Au Liban, à l’intérieur de la « ligne jaune », la vie sous occupation israélienne dans le village de Kfar Chouba

 

Dans l’un des rares villages encore habités situés à l’intérieur de la « ligne jaune », une zone tampon occupée par l’armée israélienne, disparitions et restrictions de déplacement inquiètent et empoisonnent la vie des habitants.

Chawki Attiyé, son frère Ahmed, et son neveu Ali ont disparu, le 19 mai, alors qu’ils fauchaient les mauvaises herbes dans le verger d’un propriétaire terrien de Rachaya Al-Foukhar, à l’écart du village chrétien qui se situe à 4 kilomètres de la frontière avec Israël, dans le sud du Liban. « Ils ont été arrêtés par l’armée israélienne à 8 h 30 du matin avec huit autres personnes : le propriétaire, un adolescent de 15 ans, cinq ouvriers syriens et un soldat de l’armée libanaise qui les escortait. Les militaires israéliens leur ont tout pris : téléphones, argent… A 13 h 30, tous ont été libérés sauf Chawki, Ahmed et Ali », témoigne Nahawand Chibli, 64 ans, la matriarche, depuis la maison familiale de Halta, un hameau de Kfar Chouba, le village voisin de Rachaya Al-Foukhar.
« Les autres se sont vu intimer de quitter les lieux. Ils ont marché 1 kilomètre sous la surveillance d’un drone jusqu’à la route principale. Ils ignorent ce qu’il est advenu de Chawki, Ahmed et Ali. Nous n’avons obtenu de réponse ni du Comité international de la Croix-Rouge ni de la Force intérimaire des Nations unies au Liban ni du ministère des affaires étrangères », poursuit-elle. Les trois ouvriers sunnites, âgés de 46 ans, 44 ans et 26 ans, ne figurent pas sur la liste des 20 prisonniers libanais détenus par Israël, diffusée fin mai par le Comité des représentants des prisonniers et des détenus libérés.
« Je veux juste savoir où ils sont. Ce sont de bons garçons, clame la mère de famille, en larmes. Ils n’ont jamais porté d’armes, ils sont innocents. » Ali venait de se marier. Il subvenait aux besoins de ses neuf frères et sœurs. Chawki est père de quatre enfants. Ahmed a six filles. L’armée israélienne a arrêté les trois hommes pour affiliation au Hezbollah, a appris Le Monde. Le terrain sur lequel ils travaillaient se trouvait dans la « zone interdite d’accès » par l’armée israélienne. Son propriétaire avait obtenu une autorisation de l’armée libanaise d’une durée de quatre jours pour travailler ses terres. Mais des bombardements ont retardé leur travail.

Position stratégique
Perché à plus de 1 200 mètres d’altitude, Kfar Chouba est l’un des rares villages situés à l’intérieur de la « ligne jaune », une zone tampon occupée par l’armée israélienne dans le sud du Liban, dont les habitants – 3 000 personnes – n’ont pas été expulsés. Ces derniers ont vu les localités voisines, à majorité chiite, comme Khiam, se vider en raison des combats entre Israël et le mouvement chiite Hezbollah, puis être rasées par les Israéliens après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu, le 17 avril. Une route relie encore Kfar Chouba à la ville druze de Hasbaya. Celle de Marjeyoun, coupée depuis le 30 mai à la suite d’une offensive terrestre menée par l’armée israélienne à Dibbine, a été rouverte par l’armée libanaise, le 4 juin.
Après le déclenchement de la guerre, le 2 mars, les sept municipalités – sunnites, druzes et chrétiennes – de l’Arkoub, une région située au pied du Jabal Al-Cheikh (mont Hermon), s’étaient déclarées « villes ouvertes » et démilitarisées. « Nous avons demandé que la région ne redevienne pas le théâtre de combats entre des parties ou des Etats qui ne cherchent que leurs propres intérêts », explique Qassem Al-Qadiri, le maire de Kfar Chouba et président de l’Union des municipalités de l’Arkoub. Historiquement, la région a chèrement payé sa position stratégique, au carrefour du Liban, de la Syrie et d’Israël, et au pied du Jabal Al-Cheikh, le plus grand réservoir d’eau de la région.
« Nous avons vécu sous administration syrienne de 1949 à 1967. Puis avec la présence de combattants palestiniens jusqu’en 1982. Ils ont ensuite été chassés par les Israéliens, qui ont occupé la région jusqu’en 2000. L’armée libanaise est alors entrée pour la première fois à ce moment-là, mais l’Etat n’y a jamais développé de projets : 75 % des habitants sont partis à cause des guerres successives et de l’absence de l’Etat », poursuit cet ancien professeur de mathématiques de 81 ans, qui vit tantôt à Kfar Chouba, tantôt en France, à Créteil, où habitent sa femme et ses quatre enfants. Après le retrait israélien, l’Etat hébreu a néanmoins continué d’occuper les fermes de Chebaa et les collines de Kfar Chouba – « une région 100 % libanaise », insiste le maire –, fournissant ainsi au Hezbollah une justification à poursuivre la résistance.
L’Arkoub, une zone montagneuse truffée d’installations militaires du parti chiite, a été dévastée durant la guerre de 2006, puis à nouveau après celle déclenchée par le Hezbollah en octobre 2023 en soutien au Hamas palestinien. Les habitants ont fui jusqu’en janvier 2025. La municipalité, la mosquée, ainsi que 180 maisons ont été détruites, partiellement ou entièrement, et 600 autres endommagées, sur un total de 1 000 habitations. L’organisation Djihad Al-Bina, affiliée au Hezbollah, a versé des compensations.
Lorsque la guerre a repris, « un officier israélien m’a appelé et a menacé de bombarder la région et de nous expulser si on laissait entrer le Hezbollah. J’ai répondu qu’il n’y avait pas de combattants dans les villages et que les vallées étaient sous la responsabilité de l’armée israélienne, dès lors qu’elle nous en interdit l’accès », dit M. Al-Qadiri. Le groupe chiite avait retiré armes et combattants de l’Arkoub dans le cadre du plan de désarmement du sud du fleuve Litani, après la trêve de 2024. « Le Hezbollah a respecté notre demande de neutralité. Il considère la région sous domination israélienne d’un point de vue militaire et n’a pas essayé de revenir », poursuit-il.

