Cernée par les colonies juives, la ville de Taybeh, en Cisjordanie, se vide de ses habitants chrétiens, dont l’accès à leurs terres agricoles, à leurs ressources et parfois à leurs habitations se restreint jour après jour. A Jérusalem, l’agression d’une religieuse témoigne d’une tension croissante.
« Jésus-Christ est venu se réfugier ici avant sa mort. Mais ce lieu n’a aujourd’hui plus rien d’un refuge, pas même pour ses propres habitants. » Curé de la paroisse latine de Taybeh, Bashar Fawadleh convoque sans ironie l’histoire biblique de la localité palestinienne – l’ancienne Ephraïm pour décrire le quotidien auquel est soumise la petite ville, située à 30 kilomètres au nord de Jérusalem : « Des attaques incessantes de colons juifs protégés par l’armée israélienne. »
Depuis son église du Christ-Rédempteur, au clocher encadré par un drapeau palestinien et une bannière du Vatican, le curé de 38 ans décrit, en cette fin du mois de mai, une ville en état de siège : des demeures vidées de leurs habitants, des terres perdues, une communauté figée dans la peur et la disparition progressive des chrétiens de leur terre historique. Ils ne représentent plus qu’à peine 2 % de la population des territoires palestiniens.
Célèbre pour sa bière brassée sur place depuis 1994 et pour son huile d’olive, Taybeh, perchée sur une colline, compte aujourd’hui 1 208 habitants, tous chrétiens, regroupés autour de trois paroisses : latine (catholique romaine), grecque catholique melkite et grecque orthodoxe, pour une diaspora de 15 000 personnes établies en Europe et en Amérique du Nord.
Cernée par les colonies juives : Orfa à l’ouest, Kokhav Hashahar à l’est et Rimonim au sud – des implantations illégales au regard du droit international–, la localité palestinienne voit l’accès de ses habitants à leurs terres agricoles, leurs ressources et parfois leurs habitations, se restreindre jour après jour. En contrebas du village, un portail métallique installé par l’armée israélienne contrôle l’accès à Taybeh. Ouverte ou fermée sans préavis par les militaires, la barrière entrave quotidiennement la circulation, rendant l’accès aux grandes villes palestiniennes des environs – Ramallah et Jéricho – de plus en plus difficile.
Raids de plus en plus violents
La localité chrétienne est une petite pièce du puzzle territorial né des accords d’Oslo (1993-1995), qui ont modelé la Cisjordanie en un labyrinthe de micro-enclaves palestiniennes aux statuts disparates. Si son centre-ville et une partie de son territoire se situent en zone B (sous administration palestinienne mais où l’armée israélienne est responsable de la sécurité), la majorité de ses terres agricoles (1 500 sur 2 400 hectares) relèvent, à l’image de 60 % du territoire de la Cisjordanie, de la zone C, que l’aile radicale du pouvoir israélien s’emploie à annexer de fait. Sur ces terrains totalement contrôlés par l’Etat hébreu, toute activité économique ou construction est soumise au bon vouloir de l’occupant.
Encouragés par le gouvernement de Benyamin Nétanyahou et ses ministres suprémacistes, Itamar Ben Gvir à la sécurité nationale et Bezalel Smotrich aux finances, les plus radicaux des résidents des colonies qui entourent Taybeh sont à l’offensive. Les premiers avant-postes dits pastoraux – des campements installés sur des terres agricoles palestiniennes pour en chasser les paysans – ont été mis en place dans les années 2019 et 2020. Leur ont succédé des raids de plus en plus violents puis l’édification de nouvelles positions à partir de juin 2025 à l’est et l’ouest de Taybeh. Des oliveraies sont aujourd’hui inaccessibles, ainsi que des maisons, la carrière et, souvent, la cimenterie de la ville.
Le visage creusé par le manque de sommeil, Roland Basir, 49 ans, autrefois l’un des principaux employeurs de Taybeh, est au bord de la faillite. L’entrepreneur passe tout ou partie de ses nuits à scruter sur une tablette les images retransmises par les caméras qu’il a installées pour surveiller sa cimenterie. Prêt à s’y rendre à toute heure pour faire face aux descentes des colons des environs. « Chaque fois qu’il y va, j’ai peur qu’il ne revienne pas vivant », explique son épouse, Sandra, d’une voix tremblante.
Sur les 45 employés qui ont été embauchés à l’origine par la carrière et la cimenterie, implantées à l’ouest de Taybeh, seuls cinq continuent de seconder Roland Basir depuis la fermeture de la première, occupée par les colons. La cimenterie, ciblée plusieurs fois par semaine, tourne au ralenti. Sur le site, à l’ouest de la ville, un camion vient charger ce matin-là du ciment sous le regard inquiet de l’entrepreneur, qui scrute la colline qui domine l’installation, d’où surgissent régulièrement les assaillants, dont la dernière visite remontait à l’avant-veille. « J’ai l’impression de monter au front à chaque fois que je viens travailler », soupire Roland Basir. Sur le site, le poste de garde a été pillé. Deux pelleteuses et l’un des véhicules personnels de l’entrepreneur sont figés dans la poussière, rendus hors d’usage lors d’une précédente attaque.
« Déclin démographique »
Située en lisière de la partie orientale du village, la demeure familiale de Roland et Sandra Basir offre une vue plongeante sur des champs d’oliviers abandonnés, un poste militaire et un groupe d’habitations désertées par leurs habitants. A quelques mètres de la maison des Basir, des grilles ont été posées sur les murs de l’école de la ville pour les rehausser et protéger la cour de récréation des jets de projectiles. Sandra Basir en revient, partie cherchée la cadette de ses trois enfants à la sortie des cours, les rues de la ville étant devenues dangereuses pour les plus jeunes. Au loin, à flanc de colline, un bulldozer trace une nouvelle piste pour relier les colonies aux avant-postes.
