« Face à l’offensive israélienne dans le sud du Liban, les Européens sont d’une incommensurable lâcheté »


L’historienne Sophie Bessis s’insurge, dans une tribune au « Monde », contre la passivité de l’Union européenne face aux actions militaires que mène l’Etat hébreu en Palestine et au pays du Cèdre. Elle assimile ce silence à une faillite à la fois politique et morale.
Jusqu’à quand laissera-t-on sans broncher un pays se faire détruire maison par maison, village par village, route par route, champ par champ ? Jusqu’à quand laissera-t-on sans broncher une armée ivre de guerre envahir un Etat indépendant, membre des Nations unies, et ses dirigeants clamer que toute une partie de ce pays est une « zone de combat » où ils peuvent bombarder à leur aise et lancer leurs missiles sur tout ce qui bouge ? Jusqu’à quand ce massacre sera-t-il accompagné du silence assourdissant de ce qu’on appelle encore la « communauté internationale » ? La plupart des monarchies arabes sunnites, obnubilées par l’Iran, voient avec une certaine satisfaction Israël faire le « sale boulot » à leur place. Sur le reste de la planète règne surtout l’indifférence, ou l’attention portée par les nations voisines à d’autres tragédies qui les requièrent.
Mais où sont les Occidentaux, qui, depuis plus d’un siècle, contribuent à dessiner la carte du Moyen-Orient ? Surtout, où est l’Europe ? L’adresse minimaliste, formulée dimanche 31 mai sur le réseau social X, du président Emmanuel Macron estimant que « rien ne justifie l’escalade majeure en cours au Sud Liban » ne suffit pas à cacher le silence dans lequel se mure l’Union européenne (UE).
Que les Etats-Unis de Donald Trump laissent faire leur allié n’est pas étonnant, encore que le président américain continue de se tirer des balles dans le pied en soutenant jusqu’à l’absurde un Benyamin Nétanyahou dont la folie meurtrière ne connaît plus aucune limite. Mais les Européens ? Après avoir consenti – par leur complicité ou, au mieux, leur passivité – à la destruction de Gaza, après avoir renoncé à toute sanction sérieuse contre le gouvernement israélien et ses ministres au discours génocidaire, au mépris de leurs propres lois, ils se taisent aujourd’hui, sans avoir même la décence d’une déclaration qui dénoncerait le scandale de cette invasion.
Après tout, dit-on mezza voce, il s’agit d’une campagne contre le Hezbollah, qui continue de menacer les villes du nord d’Israël. Il n’est pas question ici de dédouaner le Parti de Dieu, qui porte une lourde responsabilité dans la reprise de la guerre et a offert aux jusqu’au-boutistes israéliens le prétexte dont ils rêvaient pour repartir à l’assaut du pays du Cèdre. Il s’agit de ne plus se mentir, ni de mentir aux autres : il n’y a plus aucune commune mesure entre les dégâts causés par les missiles et les roquettes de la milice chiite et le monstrueux arsenal déployé au Liban par l’une des armées les plus puissantes du monde.

Ambitions impérialistes
Il convient donc de tirer aujourd’hui quelques conclusions de l’incommensurable lâcheté européenne ou, pire peut-être, de l’assentiment de la majorité des membres de l’UE à la conquête de la Cisjordanie, d’une partie de la Syrie et de tout le sud du Liban par un Etat israélien qui assume désormais publiquement ses ambitions impérialistes régionales. L’Europe ne cesse de parler au monde des « valeurs » dont elle serait dépositaire. Comme depuis trop longtemps, elle les viole après les avoir énoncées quand les victimes de crimes de guerre ne sont pas ceux qu’elle considère comme les siens.
Un Palestinien ou un Libanais ne vaut pas un Ukrainien. Non qu’il faille se taire sur l’injustifiable guerre que mène la Russie de Vladimir Poutine contre un pays qu’elle voudrait voir redevenir une de ses provinces, mais on aurait pu attendre des Européens une unité de langage, une équivalence d’indignation devant les tragédies contemporaines ayant pour ambition déclarée d’effacer l’existence de peuples entiers. Se rend-elle compte, cette Europe qui couvre de son silence le fracas des bombes israéliennes, qu’elle a perdu, ce faisant, toute possibilité de s’adresser au reste du monde ?
En se gargarisant de ces fameuses valeurs sans les défendre concrètement, sans interdire à un Etat devenu fou mais faisant officiellement partie de sa famille de les piétiner, elle ne comprend pas qu’elle ne s’adresse désormais qu’à elle-même et que plus personne dans le monde ne l’écoute. A force de creuser sa tombe morale en rétablissant, comme aux pires époques de son histoire, une hiérarchie entre les humains dignes de compassion et ceux qui ne le sont pas, l’Europe cesse d’exister aux yeux des autres et accélère son décentrement. Il est à craindre qu’elle ne se relève pas de cette faillite. En attendant, comme les Palestiniens, les Libanais meurent, eux aussi, sous le déluge de feu d’un Etat israélien qui ne s’arrêtera pas, si personne ne l’arrête.

Sophie Bessis
Historienne
Tribune - Le Monde du 05 juin 26

Sophie Bessis est historienne. Elle est l’autrice, entre autres, de « La Civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture » (Les Liens qui libèrent, 2025) et de « Je vous écris d’une autre rive. Lettre à Hannah Arendt » (Elyzad, 2021).

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