après l’offensive israélienne, l’ONU annonce 15 479 étudiants et 95 professeurs tués à Gaza et parle d’un « effort délibéré pour détruire de fond en comble le système éducatif palestinien ». C’est sans précédent dans l’histoire. Je n’ai pas appris que les Allemands ont bombardé systématiquement les universités françaises lors des deux guerres qui ont marqué le XXe siècle, ou que les Français ont visé les universités allemandes.
Au contraire, l’incendie de la bibliothèque de l’université de Louvain, le 20 août 1914, avait causé un énorme scandale. On avait même, à cette occasion, évoqué « la fin de la civilisation allemande ». Entre 1965 et 1968, les États-Unis déversèrent plus d’un million de tonnes de bombes sur le nord du Vietnam, mais je n’ai pas souvenance qu’ils aient particulièrement ciblé les universités.

La guerre contre les universités, les enseignants et les étudiants est donc un phénomène nouveau ?
Les Israéliens et leurs alliés états-uniens cherchent à en faire une nouvelle norme, comme en témoignent leurs frappes sur les universités libanaises et iraniennes. Mais point n’est besoin d’aller à Gaza, Beyrouth ou Téhéran pour constater la guerre contre les universités : elle se déroule aussi, avec d’autres moyens, à Washington et à Paris. Le 11 février 2021, J. D. Vance, qui n’était pas encore vice-président des États-Unis, faisait un discours intitulé « Les universités sont l’ennemi », parce qu’elles « donnent du crédit à certaines des idées les plus ridicules qui existent dans ce pays ».
L’administration Trump, arrivée au pouvoir en 2025, s’empresse de les traiter comme tels, et de combattre les idées qu’elles défendent. La première cible est l’opposition au génocide à Gaza. Accusées d’antisémitisme et menacées de perdre les crédits fédéraux, elles sont contraintes de revoir leurs programmes et de sévir pénalement contre les étudiants et les enseignants qui ont osé manifester leur soutien à la cause palestinienne.
Puis, c’est la DEI (diversité, équité, inclusion) qui se trouve dans la ligne de mire, ainsi que le réchauffement climatique : ces mots sont proscrits, et leur utilisation entraîne la perte de toute chance d’obtenir un financement. D’autres mots ont changé de sens : l’antisémitisme, par exemple, ne désigne plus la haine des juifs, mais la critique de l’État d’Israël. D’autres enfin sont créés pour l’occasion, comme le mot « woke », dont personne ne sait exactement ce qu’il veut dire, ou « islamo-gauchisme », version moderne du « judéo-bolchevisme » de l’entre-deux-guerres.
La guerre s’est étendue à notre pays. En France, en février 2021, Frédérique Vidal, alors ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, annonce à la télévision qu’elle demande au CNRS de diligenter une enquête sur « l’islamo-gauchisme dans les universités », et, en mai 2025 la région Auvergne-Rhône-Alpes suspend 9,9 millions d’euros d’aides à l’université Lyon-II pour « dérive islamo-gauchiste ».
La même année, le Parlement vote une loi « contre l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur », et un an plus tard, en 2026, il manque de récidiver. Un sociologue martien, étudiant la société française actuelle, aurait peut-être jugé plus urgente une loi contre le racisme dans la police, ou contre la sous-représentation des femmes dans les conseils d’administration des entreprises. Mais non, ce sont une fois de plus les universités publiques qui sont visées.

Pourquoi les universités sont-elles ainsi ciblées ?
Parce que les universités sont des incubateurs de progrès technique, de construction nationale et de contestation sociale. Quand Israël a conquis la Cisjordanie, Jérusalem-Est et Gaza, il n’y avait pas d’universités sur ces territoires, notamment parce que les Anglais, qui avaient facilité la création d’une université juive à Jérusalem, s’étaient toujours opposés à la création d’une université arabe dans la Palestine mandataire.
Les universités palestiniennes se sont donc construites contre l’occupant, dans le but de préserver la culture et de faire rentrer la société dans le monde moderne. Ce sont les hauts lieux de la construction nationale, Palestiniens comme Israéliens en sont parfaitement conscients, et c’est bien pour cette raison qu’elles sont des cibles prioritaires dans l’anéantissement de Gaza.

En Israël, les universités sont-elles impliquées dans les technologies de guerre ?
Oui, une part non négligeable de l’effort de guerre israélien et de son progrès technique reposent sur elles. Le livre récent de Maya Wind (Towers of Ivory and Steel : How Israeli Universities Deny Palestinian Freedom) en dresse un tableau détaillé. Les armes et engins qui font la fortune d’Israël, comme le bulldozer blindé sans pilote D9, utilisé à Gaza et au Liban pour raser les maisons et détruire les champs, les logiciels comme Lavender ou Where’s Daddy, destinés à identifier les militants et à signaler quand ils rentrent dans leur famille, ont été conçus dans les universités.
Depuis le 7 octobre 2023, l’indice représentatif de la Bourse de Tel-Aviv a plus que doublé (+ 127 %), et l’agression contre l’Iran lui a donné un nouveau coup de pouce. L’économie israélienne vit du génocide à Gaza et repose largement sur la recherche universitaire, ce qui est la raison fondamentale des appels au boycott. Or, la France poursuit sa coopération scientifique et technologique avec Israël.

