En France, être juif et contre Israël

 

Yaacov Agam. – « Assemblage mouvant », 1953
© Yaacov Agam - Photo : Philippe Migea et Christian Bahier - Centre Pompidou, MNAM-CCI, RMN-Grand Palais
« Heureux comme Dieu en France », dit un proverbe ashkénaze. Aujourd’hui, tandis que nombre de Juifs français se préoccupent d’un regain de l’antisémitisme, une minorité se tourmente d’abord d’être assimilée à un État génocidaire. Peut-on défendre un sionisme progressiste, opposé au gouvernement de M. Benyamin Netanyahou ? Ne faut-il pas plutôt émanciper la judéité du sionisme ? Des figures de gauche en discutent.

Peut-on demander à un Français juif sa position sur Gaza ? Quand beaucoup s’agacent de l’amalgame entre Juif et Israélien, le professeur d’études hébraïques Elad Lapidot choisit d’affronter la question : « Si vous vous identifiez comme Juif à un moment où un génocide est commis au nom de la protection des Juifs, vous ne pouvez pas prétendre qu’il est antisémite de vous y associer. En tant que Juifs, nous sommes appelés à prendre position. » Ce que font spontanément des personnalités de gauche comme Rony Brauman ou Étienne Balibar. Même le philosophe Alain Finkielkraut se dit « souillé en tant que Juif » par le gouvernement israélien.
L’assimilation des Juifs à Israël procède d’abord de ce gouvernement. Mais cela « n’exempte pas de regarder dans les yeux une réalité inconfortable, nuance M. Maxime Benatouil, membre du collectif juif décolonial Tsedek !. Après plusieurs générations de socialisation sioniste, les communautés juives sont majoritairement acquises au récit israélien ». Le journaliste Sylvain Cypel fait remonter cet attachement à la guerre des six jours de 1967 : alors, pour la première fois, la possible disparition d’Israël dans une confrontation avec les pays arabes angoisse nombre de Juifs assimilés non sionistes, par exemple Raymond Aron (1).
Si le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) a pu, jusqu’au début des années 2000, contester la politique israélienne, il est aujourd’hui un fidèle relais de Tel-Aviv, et la critique juive d’Israël reste peu audible en France. L’attaque du Hamas le 7 octobre 2023 a renforcé ce lien (2). « Je me suis rendu compte à quel point j’étais attaché à Israël, non pas à titre personnel, mais par solidarité avec ceux pour qui Israël représente quelque chose », confie M. Olivier Tonneau, professeur de littérature française à Cambridge.
La diaspora aux États-Unis paraît bien plus divisée sur la question. D’une part, le pays n’a pas connu un antisémitisme aussi virulent que celui qui a perduré de l’affaire Dreyfus au régime de Vichy. D’autre part, depuis les années 1960, la communauté juive de France est devenue majoritairement sépharade, du fait de l’arrivée de Juifs d’Algérie, dont certains véhiculaient « un état d’esprit colonial mêlé d’hostilité envers “les Arabes” et “les musulmans” », écrit Cypel.
Face aux massacres à Gaza, néanmoins, d’autres conceptions du rapport entre judéité et sionisme gagnent, semble-t-il, en importance. La question continue de ne pas se poser à ceux, parmi les 500 000 Juifs de France, qui n’accordent aucune importance à cette composante identitaire, ou la vivent de manière culturelle et laïque, sans que cela détermine leurs choix politiques. Mais, pour d’autres qui, à gauche, politisent leur judéité, deux options opposées se dessinent : celle d’un pôle sioniste attaché au principe d’un État-nation juif et celle d’un pôle antisioniste, minoritaire mais croissant, pour qui il serait temps de « libérer la judéité du sionisme (3) ».
Avant la naissance de l’État d’Israël en 1948, les Juifs s’étaient politisés de plusieurs manières. À partir de leur accès à la citoyenneté à la fin du XVIIIe siècle, une partie significative des Juifs de France choisissent la République. Leur présence dans les institutions politiques et administratives nourrit l’essor de l’antisémitisme moderne — celui qui soupçonne les Juifs de devoir leur réussite à des ressources cachées. Deuxième solution, la révolution : nombre de Juifs européens adhèrent au socialisme, d’autres au Bund — organisation laïque d’inspiration marxiste opposée à la création d’un territoire juif en Palestine. Le sionisme, longtemps marginal, fait figure de troisième voie. À l’origine, plusieurs versions cohabitent : celle, étatiste, de Theodor Herzl est notamment concurrencée par celle, culturelle, d’Ahad Ha’Am, pour qui Israël doit servir de centre spirituel à un monde juif polycentrique.

