À Marseille, les archives du studio Kegham racontent le quotidien à Gaza sur trois décennies

 

       Auto-portrait de Kegham Djeghalian Senior avec ses enfants, à Gaza, en1952
Au Centre photographique de Marseille, les archives du studio Kegham dessinent une psychogéographie du déplacement des Gazaouis des années 1940 à la décennie 1970.
Triplement labellisée, Saison Méditerranée, Grand Arles Express 2026, dans le cadre des Rencontres de la photo d’Arles, et Printemps de l’art contemporain, l’exposition, « Photo Kegham de Gaza : une archive inachevable » prend ses quartiers d’été au Centre photographique de Marseille pour sa première présentation en France. Tout débute en 2018, lorsque dans la maison parentale du Caire, une armoire livre trois boîtes de négatifs issues des archives du grand-père Kegham senior. Pour l’artiste Kegham Djeghalian junior, cet héritage d’un aïeul qu’il n’a pas connu et dont la famille lui a tant parlé s’avère être une porte ouverte spatiotemporelle.
Au fil des saisons et des variations climatiques, ces négatifs ont souffert, mais quand les bombardements de Gaza en 2023 emportent les 90 % restant des archives en même temps que Marwan Al-Tarazi, qui continuait à faire tourner le studio, ils deviennent encore plus précieux. Kegham Junior choisit alors de constituer ce qu’il nomme une « unmade archive », soit une archive alternative et résistante faite avec ces manques.
Ne voulant surtout pas jouer à l’entomologiste académique qui épingle des clichés pour illustrer un discours anthropologique que l’on sait historiquement connoté par la colonisation, il envisage de rendre sensible la façon dont le grand-père a photographié tout ce qui l’entourait. Le bouillonnement de la vie des Gazaouis qu’il saisit débute dans les années 1940 et court jusqu’aux années 1970. Il est à la mesure même du parcours du photographe. Kegham Djeghalian senior échappe avec sa mère au génocide arménien de 1915, puis ce sera la Syrie et ensuite Jérusalem pendant le mandat britannique.

Des récits recouverts par les images de l’enfer des destructions à Gaza
Il choisit finalement Gaza comme point de chute jusqu’à son décès, parce qu’il se trouve être seul à épouser cette pratique, contrairement aux photographes arméniens du Moyen-Orient qui exercent plutôt à Jérusalem. Après s’être formé auprès d’un photographe – seul moyen d’apprendre à cette époque –, il ouvre le studio photo en 1944. Kegham Djeghalian senior devient ainsi le premier photographe professionnel du XXe siècle à Gaza.
Le studio est en prise directe avec toutes les personnes qui désirent fixer les moments, petits et grands, par lesquels passe leur vie de famille, depuis le mandat britannique jusqu’au règne égyptien et à l’occupation israélienne, la Nakba de 1948, qui a vu l’exil forcé de 700 000 personnes.
Né de cette histoire faite de migrations depuis l’Anatolie, le photographe connaît cette façon que l’on a de s’accommoder, de raccommoder les fragments, de les arranger pour que refleurisse toujours cette puissance incroyable du vivant. À Marseille, les photographies forment des constellations où chaque cliché vient prolonger l’autre pour constituer des récits aujourd’hui recouverts par les images de l’enfer des destructions que nous recevons de Gaza.
Sur les murs, brillent des éclats de vie comme autant de pièces à conviction d’un quotidien possible : réunions de famille qui nous renvoient les décors intérieurs des maisons dont beaucoup affichaient des photos du studio, groupes emportés par la joie de mouvements festifs, gestes ordinaires, portraits d’animaux de compagnie, rues animées, commerces en activité. Ni légendes ni dates n’accompagnent les images. Les photographies échafaudent des dialogues intergénérationnels mêlant les modèles représentés, sans hiérarchie, sans chronologie, sans temporalité, sans volonté d’écrire une histoire linéaire.

Comme si l’on feuilletait un album de famille
Une salle du centre d’art consacrée aux portraits soigne plus particulièrement cette impression de traversée. La matière des négatifs est marquée, comme montrant qu’ils ont réussi à parvenir jusqu’à nous malgré leur existence fragile et incertaine. Les personnages pris dans des clichés individuels se portent vers le spectateur, alignés dans un même mouvement. Définis tels des sujets, ils finissent par composer dans l’espace d’exposition un corps social attestant sa présence physique manifeste.
Kegham Djeghalia junior a voulu laisser aux images toute leur polysémie pour « montrer la contre-image », dit-il, une puissance de la photographie que son travail souligne magistralement. L’énergie des photos rend compte comment du studio, noyau de départ, Kegham Djeghalia senior, grâce à sa pratique, réussit à tisser des liens, à apprendre à connaître les différents coins et recoins de la ville, de ses paysages.
Ici, il s’agit de regarder les photos noir et blanc comme si l’on feuilletait un album de famille, et de se questionner sur ce que produisent toutes ces histoires croisées qui finissent par former un bruissement où toutes ses voix nous sont données à entendre comme à voir.

Lise Guéhenneux
L'Humanité du 29 juin 26

« Photo Kegham de Gaza : une archive inachevable », jusqu’au 12 septembre, au Centre photographique, Marseille (Bouches-du-Rhône). 
Renseignements : https://www.centrephotomarseille.fr/photo-kegham-une-archive-inachevable

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