Votre association, Aurdip, a écrit aux ministres compétents et aux présidents d’université pour dénoncer la poursuite de cette coopération avec Israël. Avez-vous eu une réponse ?
Nous attendons, à ce jour, une réponse. Le ministère des Affaires étrangères et le ministère de l’Enseignement supérieur ont lancé un appel à candidatures pour le renouvellement de la coprésidence française du Haut Conseil franco-israélien pour la Science et la Technologie, à échéance du 18 mai 2026.
La poursuite ordinaire d’une telle coopération institutionnelle appelle une réévaluation urgente au regard des obligations internationales de la France, rappelées à plusieurs reprises par la Cour internationale de justice, liées notamment à la convention de 1948 sur la prévention du crime de génocide, et à l’illégalité de la présence israélienne dans les territoires palestiniens conquis en 1967.

Les universités sont aussi le lieu de la contestation sociale…
C’est bien la raison pour laquelle les universités états-uniennes et françaises sont la cible de leurs propres gouvernements. Ceux-ci ont la vision courte et la mémoire longue. Ils n’ont pas oublié que toutes les grandes protestations des temps modernes, les contestations majeures de l’ordre établi, les manifestations contre la guerre du Vietnam aux États-Unis, celles de Mai-68 en France sont parties des universités, et plus particulièrement des étudiants. Pourquoi les étudiants sont-ils l’antenne de la société, ceux qui pressentent l’avenir et qui réclament qu’on le prépare ?
Je ne sais pas. La « scholè » de Bourdieu, le fait qu’ils ont du temps disponible pour réfléchir alors que, plus tard, leur métier les accaparera entièrement, joue certainement un rôle, de même que la difficulté croissante qu’ils ont à s’insérer dans une société qui leur offre de moins en moins de possibilités. Dès que les étudiants commencent à bouger, que ce soit pour le climat ou pour Gaza, le gouvernement s’empresse d’y mettre le holà.

Peut-on dire que les universités sont au cœur des enjeux de la bataille culturelle et des idées ?
Souvenons-nous de cette déclaration de Manuel Valls, alors premier ministre, il y a dix ans : « Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà un peu excuser. » Si le pouvoir ne veut pas qu’on explique, c’est parce qu’il veut se faire obéir. Si on se refuse à comprendre, il ne reste qu’à ordonner, et si on se refuse à discuter, il ne reste qu’à se battre. Or le métier des universitaires est de comprendre et de faire comprendre.
Certes, nous n’y arrivons pas toujours, mais il reste que les universités sont les seules institutions qui se proposent de rechercher la vérité, une vérité scientifique, c’est-à-dire le résultat d’une recherche menée en commun, selon des règles éprouvées par les siècles et acceptées par tous.
On veut non pas vaincre, mais convaincre, ou se laisser convaincre. Les universités propagent l’idée qu’on ne peut pas affirmer n’importe quoi sans preuves. Dans le monde actuel, cette idée est subversive, et c’est bien pour cela qu’elle est combattue si énergiquement par les pouvoirs en place, tout spécialement en temps de guerre. Or, qui saurait nier que nos gouvernements nous entraînent en guerre, contre la Russie en Europe, contre les Palestiniens, les Libanais et les Iraniens au Moyen-Orient, en attendant d’affronter la Chine ?

Comment ne pas se résigner et faire face ?
Si on veut sortir de ce cycle infernal, si on veut éviter de nouveaux génocides dans l’avenir, il faut absolument comprendre ce qui se passe à Gaza aujourd’hui, mettre au jour les mécanismes psychologiques, sociologiques et économiques qui rendent le génocide non seulement possible, mais rentable, et qui le justifient. Pour cela, il faut laisser les chercheurs travailler en paix.
Mais savoir ne suffit pas pour comprendre : il faut aussi ressentir. Gaza est une réalité infernale vécue au quotidien par deux millions de personnes, c’est la « vallée de l’ombre de la mort » dont parle le psaume XXIII. Si on veut éviter que cette réalité ne se reproduise, il faut nous la faire vivre, à nous qui vivons en sécurité à des milliers de kilomètres. C’est le travail des journalistes et des artistes, qui est tout aussi important que celui des chercheurs.
Les deux journées organisées au Mucem « Faire face à l’anéantissement de Gaza : créations, accueils, engagements » répondent à ce besoin, et je salue le courage de l’institution, qui a maintenu ces journées malgré les pressions extérieures. L’anéantissement de Gaza, de sa population, de son territoire, de sa culture, de sa mémoire est un événement majeur que nous ne comprenons pas encore dans toutes ses dimensions, mais je n’ai aucun doute qu’il ne projette son ombre sur tout le XXIe siècle.

Latifa Madani
L'Humanité du 18 juin 26

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