« Le sionisme a colonisé le judaïsme »
Lors de la seconde guerre mondiale, les nazis déciment les bundistes, tandis que la mort de six millions de Juifs en Europe donne du crédit aux sionistes étatistes. Ils obtiennent la création de l’État d’Israël, qui occupe depuis une place cardinale dans le monde juif. L’horreur des crimes commis à Gaza justifie-t-elle de remettre en cause cette place ? Sionistes de gauche et antisionistes ne peuvent s’entendre sur la réponse, tant leurs visions divergent sur la définition du sionisme, les conséquences de la Shoah et la nature actuelle de l’antisémitisme.
D’un côté, donc, l’analyse sioniste de gauche, qu’incarne — avec d’autres figures (4) — le philosophe Bruno Karsenti. La judéité diasporique et l’État d’Israël ont selon lui vocation non seulement à coexister mais à se donner mutuellement du sens. « Toute l’originalité du projet sioniste est là : créer un État où le peuple déborde la nation. » Sans nier qu’il procède par vagues d’installation de populations venues d’Europe mais aussi des pays arabes, Karsenti considère que faire du sionisme une forme de colonialisme relève de la simplification. Car « le sionisme des débuts est avant tout un mouvement de libération nationale, un mouvement de réfugiés », visant à créer sur les ruines de l’Empire ottoman un « État-abri où les Juifs ont la garantie de ne plus jamais subir de pogroms ».
Pour autant, « le sionisme, du moment qu’il s’est réalisé, n’a pas eu vocation à remplacer le diasporisme des Juifs ; il est, au contraire, ce qui contribue à mieux assurer son existence dans les nouvelles conditions de l’après-seconde guerre mondiale », surtout en France, où la grande majorité des Juifs sont restés vivre, « mais tout en se disant : “la sécurité absolue n’existe pas pour nous, ce qui s’est produit peut toujours se reproduire”, d’où la nécessité d’Israël comme État potentiel. Ce n’est pas de la double allégeance, mais l’expression du besoin que l’autre État existe pour pouvoir être plus pleinement citoyens de leur État, en diaspora ».
Libérer la judéité du sionisme lui semble d’autant plus incongru qu’on assisterait à l’essor d’un « nouvel antisémitisme » dont l’antisionisme formerait l’« épine dorsale ». Et Karsenti de souligner la « spécificité, mal comprise, de l’antisémitisme : la discrimination pour raison d’infériorité putative est moins déterminante que celle pour raison de supériorité putative. C’est en tant que “dominants” que les Juifs sont désignés comme ennemis. À partir du moment où cela n’est plus compris par les dirigeants européens et les associations antiracistes qui parlent de “lutte contre le racisme” en général, les Juifs se sentent abandonnés et se tournent d’autant plus vers Israël ».
Pour lui, la politique « réactionnaire, expansionniste et criminelle » de M. Benyamin Netanyahou n’est pas l’aboutissement inéluctable du sionisme, initialement compatible avec la création d’un État palestinien, mais le résultat d’une bifurcation. Premier point de bascule : 1967, lorsque Israël occupe militairement la Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-Est. « L’autre intervient en 1977, quand Israël passe à droite ; mais c’est surtout avec l’assassinat de [Itzhak] Rabin [en 1995] et l’enterrement des accords d’Oslo, où les deux camps ont leur part de responsabilité, qu’un accord politique avec les Palestiniens sort du champ de vision. »
En face, les Juifs antisionistes militent plutôt pour la création d’un État binational (5). Dans Redevenir juif (La Découverte, 2026), le philosophe Michel Feher avance deux raisons pour arracher la judéité aux griffes du sionisme. Une première d’ordre éthique : « Se sentir attaché à un État génocidaire, c’est moralement et politiquement assez sinistre. » Une seconde plus stratégique : « En soutenant Israël comme rempart de l’Occident, les Juifs ont pu devenir de vrais “Blancs” adoubés et protégés par les partis d’extrême droite, à condition de bien dire que l’antisémitisme ne se trouve pas chez les Blancs mais chez les minorités racisées. » Or « on voit déjà, notamment aux États-Unis, le retour d’une extrême droite antisémite. Bref, l’adhésion au sionisme n’est pas un très bon investissement pour les Juifs ».
Les antisionistes français ne nient pas la recrudescence de l’antisémitisme, mais, dès lors qu’elle est liée aux crimes qu’Israël commet au nom des Juifs, ils estiment que la combattre implique de lutter contre la politique israélienne et de contester à Israël son monopole sur la judéité. Eyal Sivan, cinéaste et essayiste israélien habitant en France, qualifie ainsi de « judaïstes » les sionistes qui « utilisent le judaïsme comme une justification au nationalisme étatique, un peu comme les islamistes qui instrumentalisent l’islam. Ces judaïstes sont la première menace pour le judaïsme car, en le nationalisant, ils jettent la suspicion du suprémacisme sur tous les Juifs ».
Le sionisme aurait moins à voir avec le judaïsme qu’avec le colonialisme, de même que le génocide perpétré à Gaza serait moins le produit d’un sionisme messianique en ascension depuis les années 1970 que l’aboutissement de la logique de nettoyage ethnique à l’œuvre depuis la Nakba en 1948. Or, « avant de coloniser la Palestine, le sionisme a colonisé le judaïsme, affirme Sivan. Les sionistes politiques, qui étaient sécularisés, ont pillé la religion juive pour sélectionner les éléments utiles à leur projet. Selon la formule de l’historien Amnon Raz-Krakotzkin, “Dieu n’existe pas, mais il nous a promis cette terre.” Et, de la même manière qu’ils ont infériorisé les Palestiniens, ils avaient une vision déshumanisante des Juifs religieux d’Europe de l’Est et du monde arabo-musulman, qu’ils décrivaient, entre autres, comme étant irrationnels et superstitieux ».

