Signé à distance, le protocole qui met fin à la guerre en Iran révèle les limites de la puissance états-unienne. Washington a deux mois pour trouver un accord-cadre qui contrôle le nucléaire iranien. Donald Trump va également devoir calmer le feu qui couve dans les rangs républicains avant les élections de mi-mandat.
On connaissait les 14 points de Wilson et le traité de Versailles qui instaurèrent les conditions de la paix après la Première Guerre mondiale. Deux actes qui marquèrent la montée en puissance des États-Unis. Il y a désormais les 14 points de Trump dans le cadre de l’accord entre Washington et Téhéran – pour mettre fin à la guerre initiée le 28 février – signé à Versailles, par le président milliardaire, et à Téhéran, par son homologue iranien, Massoud Pezeshkian.
Tant le déroulement de cette guerre que le contenu de ce texte laissent aujourd’hui apparaître les limites qui s’imposent à la prépotence états-unienne. Tout à sa discrétion, la Chine, grande rivale stratégique, en tirera ses propres conclusions. Pour l’heure, c’est l’Iran qui pavoise. « Cet accord acte l’échec des États-Unis », a aussitôt conclu le chef de l’équipe de négociation iranienne, le président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf.
De la liberté pour le peuple iranien brandie en début de conflit, Donald Trump semble être passé à la simple défense de la liberté de navigation dans le détroit d’Ormuz qu’il a pourtant lui-même contribué à bloquer en lançant les hostilités. La signature du mémorandum prévoit que le corridor, par lequel transite 21 % de la consommation mondiale de pétrole, rouvre « instantanément » et que le blocus américain des ports iraniens prenne fin « immédiatement », selon le premier ministre pakistanais, Shehbaz Sharif, dont la médiation a été cruciale.
Faut-il voir la main de la Chine derrière celle du Pakistan ? Le 31 mars dernier, les deux pays publiaient une initiative commune en cinq points appelant à un cessez-le-feu, à des négociations de paix et à la sécurisation du détroit d’Ormuz, illustrant la coordination diplomatique étroite entre les deux puissances nucléaires. L’accord déséquilibré pour les États-Unis ne renforce pas seulement les positions iraniennes. Il pourrait également illustrer le fait qu’une part des pressions indirectes sur la Chine, sur ses intérêts énergétiques et géopolitiques au Moyen-Orient, ont échoué.
« L’axe de la résistance » tient le choc
« Et maintenant ? » serait-on tenté d’interroger. C’est presque ici que tout commence. Si Washington s’engage à lever l’ensemble de ses sanctions contre Téhéran en cas de conclusion d’un accord définitif, au terme d’une période de négociations de soixante jours, les discussions des deux mois à venir risquent d’être des plus complexes en ce qu’elles engagent la gestion des stocks d’uranium iraniens sous la supervision de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).
Comme elle l’a déjà fait, la République islamique d’Iran réaffirme qu’elle ne produira jamais d’armes nucléaires. En cas d’accord définitif, les États-Unis devront enfin faciliter « avec leurs partenaires régionaux », notamment du Golfe, le déblocage d’un fonds de 300 milliards de dollars pour la reconstruction et le développement économique de l’Iran, sans que cela implique une quelconque participation financière américaine.
Finalement, l’autre belligérant de ce conflit, le premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, qui faisait du changement de régime et de la fin du programme nucléaire iranien des objectifs de guerre, se retrouve également le bec dans l’eau. À Téhéran, le pouvoir, qui a dû organiser la succession de son guide suprême, Ali Khamenei, assassiné lors d’une frappe au premier jour de la guerre, a prouvé sa résilience et ses capacités militaires. Les gardiens de la révolution, qui avaient réprimé dans le sang la grande vague de manifestations de fin décembre-début janvier, pourraient même voir leur influence renforcée. Sur le plan régional aussi, et malgré les coups qui lui ont été assénés, « l’axe de la résistance » semble globalement tenir le choc, permettant à Téhéran de continuer à disposer de relais contre Israël et les États-Unis.