« Terres agricoles interdites »
Les soldats israéliens ne sont pas présents dans la localité. Ils sont positionnés sur les collines et dans les vallées alentour. « Ils entrent parfois fouiller des maisons en lisière du village, la nuit, à la recherche d’armes, quand les gens dorment : ils entrent sans permission et avec violence. Ils les menottent, les giflent et les frappent à coups de crosse », poursuit M. Al-Qadiri. Chadi Abd Al-Aal, un agriculteur de 35 ans, a ainsi été fait prisonnier, il y a deux mois, et accusé de collaboration avec le Hezbollah. Pendant sa capture, Mohamed Abd Al-Aal, un voisin de 17 ans, a été tué par les Israéliens, et un autre, Achraf Al-Qadiri, blessé.
Les habitants de Kfar Chouba n’ont plus accès qu’à une bande de 2 kilomètres autour du village : « 90 % des terres agricoles nous sont interdites. Les Israéliens tirent quand quelqu’un s’approche pour faire paître les bêtes. Nous avons perdu 30 000 des 85 000 oliviers plantés sur le territoire à cause des bombes au phosphore blanc et des destructions occasionnées par les blindés », indique encore le maire. Lui-même a été menacé par des bombes sonores larguées à deux reprises. L’accès au puits qui alimente le village se fait sur autorisation de l’armée israélienne. Il a été interdit lorsqu’il a fallu réparer la ligne électrique qui alimente la pompe.
Les difficultés quotidiennes s’accumulent. « Depuis six mois, il n’y a plus d’eau », explique Khaled Qambra, épicier. « Nous vivons sans électricité depuis une semaine. » Agriculteur lui-même, il n’a plus accès à 250 oliviers et arbres fruitiers depuis octobre 2023.
A la nuit tombée, les habitants évitent de prendre la route. « Si quelqu’un tombe malade le soir, on préfère ne pas l’amener de nuit à l’hôpital de Hasbaya ou de Marjeyoun », dit Mohamed Al-Chibli, un habitant. La frappe de drone israélien qui a tué, lundi 1er juin, trois membres d’une famille chrétienne de Qlayaa, Théodossia, Tony et James Karam, qui revenait de Saïda où Théodossia passait un examen universitaire, a glacé le village. « Cela fait trois ans que nos enfants ne peuvent pas aller en cours et qu’ils suivent l’enseignement à distance. Ce n’est pas tenable, dit Loubna Saleh, une conseillère municipale de 47 ans, mère de quatre enfants. L’occupation affecte tous les aspects de notre vie. Il n’y a pas de travail, plus de revenus. »
En octobre 2024, son mari, Fadi, a défié l’interdiction de l’armée israélienne pour aller chercher ses 20 ruches, dont cinq seulement étaient encore viables. En 2025, il a obtenu la permission d’aller remplacer 30 arbres fruitiers, desséchés, sur un autre terrain, mais il n’a pas pu y retourner depuis quatre mois. Les éleveurs vendent leurs troupeaux ou partent avec leurs bêtes dans la plaine de la Bekaa. « Depuis trois ans, nous ne tirons rien de nos terres. La situation est désespérée, mais on a décidé qu’on ne quitterait pas nos terres », assure l’agriculteur de 53 ans.
Certains blâment le groupe chiite. « Israël n’aurait pas attaqué Kfar Chouba si le Hezbollah ne les avait pas attaqués en premier. Depuis 1969, nous vivons l’occupation des Palestiniens, des Israéliens et du Hezbollah », accuse Fahed Saleh, frère de la conseillère municipale. D’autres n’osent pas. La discussion est interrompue par une alerte. Le véhicule de Youssef Al-Yahia, un habitant, a été retrouvé, abandonné, près du puits. « On pense que les Israéliens l’ont enlevé », dit Loubna Saleh.

Par Hélène Sallon et Rafael Yaghobzadeh
Le Monde du 05 juin 26

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