L’exil, un motif fécond
Comment dès lors « décoloniser » la judéité ? Le sionisme représente une rupture dans l’histoire longue du judaïsme, rappelle Lapidot. « Un judaïsme diasporique sans État a prévalu entre la destruction du Second Temple en l’an 70 à Jérusalem et 1948. Jusqu’à la Shoah, le sionisme était une sorte d’hérésie pour les rabbins, et, même après la création d’Israël, l’orthodoxie juive est longtemps restée non sioniste, voire antisioniste. » Encore aujourd’hui, pour la communauté hassidique des Satmar — présente en Israël et aux États-Unis —, l’exil représente une punition divine à laquelle seul le Messie pourra mettre fin. Le rabbin américain Shaul Magid voit ce même exil plutôt comme une disposition éthique à cultiver. Il défend ainsi un « antisionisme qui se réapproprie l’exil comme motif fécond pour reconstruire un rapport juif humble et non possessif à la terre située entre le Jourdain et la mer Méditerranée (6) ».
De son côté, Feher propose de « redevenir juif » en tirant parti de tout ce que les ethnonationalistes antisémites ont toujours détesté chez les Juifs. « Alors que les premiers sionistes entérinaient les clichés des antisémites sur le Juif diasporique fragile, et se donnaient pour mission de le remplacer par un “nouveau Juif” viril, il s’agit de faire le chemin inverse : prendre les griefs des antisémites au sérieux pour s’efforcer d’en être dignes. » Qu’ils soient dépeints comme des prédateurs capitalistes ou des agitateurs communistes, « les Juifs sont toujours des intrus, des exilés qui introduisent le trouble dans toute forme d’identification ». N’est-ce pas ce que font Sigmund Freud avec la subjectivité humaine ou Judith Butler avec le genre ? Feher voudrait marcher dans les pas de l’écrivain juif et anarchiste Bernard Lazare, inspirateur de Hannah Arendt. Plutôt que d’avoir à choisir entre devenir paria ou parvenu, ou entre l’assimilation et l’expatriation, Lazare invitait les siens à donner un sens politique à leur condition de « paria conscient (7) ».
Peu réceptif à ces éloges de la condition diasporique, M. Tonneau pointe, dans les discours « hors sol » des antisionistes, une « assignation à l’héroïsme qui flatte le côté peuple élu ». Le néodiasporisme autant que l’antisionisme religieux restent plus développés aux États-Unis qu’en France, où les deux principales associations juives antisionistes sont l’Union juive française pour la paix (UJFP) — fondée en 1994, revendiquant plusieurs centaines de militants — et Tsedek !, créée en 2023 par des membres plus jeunes de l’UJFP.
« Toutes deux s’inscrivent dans la tradition internationaliste révolutionnaire, explique M. Benatouil. Le Bund fait partie des héritages politiques qu’on essaie de travailler, mais il y a aussi des penseurs comme Abraham Serfaty, militant marxiste juif marocain (8) ». L’UJFP paye, elle, le prix de son engagement aux côtés des Palestiniens. En 2025, l’association a vu ses comptes finançant des projets humanitaires à Gaza fermés par le Crédit coopératif. Un an auparavant, le responsable de son site avait été entendu par la justice après la publication d’un communiqué de soutien à la « résistance du peuple palestinien face à l’occupation ». « Pour moi, explique Michèle Sibony, l’une des figures de l’UJFP, la question n’est pas tant “qu’est-ce qu’être juive” mais plutôt “comment l’être” à un moment où Israël commet un génocide au nom des Juifs. Pour le moment, la seule réponse que je trouve, c’est en résistant ».

Laura Raim
Journaliste
Le Monde-diplomatique de juin 2026

(1) Cf. Sylvain Cypel, Israël contre les Juifs, La Découverte, Paris, 2020.
(2) Lire Samuel Ghiles-Meilhac, « De la clandestinité aux feux médiatiques », Le Monde diplomatique, juillet 2011.
(3) Tsedek !, Lutter en rupture, lutter en solidarité, Premiers matins de novembre, Toulouse, 2026.
(4) Cf. Thierry Labica, « L’évanescence d’Israël, ou les “juif·ves de gauche” contre la gauche », en deux parties, 4 et 12 mai 2026, Revue des livres et des idées.
(5) Lire Shlomo Sand, « Le vieux rêve d’un État binational », Le Monde diplomatique, décembre 2023.
(6) Shaul Magid, The Necessity of Exile. Essays From a Distance, Ayin Press, New York, 2023.
(7) Bernard Lazare, Le Fumier de Job, Circé, Strasbourg, 1998 (1re éd. : 1928).
(8) Abraham Serfaty, Écrits sur la Palestine, Syllepse, Paris, 2025. Cf. aussi Antisionisme, une histoire juive, textes choisis par Sonia Fayman, Béatrice Orès et Michèle Sibony, Syllepse, 2023.

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