Le message de Trump à Netanyahou
Autre victoire pour l’Iran : l’accord englobe la cessation des hostilités sur le front libanais. Un point sur lequel il sera difficile de convaincre Benyamin Netanyahou. « Nous avons établi de larges zones de sécurité autour d’Israël. Nous l’avons fait à Gaza, au Liban et en Syrie », explique ce dernier. Il ajoute : « Je tiens à le dire clairement : nous resterons dans ces zones de sécurité aussi longtemps qu’il le faudra pour protéger notre pays. » En clair, une occupation facilitée par l’accord qui ne prévoit pas le retrait d’Israël du Liban. Tel-Aviv pourrait même être tentée de provoquer le Hezbollah pour justifier la reprise des hostilités et son emprise sur le sud du pays.
« Nous allons voir si nous pouvons mettre de l’ordre dans la question libanaise, c’est une sorte de mini-exemple de ce que nous faisions jusqu’à présent, une crise qui n’en finit plus. Nous allons parler au Hezbollah », a néanmoins déclaré Donald Trump lors d’une conférence de presse conjointe avec le président français, Emmanuel Macron, à Évian, lundi soir.
Son plan n’est pas exempt de zones grises et de nouveaux risques alors que le président états-unien semble considérer qu’Israël n’atteint pas ses objectifs assez vite. Washington encourage même Damas à envoyer des forces dans l’est du Liban pour aider à désarmer le Hezbollah, venu en renfort de l’ex-président Bachar Al Assad pendant la guerre en Syrie. Pour l’heure, le président syrien, Ahmed Al Charaa, issu des rangs djihadistes qui ont combattu la milice chiite libanaise, s’y montre réticent. Une option sans doute rejetée par les Libanais eux-mêmes qui se souviennent que l’intervention syrienne de 1976, à laquelle les Américains étaient déjà favorables, s’était muée en occupation jusqu’en 2005.
Du rififi chez les républicains
Après avoir irrité une frange de sa base Maga (« Make America Great Again ») au déclenchement de la guerre contre l’Iran, Donald Trump doit désormais affronter l’ire des conservateurs pur sucre de sa coalition. Les premiers ne supportaient pas que l’engagement de leur champion à ne pas déclencher de « nouvelles guerres » soit bafoué, sans vote du Congrès, qui plus est. Les seconds ne digèrent pas les termes de l’accord, qui prend de fait acte d’une défaite de la puissance états-unienne.
Pour le sénateur de Louisiane, Bill Cassidy, il s’agit de « la pire erreur de politique étrangère de ces dernières décennies ». « Reagan se retourne dans sa tombe », a-t-il ajouté sur les réseaux sociaux. Battu le mois dernier lors d’une primaire par un candidat soutenu par Donald Trump, ce sénateur sortant rend d’une certaine façon la monnaie de sa pièce à celui qui l’a fait chuter. Autre voix dissonante : celle de Thom Tillis, sénateur de Caroline du Nord, qui ne se représente pas et a donc retrouvé l’usage de la parole critique : il a déclaré qu’il y avait « beaucoup de travail à faire pour (l) e convaincre que nous sommes sur la bonne voie ».
Mais le doute et l’opposition ne se cantonnent pas à ceux qui n’ont plus rien à perdre politiquement. Ted Cruz, à la fois faucon et chrétien évangélique, a laissé transparaître son trouble : « S’agit-il de donner 300 milliards de dollars à l’ayatollah iranien ? » s’est-il interrogé, dans son podcast, tout en affirmant que le président avait « complètement anéanti l’armée iranienne ».
Autre belliciste contrariée par l’accord, Nikki Haley, ancienne ambassadrice et concurrente de Donald Trump lors de la primaire de 2024. Si elle loue les bombardements sur les sites nucléaires et balistiques iraniens – « la bonne décision » – elle dénonce « l’énorme erreur de financer la reconstruction de la menace que nous venons de détruire ».
Après six mois d’une guerre qu’il avait promis de ne pas déclencher, Donald Trump a donc potentiellement mécontenté chacun des segments de sa coalition. Pourtant, jusqu’ici, les enquêtes d’opinion montraient qu’une majorité d’électeurs républicains continuaient de le soutenir. Ce « bloc » est néanmoins minoritaire et la guerre en Iran impopulaire dans l’ensemble de l’opinion publique. Lors des élections de mi-mandat, l’ancien promoteur de l’« America First » devrait en payer l’addition.
Christophe Deroubaix et Lina Sankari
L'Humanité du 18 juin 2026

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