« Ces attaques de colons ont commencé dès 2019. Elles se sont intensifiées après les élections de 2022 et l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, explique Bashar Fawadleh. Ils ont commencé par expulser les Bédouins des environs de leurs terrains pour y établir des avant-postes ; puis ils se sont attaqués à nos terrains en y faisant paître leurs vaches pour détruire les cultures. » Les villageois et les Bédouins tentent alors de protéger leurs oliviers avec du grillage. Mais les colons utilisent des dromadaires volés à des agriculteurs de la région de Jéricho pour attaquer le haut des arbres. Une vingtaine de familles palestiniennes ont depuis été expulsées par la force, leurs outils agricoles détruits, et leurs récoltes souvent volées.
« Ils ont ensuite entrepris de mettre le feu aux cultures. Puis à des habitations à partir de l’été 2025. Et enfin aux voitures garées en ville. Huit en moins d’un an », égrène le curé. En juillet 2025, des colons incendient les vestiges datant du Ve siècle de l’église byzantine Saint-Georges de Taybeh, l’un des plus anciens édifices chrétiens de Palestine. Ils tentent même à plusieurs reprises de s’emparer du site. « Nous portons la responsabilité pastorale et morale de notre communauté. Nous ne pouvons pas garder le silence face à ces attaques incessantes qui menacent notre existence sur notre terre », s’indignent alors les trois paroisses de la ville.
« Notre principale crainte est qu’ils assassinent quelqu’un, à l’image de ce qui s’est passé ailleurs en Cisjordanie », ajoute Bashar Fawadleh. Au moins sept personnes ont été blessées, dont une grièvement, par des attaques de colons contre Taybeh depuis 2023. Roland et Sandra Basir, dont la voiture a été incendiée dès 2019, ont commencé des démarches pour obtenir un visa pour la Suisse – où demeure une partie de leur famille. Le couple se résigne à l’exil. Depuis 2023, au moins 16 familles et 10 autres habitants ont quitté Taybeh, dont la population est passée de 1 350 personnes à 1 200 entretemps.
« Le déclin démographique de la communauté chrétienne dans les territoires palestiniens est inexorable », confirme le père bénédictin Nikodemus Schnabel, premier administrateur de l’abbaye de la Dormition de Jérusalem. « Les chrétiens partent parce qu’ils le peuvent, grâce en partie à leur niveau d’éducation. Il y a de très bonnes écoles chrétiennes à Jérusalem et en Cisjordanie. On peut même dire d’une certaine façon que nous [les institutions religieuses] préparons les jeunes à partir », ajoute-t-il. Lui-même agressé par des religieux extrémistes juifs en 2024, Nikodemus Schnabel souligne que le phénomène, loin d’être circonscrit à la Cisjordanie, touche également les Palestiniens d’Israël : « Le gouvernement actuel est perçu comme une menace par certains chrétiens. Lorsqu’ils fondent une famille, une question revient : est-ce que je veux que mon enfant grandisse ici ? »
« Haine anti-chrétienne »
A Jérusalem même, la violente agression, le 28 avril, d’une religieuse par un homme présenté comme un déséquilibré par les autorités a ravivé les angoisses. « Les chrétiens de Jérusalem ont toujours été victimes d’insultes voire d’agressions de la part des extrémistes juifs, mais le phénomène va en s’aggravant ces dernières années. Il y a vingt ans, les crachats contre les prêtres se faisaient discrètement, dans l’ombre. Aujourd’hui, cela se produit en plein jour », regrette l’abbé Schnabel, qui dénonce une minorité de « fanatiques ». « J’ai le sentiment que le gouvernement israélien ne considère pas la haine anti-chrétienne comme un problème en soi ; il considère surtout comme problématique le fait qu’on en parle publiquement », ajoute Nikodemus Schnabel, peu convaincu par les condamnations des autorités.
Sous les remparts de la vieille ville, Setrak Balian, 29 ans, et une poignée de volontaires veillent vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur un autre espace de confrontation entre ultras religieux juifs et habitants chrétiens. L’achat par une société immobilière de 15 000 mètres carrés dans le vieux quartier arménien a aussi ravivé la crainte d’une mainmise israélienne sur la cité et a déclenché la colère de la communauté arménienne, qui ne compte plus qu’un millier de membres contre près de 10 000 dans les années 1920. L’opération englobe le quart de cette enclave, dont des bureaux du patriarcat, des commerces et des habitations. « A l’aune de la situation à Jérusalem, c’est l’un des endroits les plus contestés », explique l’activiste, qui cite le cas de l’achat de propriétés chrétiennes emblématiques appartenant au patriarcat grec par des organisations ultranationalistes religieuses juives près de la porte de Jaffa et dans le quartier musulman.
« Nous sommes contre le fait que notre terre soit louée ou vendue à quiconque, quelle que soit son obédience. La présence arménienne ici est millénaire, c’est aussi un quartier qui a servi de refuge aux rescapés du génocide arménien (1915-1923). Cette terre n’a pour nous pas de prix », jure Setrak Balian. A Taybeh, Bashar Fawadleh veut lui aussi continuer à y croire : « Quitter la terre est parfois une nécessité, rester est souvent un acte d’espérance. »
Par Madjid Zerrouky et Laurence Geai
Le Monde du 31 mai 2026

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